Il y a l'histoire officielle, qui s'écrit avec un grand H, et il y a la petite histoire, issue du quotidien et surtout transmise grâce à l'oralité. Pour le volume du centenaire,
Lac-aux-Sables Témoin de notre passé 1897-1997, certains d'entre nous ont bien voulu coucher sur papier leurs souvenirs, afin que la tradition orale ne se perde pas. Nous vous en proposons ici trois
extraits :
Le quêteux « Ti-Charles » Gosselin, l'ami de tous
LES QUÊTEUX, CES GRANDS VOYAGEURS
Autrefois, dans nos paroisses (je dis bien paroisse car on ne disait jamais municipalité), nous avions des visiteurs assez
particuliers : les quêteux. Certains en avaient bien peur et mettaient le verrou à leurs portes! Par contre, d'autres n'hésitaient pas à leur donner l'hospitalité pour un repas et même à les héberger pour la nuit. Ils passaient de porte en porte, et les gens leur donnaient une cenne ou un deux sous, car il y avait des grosses pièces de deux sous à l'époque.
Plusieurs familles avaient leur quêteux attitré, qui d'année en année logeait à la même place. Chez nous, nous en avions
deux : un homme dans la soixantaine et une femme très spéciale (elle était très grosse et avait oublié de grandir, elle était comme une boule). Elle jouissait du privilège de coucher dans la chambre de réserve (c'est comme ça qu'on appelait la chambre d'invité). Elle arrivait presque toujours le samedi, ou même le vendredi soir, quêtait le samedi, ne quêtait pas le dimanche et repartait le lundi.
Comme elle voyageait beaucoup dans toute la province, elle était intéressante à écouter. Je crois que c'est elle qui m'a donné le goût des voyages et de connaître le Québec.
Le vieux quêteux, lui, bégayait beaucoup et nous donnait le fou rire, à mon frère et à moi, mais "fallait pas" car on nous apprenait à respecter les gens, même les quêteux. Ma mère étant seule (mon père travaillait au dehors), le quêteux couchait sur un canapé dans la cuisine d'été et nous mettions le verrou à la porte séparant cette cuisine et la grande maison.
Pour ceux qui n'ont pas vécu à cette époque, la plupart des maisons avaient une cuisine d'été. On y déménageait la vaisselle au printemps et on ne retournait dans la grande maison qu'à l'automne; ça rompait la monotonie. Cette rallonge, souvent sur poteaux, nous permettait surtout de cuisiner sur le poêle à bois de la cuisine d'été tout en gardant le reste de la maison fraîche, les cuisinières électriques n'existaient pas.
Revenons à nos quêteux. Beaucoup de cultivateurs les laissaient coucher dans leur grange, mais d'autres avaient peur du feu. Et après que les quêteux étaient partis, c'était la séance du peigne fin, afin de voir si on n'avait pas attrapé des poux; heureusement, ça n'a pas été notre cas.
Quand les gens ont commencé à recevoir la pension de vieillesse et le bien-être social, les quêteux ont diminué puis cessé leurs visites. Les derniers, on leur donnait 5, 10 et même 25 sous. Les quêteux, c'étaient les bons itinérants de ce temps-là.
Madeleine Léveillé Lavallée
(
Lac-aux-Sables Témoin de notre passé 1897-1997,
p. 143)
LE TEMPS DE LA SARDINE
(...), comme plusieurs colons s'établissaient de préférence sur les bords des lacs,
les premiers défricheurs furent les objets d'un fait fort amusant. Le premier printemps en effet, les colons furent très surpris de voir leurs cochons se rassembler au bord du lac pour ensuite s'y plonger résolument. Intrigués par un tel comportement, ils décidèrent d'aller voir ce qui attirait de la sorte leurs porcs.
Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu'ils aperçurent les centaines de frétillants petits poissons
qui croissaient près du rivage et qu'avalaient goulûment les cochons.
