
Des blocs de glace sont amenés et
déposés sur chacune des bornes;
le lecteur les désigne
Espace-FEU, SKWEDA; espace-AIR, AWAN; espace-TERRE, AKI; espace-EAU, NEBI; vous n'êtes plus les prisonniers du temps, vous n'êtes plus séparés, vous voici réunis en ce lieu de l'instant perpétuel, vous voilà fusionnés dans l'amoureuse géographie de vos apparents contrastes, vous voilà unifiés par le grave et subtil esprit de l'art. Sous l'effet conjugué du vent et du soleil (de l'air immobile et de la chaleur ambiante) l'eau redeviendra libre et vivante comme en les débuts du monde et lavera toute matière terrienne, pierres et métaux, végétation et humus.
J'aime, oh oui, j'aime que vous parliez le langage de la matière, ô vous, fraternelle humanité. Qu'il est bon, en cet espace précis de notre rencontre, de palper la tendre et dure sensualité de toutes choses, et en particulier de celles surgies de vos mains besogneuses et créatrices. Et puisque vous avez utilisé mon langage à moi, celui des éléments de la nature, le feu et l'air, la terre et l'eau, moi le mont Arthabaska, j'emprunterai votre langage à vous, vos images et vos mots, pour vous raconter mon histoire. Une histoire élémentaire comme la création, une histoire simple comme bonjour.
Bonjour le jour, bonjour la vie! Je suis l'Enfant de ces montagnes au loin, pardon, de ces montagnes toutes proches, un rejeton qu'on n'attendait pas, un petit mont bonenfant, qui arrive à l'improviste, tout petit, mais tout de même, trois cent trente-cinq mètres m'a-t-on dit. Il n'en faut pas plus pour devenir l'Everest de ses rêves. Je m'y connais en géographie terrestre, et humaine, l'important n'est pas la taille, l'important, c'est d'être au bon endroit. Une simple question de proportion, croyez-moi. Tout est affaire de décor. Tout est dans le point de vue. Le point de vue d'en bas, le point de vue d'en haut. Et je n'ai pas à me plaindre. J'y suis, j'y reste.

Déjà j'adopte un ton familier. Car je suis bien avec vous. Peu importe ce qu'ont raconté et raconteront les géologues et les historiens, mon histoire se dit bien mieux avec les mots tout simples de la poésie et des symboles. Je vis, vous vous en doutez, sur la ligne continue du temps, là où ni le passé ni le futur ne se mesurent. L'éternel présent. Vos jours et vos semaines, vos saisons et vos siècles ne sont pour moi que des fractions d'éternité. Cependant comme vous, je sais reconnaître et traduire l'aventure mythique de toute naissance et de toute vie. Alors, entendez le fracas du lointain passé, entendez le bouleversement apocalyptique de mon éclosion.
Je nais du désir réciproque du feu et de la terre. Oui, catapulté des immenses forges en fusion du centre de la terre, mon père le feu, mon père furieux, l'antique Vulcain, engrosse ma mère Apalachen.. Je suis l'enfant des Appalaches, mère montagneuse et terrienne et immense et innombrable et continentale, qui m'expulse violemment, dans les eaux bouillonnantes et matricielles et étouffantes de la mer de Champlain, encore mer immense, mais cette fois-ci, maman liquide. Il me faut de l'air, il me faut de l'altitude. Pousse-moi loin, oui loin, dans l'oxygène de mon émergence. Je nais, oui, je nais du Chaos terrifiant, du bouleversement désordonné des quatre éléments qui s'affrontent et s'ordonnent et se calment. Grande respiration, première respiration... Au début, je vous le dis, dans ma toute jeune et lointaine enfance, je fus une île.

