« Au secours! Azarias Rivard pis Ozélina Beaupré passent au
feu! » Nous sommes en 1916. Le malheur vient de s'abattre sur l'habitation de ce couple arrivé de Saint-Ubalde une dizaine d'années plus tôt. Mais retroussant leurs manches, ils poursuivront le défrichement de leur lot et se rebâtiront une plus grande maison (celle du 490, Saint-Alphonse). De l'incendie, ils auront réchappé quelques meubles anciens marqués par les flammes et, Deo gratias! leurs cinq
enfants : le petit Joseph, Jean-Baptiste, Béatrice, Fernando âgé de 20 ans, et l'aîné Exarias.
Fernando, on le surnomme déjà Sando jusqu'au fin fond des bois où il œuvre comme bûcheron et draveur. Il est réputé n'avoir pas froid aux yeux. Et de son regard bleu, il reluque sa future, Florida, fille de Joseph Sainte-Marie et de Marylise Bellemare. Il accrochera son fanal chez ces pionniers du Lac jusqu'à ce que sa promise ait 19 ans.
Enfin, le 9 juillet 1921, Florida et Fernando unissent leurs destinées. Les cloches de Saint-Rémi s'en font l'écho à toute
volée : ce mariage est béni du Ciel. (Personne dans le cortège ne peut le
soupçonner : dans 75 ans, leur lignée comptera 96 descendants directs.) Fernando chuchote si souvent et tendrement à Florida
« ma Petite
Fleur », que leur première-née est baptisée Fleurette. Puis, naîtront Gracia, Georgette, Roger, Jacqueline, Julien, Jeanne d'Arc et Gilberte, qui toutes et tous s'uniront à leur tour à d'autres familles sabloises, soit aux Bronsard, Hamelin, Lavallée, Léveillé, Saint-Amant et Simard.


Mais revenons à des années moins "prospères", autour de la grande crise des années 30, au moment où s'ouvre le petit restaurant Chez Sando. Chez Florida! devrait-on dire, puisque c'est elle qui l'administre à longueur de semaine; son mari partant au bois, souvent comme guide et portageux pour des
spotes influents de la ville. Sous la ferme autorité de la patronne, les affaires marchent si bien qu'il faut bientôt agrandir par-devant, par-derrière. Dès lors, le long "bloc" de stuc blanc de la rue Principale prend l'aspect actuel. La porte du 365 s'ouvre alors, à droite sur le comptoir et la salle à manger, à gauche sur le salon de barbier (métier que Sando tient de son frère Exarias établi en Abitibi).
Au cœur du village, l'activité bourdonne et les "p'tites filles" Rivard se relayent aux besognes. Elles se courent de la cuisine aux tables où s'attroupent les jeunesses pour se conter fleurette, pour se réchauffer entre deux périodes de hockey, voire prendre un p'tit coup dans le dos de madame Sando.
« Tout l'monde dehors, on
ferme! » Ce train-train animé s'arrête en 1961. Une table de billard et les bancs de bois des cabines se retrouvent au sous-sol de la salle paroissiale.
Au début du petit restaurant « Chez Sando »,
Florida (de côté) et sa fille Gracienne
Toutefois, le couple n'a pas encore atteint l'âge de la pension, alors fixé à 70 ans. Voilà pourquoi, depuis 1955, Sando s'est lancé dans le camionnage avec un six-roues International flambant neuf. Ses plus précieux chargements? Ils se font aux plus beaux jours d'été, quand, lors d'une tournée familiale, il fait grimper ses petits-enfants dans la boîte du
truck entourée d'éridelles. Pepére a l'accoutumance de terminer cette cueillette à la maison ancestrale, histoire d'y prendre son frère Ti-Jean et d'y saluer sa sœur Béatrice. Ces deux-ci forment un vrai couple, dans nos petites têtes. (Enfantillages? Ils vont pourtant mourir subitement en mars 1979, à une semaine d'intervalle...)
« Les jeunes, on part pour le lac Simon, assisez-vous su'es caisses à
liqueur! » D'accord mais, sitôt partis, la marmaille se soulève et devient si tapageuse que pepére doit lancer son
« Baptême de
baptême! » ou mononcle, son
« Câlu d'batêche! » L'équipée est plus calme quand memére accompagne; après des décennies de brouhaha commercial, elle apprécie la tranquillité. On la voit souvent pique-niquer seule sur une pile de planches, ou pêcher la perchaude, des heures, silencieuse, sur son lac.
Son lac Simon! Memére Sando insiste pour y aller faire une saucette en septembre 74. Douée d'intuition, Florida s'attarde longuement devant chacun des terrains légués à ses enfants. Elle y met tout le temps qu'elle peut avant le grand départ; elle périra accidentellement au retour.
Fernando lui survivra encore 14 ans, grâce aux soins vigilants de Jeanne d'Arc. Pour son 88
e anniversaire, toute la famille se rassemblera aux chalets pour
« la fête à pepére
Sando », tradition que, malgré sa disparition, l'on perpétue chaque été. Lui, qui avait le sens de la fête, apprécierait!
Entre nous, on ne parle plus du lac Simon mais du lac
« Sando » : héritage de verdure, alliance naturelle où s'épanouit la parenté à Fernando et Florida... en leur mémoire, en un coin de paradis.