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COMPTE RENDU DE L'ALLOCUTION de Claude Bonenfant
Une amitié vieille de plus de 25 ans, encore toute jeune quoi, me liait à Guy Drouin. Et depuis 1988, notre maison à Guy Rivard et à moi, rue Sainte-Geneviève, était devenue son pied-à-terre trifluvien lors de ses vacances estivales ou de celles du temps des Fêtes.
Souper estival entre amis, rue Ste-Geneviève à Trois-Rivières. De gauche à droite, le proprio du Zénob Jean Lafrenière ( décédé le 5 avril 2004 ), Guy Drouin ( décédé le 28 avril 2003 ), Claude Bonenfant ( décédé le 12 janvier 2005 ), Johanne Trépanier cachée par la main de Guy Rivard au service du potage. ( Photo par Gilles Devault )
Durant toute la semaine, Guy R. sur Internet et moi-même au téléphone, avons constaté à quel point les gens rejoints étaient surpris, voire consternés de la nouvelle de sa mort. Tous connaissaient bien en effet le diagnostic de diabète établi depuis près d'une dizaine d'années et les diverses complications pour la vue que cet état lui avait occasionnées depuis quelque temps, mais peu de personnes était au courant de la détérioration plutôt fulgurante de sa condition physique au cours de la dernière année. Il faut donc savoir que depuis l'été dernier, une dysfonction rénale avait été décelée, et sa libération pour études doctorales à l'UQTR s'était ni plus ni moins transformée au cours de l'automne en congé d'invalidité.
Sa décision en février dernier de revenir s'installer à Trois-Rivières pour entreprendre le processus d'hémodialyse a été l'occasion, il faut le dire, d'un assez incroyable phénomène de synchronicité et son retour, d'une véritable jubilation. Contre toute attente à cette époque de l'année, un logement rue Sainte-Geneviève se libérerait au cours du mois de mars et il était possible de le lui destiner pour le 1er avril. Et ce logement du 720 Sainte-Geneviève était justement celui-là même, au rez-de-chaussée avec la véranda, où Guy vivait à l'été 1988 lorsqu'il avait reçu l'appel téléphonique pour cet emploi à l'université Sainte-Anne. Voilà ce qu'on appelle boucler la boucle !
Ce logement au rez-de-chaussée, qui consistait à l'époque en un immense salon double, avait été séparé du logement principal en 89, et c'est justement là que Guy se réinstallait. Je le revois expliquer à ses surs Nicole et Lyne, qui ont organisé le déménagement de ses effets personnels, où précisément le lit était placé en 88, avant les transformations. Je le revois surtout souriant, sur sa véranda comme il aimait le dire, avec la promesse de toutes les fleurs à venir. Nous pouvons y voir une symbolique très particulière, celle de fermer une longue parenthèse de quinze ans, un long exil hors Québec pour le travail. Retrouver doublement son alma mater : Trois-Rivières et, de surcroît, la rue Sainte-Geneviève.
Enfin pour terminer mon allocution et rendre compte de mon deuil vis-à-vis sa disparition si soudaine mais plutôt intuitivement, je m'en rends compte maintenant deux mois plus tard, de sa progressive mort au monde due à son isolement des derniers mois et à la cécité presque totale qui le coupait de l'extérieur, je me suis servi d'un court texte de Michel Tournier, ce philosophe romancier que nous affectionnions particulièrement l'un et l'autre et de qui, un certain été nous nous faisions réciproquement la lecture de courts extraits. Il s'agit de La leçon des ténèbres, extrait des Petites proses, dont voici la finale :
« Être jeune, c'est n'avoir perdu personne encore. Mais ensuite nos morts nous entraînent avec eux, et chacun est un rocher jeté dans notre mémoire qui fait monter notre ligne de flottaison. À la fin, [comme Ophélie] nous dérivons à fleur d'eau, à fleur d'existence, n'offrant plus aux vivants que juste ce qu'il faut de regards et de paroles pour leur faire croire que nous sommes de ce monde. »
Que dire, mon cher Guy, sinon que je surnage et que ton départ a été un gros pavé dans la mare. Nous pourrons nous retrouver dans les eaux profondes du rêve ou les marais salants de l'insomnie. Ciao.
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