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LES DERNIERS JOURS, par Guy Rivard
Guy Drouin se savait très gravement malade. Les médecins ne lui donnaient plus que très peu de temps à vivre : il devait
absolument suivre un traitement d'hémodialyse pour s'en sortir, mais il ne voulait pas l'entreprendre en Nouvelle-Écosse. Il désirait revenir au Québec,
à Trois-Rivières, avant tout.
Dès février, il communiquait avec Claude Bonenfant via Jean Lafrenière et Gilles Devault, histoire de voir si un logement était disponible.
Synchronicité ? Un locataire de Claude avait le jour même manifesté son intention de casser le bail de son loyer, soit le même espace que Guy occupait juste avant son embauche et son
départ pour l'Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse, il y a 15 ans. Comme s'il avait voulu boucler la boucle, Guy loua son logement pour le 1er avril, rachetant même laveuse et sécheuse du locataire partant, précisant toutefois qu'il n'arriverait qu'au cours du mois d'avril, car il avait des choses à régler d'ici là, notamment un rendez-vous médical, ajoutant que les médecins ne lui donnaient plus qu'une dizaine de semaines à vivre...
À la mi-avril, il était hospitalisé là-bas. Dès sa sortie, il appelait
ses soeurs Line et Nicole qui louèrent une mini-van et allèrent quérir leur frère et ses effets personnels en Nouvelle-Écosse.
Tous trois nous ont confié qu'ils avaient vécu durant ces quelques jours un véritable road-movie empreint de confidences, de découvertes de l'autre et de pures émotions.
De retour à Trois-Rivières le jeudi soir 24 avril, Guy dormit chez ses parents. Le lendemain matin, nous l'aidions à emménager
dans son logement de la rue Sainte-Geneviève.
Ce soir-là, nous le recevions à souper, Claude et
moi. Il était si heureux et soulagé d'être enfin de retour parmi les siens à Trois-Rivières. Et malgré sa grande faiblesse, il conservait
cet humour si fin qui le caractérisait. Ainsi, interrogé sur sa relation conjugale, il répondit : « Nous n'avons plus que des relations d'ordre... téléphonique ! »
( Nous en fûmes d'ailleurs témoin le dimanche après-midi suivant alors que son ex lui donna un unique et dernier coup de fil, de Montréal :
l'urgente question portait sur les déclarations personnelles d'impôts de madame... ) Sur un ton plus sérieux, Guy précisa que ces derniers temps, il avait fait un grand ménage dans sa vie, que sa perception sur bien des choses avait changé, que son retour entamait en quelque sorte les procédures de divorce.
Ce souper de vendredi en fut un de retrouvailles et de confidences. Guy nous raconta ce dernier long hiver isolé en terre néo-écossaise. Les quelques fois où il fut saisi de paralysie, comme lorsqu'il tomba sur le trottoir près de chez lui, conscient mais incapable de bouger.
C'est un confrère ami, Michel Gignac, qui vint à son secours celui-ci l'aida beaucoup durant ces pénibles mois où son corps se déglinguait.
En prenant une coupe de vin, Guy nous parla du petit cellier qu'il s'était monté au fil des ans, et comment il l'avait vidé en quelques mois. Non pas en buvant toutes ses bonnes bouteilles ! Plutôt en les troquant, une à une, par exemple en guise
de remerciement pour une place dans l'auto d'une connaissance qui travaillait à l'hôpital où il avait un petit rendez-vous d'un quart d'heure, ce qui l'obligeait à attendre tout le jour la fin du quart de travail de son lift. Le libre-penseur avait dû accepter son état de dépendance physique. Il se retrouvait un peu comme dans ces vers de Verlaine qu'il se plaisait à citer :
L'âme au septième ciel ravie,
Le corps, plus humble, sous les tables.
Cela dit, il ne buvait plus, ni ne fumait depuis l'automne. Atteint de surdité, affligé de diabète depuis plusieurs années, voilà que ses reins le lâchaient. Sans parler de sa vision altérée à 90%, avec des épisodes de cécité totale. Il nous raconta que, selon les médecins qu'il avait rencontrés, ses problèmes de santé résultaient d'une malformation initiale de vaisseaux cardiaques trop étroits.
Pourtant ce soir-là, malgré la fatigue du voyage de retour, malgré ce corps tremblotant qu'il tentait de calmer en se serrant lui-même dans ses bras...
« Tu as froid... veux-tu un lainage ? »
« Non. Je n'ai pas froid, le froid est en moi. »
Malgré tout cela, il rayonnait à présent de bonheur. Oui, Guy Drouin était ravi, en esprit !
