Éditions de la Catalogne





Une Alliance
dans ses grandes lignes

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Une alliance dans ses grandes lignes

Les Éditions de la Catalogne sont heureuses de la parution de ce livre de témoignages dédié à nos parents, Alice Saint-Arnaud et Alphonse Bonenfant. Par sa nature, ce projet constitue en quelque sorte l'apothéose des publications de notre maison d'édition familiale et marque le 25e anniversaire de sa fondation, le 1er livre, « Notre terre amande », étant paru en 1977.

Rendre compte – rendre grâce – de toute une vie, de deux vies de quatre-vingt-huit ans chacune, n'était pas une mince tâche. L'écriture s'est échelonnée sur une période d'au-delà de vingt-cinq ans si l'on considère que le lecteur trouvera dans ce livre les témoignages qui avaient été rendus à Alice et Alphonse lors de leur cinquantième anniversaire de mariage en 1975. Sont également consignés dans ce livre les hommages individuels par leurs descendants qui leur ont été présentés en juin 1985 pour leurs Noces de diamant.

Si dans toutes les sections de la 1re partie nous nous adressions directement à eux, nous avons pensé qu'il serait opportun, portant le deuil de leur chaude présence, de parler d'eux. Ainsi, suite au décès de notre père Alphonse en 1993 et à celui de notre mère Alice en 1997, chacun a dressé dans la 2e partie le bilan d'un amour et d'un héritage qu'il nous plaît de qualifier d'exceptionnels. Nous avons alors envoyé des bouteilles à la mer, devinant qu'elles atteindraient l'autre rive, ce lieu de leurs amours éternelles.

Ce genre d'ouvrage occasionne forcément des redites, étant donné la multiplicité des auteurs et la similitude de certains rapports ou situations que plusieurs auront connus au cours d'une si longue vie. Nous prenons cependant le loisir, pour le lecteur pressé devant autant de pages, de signaler le caractère de certaines des contributions. Jean-Paul, l'aîné, dresse un portrait historique de nos parents, historique de par la successivité de même que par le portrait sociologique d'une époque. Notre frère Joseph, trop tôt disparu, y va d'une lecture parfois psychanalytique de la vie de nos parents (cf. extrait ci-dessous). Alors que Roland se consacre à une lecture thématique, sinon biblique, des faits et gestes de nos parents, Yvon se lance dans une représentation quasi mythologique des moindres petits faits de la vie quotidienne (cf. extrait ci-dessous). Il n'en est pas un ou une qui ne se soit défilé. Chacun et chacune y est allé bien humblement de sa perception de nos parents, de leurs rapports entre eux, avec nous, de leurs liens avec les êtres et les objets. Nous croyons que les diverses contributions, forcément d'inégales importances – ce qui va de soi dans un ouvrage de cette envergure – constituent un portrait réel et vivant de ces êtres magnifiques que furent nos parents.

Le lecteur lira également avec plaisir les contributions des petits-enfants et des arrière-petits-enfants. Chacun y va de son souvenir de petite enfance, tel Roger Rousseau, qui nous raconte la journée de ses dix ans qu'il a passée en visite chez ses grands-parents Alice et Alphonse. Chez ces derniers, la grand-parentalité n'était pas un vain mot. Cette relation était tissée de tendresse et d'humour, ainsi qu'en témoignent de nombreux écrits.

Le lecteur trouvera profit à consulter la section généalogique pour visualiser la filiation, pour connaître qui est le fils ou la fille de qui. Nous avons également voulu faire profiter au lecteur de l'exceptionnelle richesse de nos archives familiales visuelles. Trois imposantes sections de photographies commentées, qui dressent un portrait de la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle vous sont donc offertes ; voilà des documents riches d'enseignements qui témoignent du long cheminement que constitue toute vie humaine.

« Une Alliance dans ses grandes lignes », voilà donc un ouvrage qui relate les faits et gestes de toute une vie qui se déroule tel un courant marin, profond, qui draine ce que la vie nous apporte de meilleur. Cette « nouvelle alliance » a été vécue à la campagne, dans le rang dit de la Grand'Ligne, cette grande ligne qui démarquait les frontières des seigneuries de Champlain et de Batiscan. L'analogie constante de l'eau, cet élément privilégié, n'est pas fortuite. Le respect de la terre n'avait d'égal, pour nos parents, que celui qu'ils portaient à l'eau qui, on le sait, témoigne de la continuité et de la pérennité du monde puisqu'elle constitue l'essence même de la vie.

Trois générations de descendants se sont donc improvisés auteurs pour témoigner d'une race qui ne sait pas mourir, tous dignes descendants de pionniers de la terre-mère qui nous habite et du feu qui coule en nos veines et nous incite, à notre tour, à laisser des traces.

