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HEAD, par Réjean Bonenfant


« Cuba coule en flammes au milieu du Lac Léman pendant que je descends au fond des choses. » « Tout m'avale. » « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Voilà trois des quarante-six incipits que tu avais retranscrits à mon intention du temps des dactylos et des papiers carbone. Voilà quarante-six premières phrases de romans avec lesquels tu entretenais des rapports intimes. Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Marcel Proust, mais aussi Kafka et Pavese, étaient tous des écrivains auxquels tu vouais une grande admiration et qui étaient tes modèles de rigueur. Ce qui te caractérisait aussi. Je retiens de cela ta grande dévotion pour tout ce qui commençait et, conséquemment, ta tristesse profonde pour ce qui se terminait. Des petites choses comme la vie, par exemple.

Je pourrais te rappeler aujourd'hui d'innombrables choses du temps où tu étais mon étudiant, des longues heures au local du journal L'Apatride, de cette soirée de la Saint-Jean, des années plus tard où, en compagnie d'amis précieux, nous avons fait la lecture à haute voix, autour d'un feu, du Temps des Assassins de Henry Miller. Nous venions, une fois encore, de ressusciter Rimbaud, de reconnaître qu'il était plus que jamais vivant. Parmi nous.

Tout cela est bien loin, et si près de nous en même temps. Maintenant que ton corps lui-même, ton corps de désir et celui des souffrances, maintenant que ton corps a rejoint le monde de l'abstraction, il nous reste toi, entier, présent, à jamais.

Christian Bobin nous parle de la proximité de la vie et de la mort et il affirme qu'il n'y a qu'une mince feuille de papier entre les deux. Et j'espère que ce ne soit pas une feuille de papier carbone.

Je sais que maintenant tu me vois mieux que jamais. Et tu m'entends. Avec ces sens renouvelés de ta prime jeunesse. Moi, je te vois et je t'entends me dire, avec quelque ironie que, si ta vie aura été plus courte que la mienne, ton éternité sera, à jamais, plus longue que la mienne. Je te la souhaite féconde et, surtout, reposante. Salut Head, salut Guy.

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