Seconde
chronique à la mer
PLAISIR DE LA DÉRIVE
Hier, au hasard d'une
lecture en survol, je tombe sur l'image même du titre de cette
chronique. Elle est d'un auteur qui m'était jusqu'alors inconnu, Paul
Celan, écrivain autrichien d'origine
juive : « ... le poème peut être une
bouteille jetée à la mer, abandonnée à l'espoir
- certes souvent
fragile - , qu'elle pourra un jour être recueillie sur quelque plage, sur la
plage du coeur peut-être. Les poèmes, en ce sens, là également, sont en
chemin : ils font route vers quelque
chose. » Je ne retiens que le
point d'arrivée
souhaitable : la plage du coeur. D'un coup le cliché
est rajeuni et me plaît infiniment...
Dès mes premiers contacts
avec la poésie, j'ai été fasciné par les images marines. Baudelaire y
est pour
beaucoup : « Homme libre, toujours tu chériras la
mer! »
Était-ce une invitation à magnifier la liberté ou la mer elle-même? cette mer toujours
recommencée.
Sûrement l'une et l'autre.
« Vous êtes tous les deux ténébreux et
discrets » : j'avais reçu un message et le dialogue était entamé.
Dialogue avec moi-même bien sûr pour déchiffrer ce bel enchevêtrement de
figures. Et les laisser nouées. Et me définir moi dans cette image.
Plaisir de la dérive toujours. Pour me présenter l'autre jour, je
disais qu'Arnaud Bonenfant est le jumeau numérique d'un
« être de chair et
de
sang ». En faisant une recherche sur ce dernier syntagme, on me
renvoie, ô agréables retrouvailles, à un extrait du
Vol du vampire,
recueil de notes de lecture de Michel Tournier. La publication d'un
livre, de fiction bien entendu, y est comparée à un lâcher de vampires,
oiseaux de papier exsangues et assoiffés, à la recherche d'êtres de
chair et de sang.
« À peine un livre s'est-il abattu sur un lecteur
qu'il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s'épanouit,
devient enfin ce qu'il
est : un monde imaginaire foisonnant, où se
mêlent indistinctement
- comme sur le visage d'un enfant les traits de
son père et de sa
mère - les intentions de l'écrivain et les fantasmes
du
lecteur. »
À partir de là, la définition du chef-d'oeuvre
littéraire est presque
possible : la participation à la joie créatrice
qu'il offre à son lecteur. Définition dont il était facile de vérifier
l'évidence à l'émission
Cent titres du 12 janvier 2000 à Télé-Québec, alors que des
écrivains nous faisaient part de leur choix personnel du livre du
siècle. Certains yeux pétillèrent particulièrement pour Joyce ou Proust
ou Kessel ou Marquez, dévoilant ainsi la part de plaisir que chacun
avait pris à réécrire l'oeuvre. À ma grande déception, je n'ai pas
entendu le nom de Tournier, d'où ce témoignage personnel pour le
romancier et l'essayiste.
L'internet est le territoire privilégié
de la dérive. Le lexique associé à l'univers marin en témoigne
d'ailleurs éloquemment. Et surtout c'est moi qui tiens la barre. La
plupart du temps pour un trajet précis; ou encore pour le plaisir de la
balade. Au gré du vent et place au hasard! Les îles de fiction,
celles dédouanées par le temps tout au moins, surgissent comme des
cathédrales retrouvées. J'accoste
Rimbaud, je joue le jeu avec
Oulipo.
Mon écran-aquarium devient la lanterne magique de la création
littéraire, ou artistique, de toute provenance et de toute époque.
Oui, l'utopique Babel prend forme. La bibliothèque, le musée, de même
que la boutique et le bordel, sont engrangés, encagés dans un
hénaurme
cerveau, ubuesque et fort probalement risible. L'avenir nous le dira.
Le seul mot d'ordre
possible : discriminer, hiérarchiser, lier (le
naturel, du prof, revient au galop!). Artificielle ou humaine,
l'intelligence, comme le génie, est une longue
patience!
Je
vous laisse à votre dérive à vous. Force est de constater qu'il y a
une bouteille de plus à la mer, un nouveau neurone dans le grand
cerveau de l'humanité et un autre vampire tapi derrière l'écran...


Arnaud Bonenfant
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