17 janvier 2000


Seconde chronique à la mer



PLAISIR DE LA DÉRIVE

Hier, au hasard d'une lecture en survol, je tombe sur l'image même du titre de cette chronique. Elle est d'un auteur qui m'était jusqu'alors inconnu, Paul Celan, écrivain autrichien d'origine juive : « ... le poème peut être une bouteille jetée à la mer, abandonnée à l'espoir - certes souvent fragile - , qu'elle pourra un jour être recueillie sur quelque plage, sur la plage du coeur peut-être. Les poèmes, en ce sens, là également, sont en chemin : ils font route vers quelque chose. » Je ne retiens que le point d'arrivée souhaitable : la plage du coeur. D'un coup le cliché est rajeuni et me plaît infiniment...

Dès mes premiers contacts avec la poésie, j'ai été fasciné par les images marines. Baudelaire y est pour beaucoup : « Homme libre, toujours tu chériras la mer! » Était-ce une invitation à magnifier la liberté ou la mer elle-même? cette mer toujours recommencée. Sûrement l'une et l'autre. « Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets » : j'avais reçu un message et le dialogue était entamé. Dialogue avec moi-même bien sûr pour déchiffrer ce bel enchevêtrement de figures. Et les laisser nouées. Et me définir moi dans cette image.

Plaisir de la dérive toujours. Pour me présenter l'autre jour, je disais qu'Arnaud Bonenfant est le jumeau numérique d'un « être de chair et de sang ». En faisant une recherche sur ce dernier syntagme, on me renvoie, ô agréables retrouvailles, à un extrait du Vol du vampire, recueil de notes de lecture de Michel Tournier. La publication d'un livre, de fiction bien entendu, y est comparée à un lâcher de vampires, oiseaux de papier exsangues et assoiffés, à la recherche d'êtres de chair et de sang. « À peine un livre s'est-il abattu sur un lecteur qu'il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves. Il fleurit, s'épanouit, devient enfin ce qu'il est : un monde imaginaire foisonnant, où se mêlent indistinctement - comme sur le visage d'un enfant les traits de son père et de sa mère - les intentions de l'écrivain et les fantasmes du lecteur. »

À partir de là, la définition du chef-d'oeuvre littéraire est presque possible : la participation à la joie créatrice qu'il offre à son lecteur. Définition dont il était facile de vérifier l'évidence à l'émission Cent titres du 12 janvier 2000 à Télé-Québec, alors que des écrivains nous faisaient part de leur choix personnel du livre du siècle. Certains yeux pétillèrent particulièrement pour Joyce ou Proust ou Kessel ou Marquez, dévoilant ainsi la part de plaisir que chacun avait pris à réécrire l'oeuvre. À ma grande déception, je n'ai pas entendu le nom de Tournier, d'où ce témoignage personnel pour le romancier et l'essayiste.

L'internet est le territoire privilégié de la dérive. Le lexique associé à l'univers marin en témoigne d'ailleurs éloquemment. Et surtout c'est moi qui tiens la barre. La plupart du temps pour un trajet précis; ou encore pour le plaisir de la balade. Au gré du vent et place au hasard! Les îles de fiction, celles dédouanées par le temps tout au moins, surgissent comme des cathédrales retrouvées. J'accoste Rimbaud, je joue le jeu avec Oulipo. Mon écran-aquarium devient la lanterne magique de la création littéraire, ou artistique, de toute provenance et de toute époque.

Oui, l'utopique Babel prend forme. La bibliothèque, le musée, de même que la boutique et le bordel, sont engrangés, encagés dans un hénaurme cerveau, ubuesque et fort probalement risible. L'avenir nous le dira. Le seul mot d'ordre possible : discriminer, hiérarchiser, lier (le naturel, du prof, revient au galop!). Artificielle ou humaine, l'intelligence, comme le génie, est une longue patience!

Je vous laisse à votre dérive à vous. Force est de constater qu'il y a une bouteille de plus à la mer, un nouveau neurone dans le grand cerveau de l'humanité et un autre vampire tapi derrière l'écran...

Arnaud Bonenfant



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