À partir de ce printemps, la pêche à la sardine devint très populaire
et demeura durant de nombreuses années le sport préféré de la population, surtout que bien apprêtée, la sardine devenait un plat exquis pour tous les gourmets.
Jocelyn Rivard
(
Album souvenir du 75e anniversaire de la municipalité de Lac-aux-Sables, 1973)


« Chaque printemps, c'était la ruée vers le lac aux Sables pour la sardine qui s'y prenait à pleine pochetée. Les gens la pêchaient à la seine et même au coffre, jusqu'au jour où, vers la fin des années 50, une quinzaine d'agents de la faune sont débarqués pour fixer un quota de 10 livres par personne. Il s'ensuivit quelque violence et les garde-pêche
conclurent : "C'est ben correct, l'an prochain vous n'en aurez plus de sardines dans le lac aux Sables." Et comme de fait, au printemps suivant la manne avait disparu. Selon la rumeur, la sardine aurait été gobée par la truite grise (touladi) alors introduite en cachette par le Ministère… »
Propos de Julien Rivard, 1997
(
Lac-aux-Sables Témoin de notre passé 1897-1997,
p. 145)
PHOTOGRAPHIE : Perspectives No 14, 6 avril 1963, p.45
MÉMOIRES DE BEDEAU (extrait)
J'avais 17 ans. Après avoir terminé mes études à l'école du Lac, aujourd'hui Le Sablon d'or, je fus embauché pendant six mois pour faire sauter de la dynamite et ramasser la pierre dans le chemin allant à Notre-Dame-des-Anges, au salaire de 45 sous l'heure. À l'automne de 1947, le poste de bedeau étant devenu vacant suite au départ de Roger Daudelin et ma sœur Jeanne d'Arc m'ayant appris la nouvelle, je me décidai à "appliquer pour la job"; à ma grande surprise, je fus embauché, au salaire de
75 $ par mois. Qui aurait pensé à ce moment-là que j'en ferais une carrière?
Mon premier patron fut le curé Paul-Émile Paquet, natif de Saint-Pacôme dans Kamouraska. Il était arrivé l'année précédente pour remplacer l'abbé Paul Bouillé dont plusieurs femmes du Lac, alors petites filles, ont bon souvenir parce qu'il les laissait jouer à "madame" dans la partie arrière du presbytère, sous l'œil bienveillant de sa servante, Mlle Lepage de Trois-Pistoles, qui enseignait aux enfants l'art du découpage qu'elle maîtrisait avec des doigts de fée.
Bien différent du maladif M. Bouillé, le curé Paquet mesurait 6 pieds et chaussait des
12 : je vous dis que le petit bedeau qui pesait 110 livres avait affaire à passer par là!
À cette époque, les choses étaient bien
différentes : le curé pouvait avoir l'aide d'un vicaire et parfois même de deux (je me rappelle des abbés Trottier, Nadeau et Guérard), mais pour survivre il était obligé de faire autre chose que la prêtrise. Dans le cas de M. Paquet, lui avait une étable avec une quinzaine de vaches laitières, des poules, des dindes. De plus, les cultivateurs payaient leur dîme en donnant
10 % de leur récolte de toute sorte au
curé : patates, grain, blé, etc.
Après la messe du matin (que je devais servir dans mes tâches de bedeau), j'étais souvent invité à déjeuner au presbytère, où se pointaient aussi les gens qui avaient assisté à l'office pour acheter leur pinte de lait. C'étaient les servantes du curé, les deux sœurs Marie-Anne et Rose D'Anjou, qui s'occupaient du train d'étable.
Monsieur Paquet était un bon administrateur et fit faire une grosse rénovation à l'intérieur de l'église durant son mandat (on lui doit les feuilles d'or). Son ministère, il le remplit avec amour jusqu'en 1951, année où il fut remplacé par un "p'tit gars" de Saint-Raymond, Arthur Papillon, qui était vicaire à Beauceville.
Julien Rivard
(
Lac-aux-Sables Témoin de notre passé 1897-1997, p. 47)