Une toute petite île, un îlot. Ce n'était pas la plaine que vous contemplez maintenant, oh que non, je ne voyais vers l'ouest, vers le couchant, que les grandes eaux d'une mer infinie. Ou s'est-elle enfuie? elle qui s'étendait depuis les Laurentides, là-bas tout au fond, jusqu'aux Appalaches. Mer intérieure, direz-vous par la suite, comme si une mer pouvait être intérieure! Enfin! Vous la nommerez, beaucoup plus tard, après sa presque complète disparition, mer de Champlain, du nom d'un touriste, pardon, je me trompe d'époque, du nom d'un explorateur européen, français plus précisément , et qui ne l'a jamais vue, cette mer... éponyme. Bref, quand il est arrivé, Samuel, de sa doulce France, il ne restait plus, de la «mer de Champlain» qu'un petit lac, (d'accord, tout est affaire de proportion) pardon, que le majestueux lac St-Pierre et une rivière, pardon, un fleuve, qu'on nomme Saint-Laurent, qui coule vers le golfe puis l'Atlantique, la vraie mer. Il y a bien encore maintenant quelques grands lacs, là-bas en amont, qui attestent mon passé marin, mais quand, comme moi, on a été une île, en voyant ces basses terres peuplées de forêts de bois francs, on a peine à en croire ses yeux. Autres temps, autres murs. Moi je dirais plutôt : autres temps, autres paysages.
Déjà je n'étais plus une île, j'étais devenu un mont. Et quand il y a maintenant pour vous deux siècles, vous avez voulu chers humains baptiser le canton, ce vieux fond marin délimité aujourd'hui par la Bulstrode (au nord), par la Nicolet (au sud) et par les petites rivières Gosselin et Lachance, le marchand Gregory a suggéré Athabaska, comme la rivière de l'Ouest canadien. Athabaska. Puis on entendit les Cris de la Forêt prononcer Ayabaska (Arabaska), ce qui signifie : Là où il y a des roseaux, là où pousse le jonc. Le mot raccourci, rabaska, a aussi servi à nommer ces fameux canots, en écorce de bouleau, fabriqués à Trois-Rivières, ces canots mesurant jusqu'à 12 mètres et qui servaient au transport des marchandises à travers toute l'Amérique. ( En montrant la tige-adresse, au centre de

Mais avant de retrouver en cette année 2001 mon nom amérindien, Arthabaska, je fus dénommé mont St-Michel par la fondatrice de l'Hôtel-Dieu ici en bas. Prestigieux patronage s'il en est, car cette appellation faisait référence au célèbre mont Saint-Michel du nord-est de la France, cet impressionnant mont coiffé d'un village et d'une abbaye et qui, toutes les nuits, à cause de la marée, redevient momentanément une île... ça fait rêver. Enfin, chacun son destin. Moi, plutôt que de touristes, je suis entouré de créatures, le plus souvent ou parfaitement sédentaires : les humains et les arbres.
Les humains et les arbres. Très semblables. Naissance et mort. Croissance, maturité, vieillissement. Ne dit-on pas saisons de l'année comme on dit âges de la vie. L'enfance aquarelle comme un printemps verdoyant dans la légèreté de ses bourgeons; la jeunesse et tout le lustre de ses huiles comme midi à son zénith brûlant; puis le mûr automne s'avançant en lentes réflexions sur un tapis de feuilles rousses. Enfin la sanguine se muant en noirs fusains, comme des arbres dénudés dans le blanc effroi du grand âge. Je dis bois, je dis donc : berceau, huche, lit, cercueil. Mais toujours, sève comme on dit sang. Respiration comme vent dans les feuilles . Peau comme écorce. Bras comme branches. Je dis : lune de miel comme on dit temps des sucres. Fusion. Amours des humains et amours des arbres.
Nos frères amérindiens nous ont livré le secret des éléments fusionnés, l'ingénieux secret des noces du feu et de l'eau de la terre. MÉMOIRE DES SONS ANCIENS : AWAN, SKWEDA, NEBI, AKI. Terre du Levant: Abénaki. À petit feu, les vapeurs d'eau s'envolent dans les airs et font se concentrer les sucres de l'érable. ô les délices, pour les papilles, de la matière longuement épurée par le feu et le labeur humain. Sucre du pays, savoureuse allégorie de notre appartenance au bois dur et franc et exigeant de notre territoire.
Le lecteur désigne de la main les bornes ruisselantes d'eau.

Ô les délices pour les pupilles, de la matière recréée, structurée, stylisée par le génie inventif du GRAVE. Nos ami(e)s artistes ont porté le feu créateur, depuis la rue des Forges, en bas, jusqu'ici en haute altitude, pour créer un autre centre du monde (croyez-moi, nous méritons toujours de l'être) Un autre toit du monde, avec sa rose des vents, élémentaire, ouverte sur l'univers. Une nouvelle main pour les humains et les arbres.
Espace-feu espace-air espace-terre espace-eau, vous n'êtes plus captifs et solitaires, vous n'êtes plus séparés par vos essences contradictoires. Vous voici réunis au centre de l'instant perpétuel, vous voici fusionnés en une borne unique, ultime oxymore de la Création. Vous voilà unifiés en vos formes et matières par le grave et singulier baptême de la beauté.
AWAN, SKWEDA, NEBI, AKI, tous les quatre, sans bornes, vous lancez un message essentiel à cette rouge planète bleue. Vous affirmez l'infini renouvellement de l'acte créateur. Vous magnifiez la perpétuelle jeunesse de la matière.
Votre pareil, votre frère Arthabaska vous salue,
en ce 15 septembre 2001
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Photos et traitement : Guy Rivard