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à Guy Drouin, maître ès insomnies

LE GISANT DRESSÉ, par Claude Bonenfant


dans la noirceur aveugle de sa nuit
l'insomniaque effleure le cuir satiné du passé
mouvante et chaude mémoire du corps oublieux

le faux dormeur ouvre les yeux du dedans
revoit revit revitalise en silence
il dresse ici l'inventaire de quelque chambre oubliée
sinon il sculpte là sans voix
la plaisante protubérance d'un autre corps
apparu illicite dans ses bras étonnés

parfois le grand rêveur retrouve intact
un cadeau non déballé
comme le puits magnifique d'un regard qui voulait fuir
mots immobiles de l'âme dénudée

parfois aussi il meurt au présent tombeau-sourire
et puis il reporte son attention ailleurs autrefois
il saute le temps d'année en année
d'une cime à l'autre de faîtes en fêtes
incessants feux chalins
de l'éternel et unique corps à corps retrouvé

sueurs anciennes toujours repoussant le suaire à venir
hantise de la doudou éventrée
plumes envolées trop légères dénudant l'ossuaire
carcasses des livres aimés d'où s'éclipse le sens
mots superposés incongrus
froid lunaire dans les caves du cerveau
où l'on boit de force la ciguë du ci-gît longue durée

et puis s'épuisant de bonheur
l'horizontal dormeur invincible
rêve à nouveau la nuit blanche qui s'éjacule interminable
dans des rêves précis de carnation dorée
– beau, l'air de rien, soleil de ma nature,
ô vous, archanges anciens, revenez embrasser mes paupières –

depuis toujours par son sexe fontaine
le gisant pleure sec
immobile geyser d'incontrôlables tendresses
comme un saule agrippé à la nuit du dehors
avec ses souvenirs géotropes titubant saouls
dans les sérails de tout sexe aimé

foutre que la mort devient réelle
quand la verticale
quand la verte mémoire gémit en sourdine
comme un arbre qui tombe
dans le faux silence
de ses rêves fossiles.

juin 2003

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