Ce soir-là et le suivant , Guy dormit chez nous. Devant recevoir livraison de ses poêle et frigo le samedi matin, il m'avait demandé de le réveiller. J'entrai dans la chambre. Guy était couché sur le côté gauche, recroquevillé en position ftale, le bras droit ramené au-dessus de la tête. Il ne pouvait plus dormir autrement ( c'est dans cette position qu'il allait rendre l'âme ). « Guy, c'est l'heure... » J'y allais tout doucement pour ne pas le brusquer. En fait, beaucoup trop timidement pour réveiller un sourd. Respirait-il ? Je lui touchai la main. Il bougea enfin et s'éveilla.
Son samedi fut bien rempli : réception de ses appareils électroménagers, magasinage d'un lit avec ses surs, visite de ses parents. Et malgré qu'il sache qu'à tout moment son corps pouvait encore figer sur place, il s'offrit un plaisir extrême pour ce lecteur invétéré : une marche jusqu'au dépanneur pour acheter les journaux du samedi. Déjà il réinstallait la routine de ses étés, lui qui ne pouvait plus lire.
Le dimanche, il eut peine à mettre ses souliers. Pourtant il poussa audacieusement sa marche solitaire jusqu'au cur du centre-ville, rue Des Forges. Une voisine l'entrevit devant une épicerie fine où il se procura quelques mets préparés. Ce midi-là, lorsque j'entrai chez lui pour lui transmettre le message de « madame », ça sentait bon les rôtis, ça sentait bon la vie. Ce midi-là, il annonça qu'il passerait sa première nuit chez lui. Cet après-midi-là, je l'imagine avoir descendu la rue des Forges jusqu'au fleuve Saint-Laurent pour un salut à Sainte-Angèle, le village où il avait grandi en face de Trois-Rivières.
Le lendemain, je passai la journée au bureau, juste au-dessus de la pièce où il était couché. N'ayant entendu aucun bruit de l'avant-midi, j'allai sonner chez lui après avoir dîné. Pas de réponse. Possédant la clé, je fus tenté d'entrer mais je me ravisai : Guy n'aurait pas apprécié qu'on commence à le materner. Son frère se buta aussi à sa porte ce midi-là. Incidemment, mon ordinateur principal planta en après-midi. Quelques heures plus tard, sa sur Line le trouvait inerte, le visage détendu, sans pouls ni respiration. En ce 28 avril 2003, Guy était décédé.
Épilogue
Voilà grosso modo racontés les derniers jours de Guy Drouin parmi les siens. Une petite personne bien mal intentionnée a le culot d'insinuer que ce retour au bercail et la cérémonie d'adieux qui suivit n'étaient qu'un « show pour les parents », qu'en fait, Guy était déprimé et suicidaire... qu'il aurait finalement avalé quelque chose pour en finir... Wô !
Lors du souper du vendredi, Guy nous a parlé de la grande détresse qu'il avait ressentie cet hiver, tout abandonné qu'il était devant cette maladie qui l'anéantissait. Il aurait alors pensé mettre fin à ses jours avec les gaz d'échappement de son auto, après s'être tapé une bonne bouteille de porto. Mais il ne l'a pas fait.
Bien au contraire, il a décidé de donner un coup de barre, de faire le ménage dans ses affaires puis de mettre le cap sur Trois-Rivières, et ce, malgré les limitations physiques qui faisaient que tout petit projet prenait pour lui les allures d'une montagne à surmonter.
« J'ai connu tout au long de ma vie des souffrances indicibles et de lourdes épreuves mais réunies toutes
ensemble, elles pèsent bien peu auprès de la tourmente dans laquelle je suis plongé », écrivait récemment Pierre Bourgault devant l'angoisse d'une mort envahissante, inéluctable. Guy Drouin a aussi connu cette période de détresse. Tout comme Bourgault, il a jonglé avec l'idée d'en finir, sans plus. Mais cela ne fait, ni de Bourgault ni de Drouin, des êtres déraisonnables ou irresponsables. La révélation de leur déchirement témoigne plutôt de leur sincérité face à notre bancale condition humaine.
Non. Je l'ai dit et en témoignerai sur serment à qui me le demandera : Guy Drouin n'était pas déprimé ou déséquilibré ou malade dans la tête. Bien au contraire, ses derniers jours -et les décisions qu'il prit au cours de ses derniers mois, auront été empreints de toute la lucidité que nous lui avions connu, et d'une sérénité que nous lui envions.
Guy Drouin avait pourfendu ses démons. Paradoxe suprême : Guy Drouin voyait clair et est mort heureux !

La dernière demeure de Guy Drouin, avec la grande véranda sur laquelle quelques amis se sont réunis le 24 juin 2003, soit Lise Castonguay, Gilles Devault, Judith Cowan, Claude Bonenfant et moi. Nous y avons regardé passer la parade de la fête nationale du Québec avec une pensée pour Guy qui aurait assurément été heureux de nous inviter chez lui pour célébrer.
Cliquer à sa porte et dans ses fenêtres pour voir trois photos de Guy dans son logement, deux jours avant son décès. ( Ces photos sont une gracieuseté de sa sur Nicole. )
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