Qu'il nous soit permis de remercier ici quelques collaborateurs particuliers dont la générosité a rendu possible la parution de cet ouvrage : Martin Bonenfant à la saisie des textes, Claude Bonenfant à la correction, Guy Rivard à la direction artistique, à l'infographie et au montage électronique de l'ouvrage, Claude et Réjean à la sélection des documents photographiques et à la rédaction des commentaires, Joseph et Roland Bonenfant à la conception de l'ensemble ainsi que Henriette Chaîné et Jean-Paul Bonenfant à la recherche généalogique. Je remercie quant à moi de leur réponse empressée tous les gens que j'ai sollicités à titre de collaborateurs.

Il nous reste à souhaiter une bonne lecture au lecteur éventuel qui ne succombera pas plus à la nostalgie que nous-mêmes ne l'avons fait. Il y reconnaîtra la vie, celle qui chante comme les torrents qui s'acheminent vers l'estuaire. Une vie au long cours, une alliance... dans ses grandes lignes.

Réjean Bonenfant, été 2002

(« Une Alliance dans ses grandes lignes », p.9-11)

Une Alliance dans ses grandes lignes
collectif
ISBN 2-9803083-1-5
408 pages (dont 96 de photos commentées, allant de 1910 à 2002)
Dimensions : 15,7 cm X 22,7 cm / 6" 3/16 X 8 15/16




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En avant-goût, nous vous en offrons deux extraits.

DE Yvon Bonenfant (début d'un texte de 14 pages)

À papa

Un homme passe. Un homme vient sur terre et quelque part au long de ses jours, il regarde le ciel et dit :

Voici ma terre,
mes pieds y sont ancrés.
Je l'ai labourée, je l'ai semée et j'y ai récolté.
Il y avait trop d'arbres, je les ai coupés.
J'ai essouché
et j'ai réuni branches et racines
pour en faire un abattis.
J'y ai mis le feu
et la cendre,
je l'ai étendue
sur le sol
pour qu'il soit fertile.

Un homme vient sur terre et quelque part au milieu de ses jours, il regarde les nuages et le soleil qui passent dans le ciel. Il est debout sur un coteau mais il est debout, en fait, au sommet de la plus haute montagne du monde. Cette montagne, il l'a escaladée, de rocher en rocher. Il regarde autour de lui. Sa terre est riche car le blé y pousse. La sueur perle sur son front. Son chapeau de paille lui fait un fleuve d'ombre dans la figure. Mais sa peau est hâlée. Sa peau a la couleur de la terre cuite. Sa barbe est courte et drue. Ce soir, ses enfants caresseront son visage en passant leurs petites mains sur ses joues rudes. Et pour la centième fois, il redira ces mots « minouche... minouche... » pour que l'enfant s'éclate de son rire d'enfant, notes claires comme des oiseaux qui virevoltent tout autour.

Il est là debout dans la splendeur du jour. Debout au milieu de sa vie. Au juste point d'équilibre qui lui donne autant de passé que de futur, autant de futur que de passé. Il ne s'interroge guère sur le Temps : il est le Temps. Sa main prend appui sur un pieu qu'il vient de planter. Il a creusé un trou, il y a mis le pieu bien effilé. Il a refermé la plaie en remettant la terre tout autour et en la compactant de son talon. Avec la masse, il a frappé trois coups. Trois coups de tonnerre. Trois coups de canon. Sa guerre est une guerre tranquille. Il domestique la terre. Il la délimite. Il établit le tracé de sa vie. Il élève une clôture, une couronne qui le fait roi de son bien. Et la clôture est droite, d'une seule ligne, belle.

Il est debout. De sa main, d'une poigne ferme, il vérifie la solidité du pieu. Il a chaud. Il essuie son front mouillé. Et comme il a soif, il boit lentement, à même le goulot d'une cruche, l'eau qu'il a pris la précaution d'apporter.

Cet homme est debout au milieu de sa vie. L'eau le rafraîchit. Et dans un geste plus grand que l'infini, il lève son chapeau. Pour saluer le ciel. Pour saluer les nuages. Pour saluer le soleil. Pour saluer la vie.

Cet homme est debout. Solidement debout. Pour l'enfant que je suis alors, encore et maintenant, c'est un géant ; je suis son fils, il est mon père.

[...]

