4 février 2000


Chroniques La mémoire au jour le jour



IL FUT UN TEMPS OÙ LA CHANSON...

Je prendrai le prétexte d'un récent spectacle consacré à Pauline Julien pour dire d'abord quelques mots du livre que cette dernière nous a livré un an avant de mourir. Publié en 1998 chez Lanctôt Éditeur, Il fut un temps où l'on se voyait beaucoup constitue un patchwork qui est à l'image de son auteure qui fut diseuse, comédienne, chanteuse et, il convient de le mentionner, la grande passionaria de l'identité nationale québécoise. Dans une première partie assez fascinante, Pauline nous raconte son enfance à Trois-Rivières, ses débuts dans la chanson à Paris comme boursière de Duplessis, sa rencontre avec Jean-Louis Barrault, ses voyages et ses amitiés. Le tout se poursuit par des Lettres d'Afrique qu'elle adresse à sa soeur quand elle a oeuvré, à ses risques et périls, en coopération internationale et se termine par un émouvant éloge funèbre à Suzanne Guité, la grande complice de Percé, assassinée au Mexique. C'est une écriture, comme toute écriture, pour laisser des traces, pour s'inscrire dans la mémoire au jour le jour. Se sachant malade et encore lucide, elle avait commencé son livre par ces mots: « Avant de tout perdre, la mémoire, la parole, la santé, le plaisir de vivre,... »

Pauline Julien n'avait pas vraiment besoin de ce livre pour demeurer dans notre mémoire. J'ai assisté à un éblouissant hommage à Pauline à la salle Maurice-O’Bready à Sherbrooke l'an dernier au cours duquel la députée Marie Malavoy nous avait fait une lecture émouvante de L'étranger, accompagnée à la guitare par son fils, Tristan Racine, maintenant chroniqueur à Voir Québec. Récemment, un autre hommage lui a été rendu à Trois-Rivières. J'ai assisté, le 26 janvier, au Comic de Trois-Rivières, à la reprise du spectacle qui y avait été présenté en novembre dernier. Encore une fois à guichets fermés. Ses chansons sont là pour rester puisque Pauline Julien était une femme de répertoire. Il y a encore un public pour la chanson à texte.

L'idée de ce spectacle est de Patricia Powers qui est à l'origine de plusieurs événements depuis quelques années. Pour mémoire, rappelons seulement L'homme au piano, Prosodie, Voix pour elle et De la musique et des jeux. Le talent de Patricia Powers consiste à avoir des idées et à bien s'entourer. Elle s'en acquitte fort bien.

Pour ce spectacle Pauline Julien en chansons, elle a réuni Gilles Hamelin au piano et à la direction musicale, Christian Laflamme aux percussions, Philip Powers à la guitare et à la basse, Isabelle Lefebvre au violon, tous musiciens de passion et de feu.

Il fut un temps où la chanson véhiculait des idées, faisait rêver par la poésie, mobilisait les gens. La chanson ne s'interdisait pas de vouloir changer le monde. Et elle le faisait. Ce soir-là, c'est tout cela que nous revivions. Le public fut vraiment choyé par les interprètes: Christiane Asselin nous a fait frémir avec cette belle chanson de Anne Sylvestre Tu n'as pas de nom que Pauline interprétait avec brio. Je crois que personne ne peut plus écrire, après cela, sur ce sujet épineux et souffrant qu'est l'avortement. C'est comme si le dernier mot en avait été dit.

Fabiola Toupin a fait sauter les plombs avec son interprétation de Jack Monoloy de Gilles Vigneault sur une nouvelle orchestration tout à fait tribale et avec Bilbao de Bertolt Brecht sur une musique de Kurt Weill. Une Fabiola tout en voix et en nuances. En pleine possession de ses moyens. Et elle en a des moyens.

Ma grande révélation de la soirée fut Christian Morisset, auteur-compositeur, récent lauréat du Festival de la chanson de Granby qui, en compagnie de Fabiola, nous a livré Le temps des vivants de Gilbert Langevin. Une interprétation à nous donner la chair de coq et qui nous fait regretter l'époque de la chanson engagée. Il faut leur savoir gré d'avoir respecté le texte de Langevin que Pauline avait dû accepter de modifier légèrement selon les voeux de la maison Barclay. Il y a quarante ans, à Paris comme ailleurs, le mot « indépendance » faisait peur.

Même Breen Leboeuf, anciennement du groupe Offenbach, s'est joint au groupe le temps de deux chansons, d'abord le Déménager ou rester là de Réjean Ducharme et Robert Charlebois qui en perdait son humour pour mieux livrer son côté absurde et l'excellent Insomnie Blues, cette fois-ci un texte de Pauline qui, dans nos têtes, prolongeait agréablement le classique Mes blues passent pu dans porte de Breen lui-même.

Je viens d'énumérer six chansons que nous avons pu entendre ce soir-là. Il y en a une quinzaine d'autres, sans oublier un poème de Anne Hébert, qui vient de nous quitter, La fille maigre, interprété par Christiane Asselin. C'est que Pauline Julien avait ce talent de dénicher des textes, des auteurs parlants. Outre les auteurs déjà cités, on a également pu entendre du Madeleine Gagnon, du Serge Gainsbourg, du Boris Vian, du Jean-Pierre Ferland, du Marc Gélinas ( Mommy ), du Michel Tremblay, du Raymond Lévesque et du Gérald Godin qui fut son compagnon au long cours. Toute une galerie de paroliers que Pauline Julien avait célébrés de généreuse façon.

Ce spectacle bien dosé, évoluant de la tendresse à la colère, de l'humour à l'ironie, de l'engagement à la poésie, nous a comblé. Tous les interprètes et les musiciens respirent la passion, ce qui constitue le plus bel hommage à rendre à Pauline et à sa fougue légendaire. Pauline Julien en chansons, et nous en sommes particulièrement heureux, sera repris à la Maison de la culture de Trois-Rivières en mars ainsi que pour trois jours au Comic, à la fin juin, dans le cadre de l'International de l'art vocal de Trois-Rivières. C'est un rendez-vous à ne pas manquer.
Incidemment, où en est le projet de donner le nom de Pauline Julien à la Maison de la culture de Trois-Rivières? Nous sommes nombreux à attendre la décision de la Corporation de développement culturel. Comme disait l'autre, rien ne manque à la gloire de Pauline, mais, oserons-nous ajouter, elle manque à la vôtre.
Je m'en voudrais de terminer cette chronique sans mentionner la parution récente de Pauline Julien - La vie à mort, chez Leméac, de la poète et romancière Louise Desjardins qui vient de consacrer, un peu à la hâte il est vrai, une biographie de cette grande interprète que fut Pauline Julien. Les deux femmes se sont rencontrées pour des heures et des heures d'entretien. La veille de sa mort bouleversante, Pauline avait expédié à Louise Desjardins la somme de ses écrits, lettres, journaux intimes et récits. La biographe s'est bien acquittée de sa tâche, même si nous avons à regretter certaines redites. L'ensemble demeure toutefois tout à fait éclairant sur la vie de cette muse qui a su inspirer les plus grands de nos poètes et de nos compositeurs.

Réjean Bonenfant



NDLR. En complément, nous vous recommandons le site de Québec Info Musique pour lire une rétrospective de la carrière de Pauline Julien et pour écouter quelques extraits de ses chansons.


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