(« Une Alliance dans ses grandes lignes », p.328-9)




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DE Joseph Bonenfant (extrait d'un texte de 23 pages)

Alice, Alphonse, pour l'amour, à la vie, à la mort

[...] Lundi 29 janvier 1996

[...] Je ne sens pas qu'elle m'abandonne. Je ne vois pas sa mort comme un énième et ultime sevrage. Au contraire, même s'il est dans l'ordre des choses, je le vois comme une étape cruciale pour moi. Chaque personne est concernée par la mort d'un être qu'il aime. Je serai pour toujours l'enfant qu'elle a mis au monde le 29 avril 1934, dans sa 27e année, alors qu'elle était d'une beauté resplendissante, et certainement la meilleure mère du monde, et, encore aussi certainement, la plus belle femme de la planète. Je m'imagine dans ses bras : elle m'embrasse et me serre contre elle. Elle me parle beaucoup, elle stimule mon cerveau de cent manières, elle me cajole et me gronde doucement, parce que j'ai très tôt mauvais caractère, je cherche toujours à lui résister. Je m'abandonne à elle, je me reprends, je m'obstine, je lui tiens tête, je lui demande pardon, je lui dis non, je lui dis oui, je lui souris, parfois je braille à fendre l'air, je suis capricieux. Devant son humeur égale, je décide de me laisser aimer. Maman est heureuse de m'aimer. Elle me donne tout, elle me dorlote jour et nuit. Je réponds à ses sourires, je finis par dire MAMAN, elle le dit tout de suite à PAPA. Lui et elle sont heureux. À côté de moi, il y a, tout extasiés : Jean-Paul, Lucien, Germaine, Irène, Gisèle, Julienne. Je suis son huitième enfant, mais le septième vivant. Pendant des mois, elle m'a nourri au sein. Je la tétais goulûment, j'en suis certain. Ça, elle n'a pas besoin de me le dire. Pour toujours, j'acquiers la conviction qu'elle a les plus beaux seins du monde. Je ne me tanne pas de les contempler et de les caresser, avec toutes mes mains, si petites qu'elles fussent. Je manque de z-yeux et de mains. La vie est ronde, le monde est plein, mon bonheur est total. Voilà des certitudes éternelles pour mon corps, mon cœur et mon âme. Quand elle me nourrit, maman est silencieuse, mais parfois elle rit à gorge déployée, car je gigote beaucoup. Puis soudain, je me calme : le lait doux me réchauffe tout le corps. Je ferme les yeux et je m'endors doucement. Maman vient alors me déposer délicatement dans le petit ber, comme elle déposerait un trésor dans un coffre-fort. Les enfants ne font pas de bruit parce que je dors. Maman est bien contente de moi parce que je suis un bon bébé. À trois mois, à cause de la coqueluche, je passe proche de mourir. Julienne, elle, en meurt à un an et demi, dans les bras de papa. Vais-je mourir moi aussi ? Le petit dernier va-t-il en mourir lui aussi ? Maman me surveille dans mon berceau. Je respire bien, entre des quintes de toux interminables. Enfin, je reviens à la santé. Comme papa et maman, et toute la famille, sont heureux ! C'est bientôt l'automne, papa repart dans les chantiers. En janvier 35, maman devient enceinte d'une fille qui s'appellera Clémence. Entre-temps, j'ai été sevré doucement et nourri à la petite cuillère. Comment ai-je vécu ces semaines-là ? Me connaissant comme je me connais, je veux dire si peu et si mal, j'en suis réduit à des hypothèses, des conjectures et des déductions. Je me sens incapable de m'aventurer sur ce terrain de douceurs et de déceptions. C'est un fait que j'ai été un jour sevré par ma mère, la plus belle femme du monde. C'était la fin de la grossesse extra-utérine, le vrai cordon ombilical a été coupé à ce moment-là. Après, je n'aurai plus que des cordons symboliques, pour toute ma vie : ce sont les plus tenaces, les plus importants.

C'est d'abord cette maman dans la fleur de l'âge que je vais bientôt perdre, cette maman océanique qui m'a tout donné. Celle qui était tout deviendra bientôt comme rien. Son corps réel va nous être enlevé, mais pas sa présence, ni son souvenir. C'est elle que j'appellerai toujours maman, ma si belle et si bonne maman. Ma tendre et douce maman, ce trésor que Dieu m'a donné et qu'il ne me retirera jamais, celle que j'aimerai si fort jusqu'à mon dernier souffle. Maman respire encore, je suis heureux.

Jeudi 8 février 1996

Quand j'ai appris la mort de maman, le mercredi 31 janvier 1996, à 22 h 15, j'ai pleuré abondamment comme tout enfant qui se sent soudain complètement orphelin. Elle avait lâché son dernier souffle, très doux, depuis une demi-heure, entourée de Roland et d'Irène, de Réjean et d'autres, qui lui ont chanté « Belle et charmante compagnie », chanson qu'elle avait chantée le jour de son mariage, à 17 ans, le 10 juin 1925. Maman est décédée dans un élan d'amour vers papa, vers ses autres enfants, deux que j'ai connus, trois que je n'ai pas connus. Je ferai un jour leur connaissance.

[...]

(« Une Alliance dans ses grandes lignes », p.281-3)




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