9 février 2000




Chroniques Choses apprises



LE CHANT DES CADAVRES ENCORE CHAUDS

La langue. On se la tient, on se la tourne, on la tire et on la donne au chat. Parfois mauvaise, sale, savonnée; bien souvent de bois, voire de vipère et ravalée; autrement mordue, bien pendue ou mal châtiée. De la membrane à l'organe, française ou serbo-croate, elle nous est maternelle ou seconde et étrangère, morte ou vivante, parlée, écrite, fut d'oc, d'oïl et d'ailleurs. Trève de clichés.

Les rapports entretenus avec la langue moulent, définissent notre conscience au monde. Il n'est d'héritage véritable que celui du langage jusqu'à soi transmis, de générations en générations, depuis la nuit des temps. S'y transmet toute l'expérience des âges, s'y trouvent toutes les émotions, (Avez-vous -comme Desjardins- déjà murmuré ce « tu m'aimes-tu ? », cette redondance du « tu » venant remuer en soi les émois les plus troubles, les plus lointains ?) toutes modulations, toutes scansions. Le rythme soumet le temps, comme blues et incantations tuent la mort. À la limite, un enfant naissant qui n'aurait vécu que l'instant de son cri aurait -tel le battement d'aile du papillon de la fable initiant des perturbations atmosphériques aux confins du monde- à jamais bouleversé le langage, celui de sa mère, de son père, d'une pouponnière, d'un univers. La langue lieu de création car, journellement, les cris, les mots se heurtent et de leur choc jaillit la lumière et se forment des couples phosphorescents. Le ciel de la parole se peuple sans cesse d'astres neufs. La langue lieu aussi de tous les apprentissages, apprentissages qui ne sont pas cumuls de connaissances mais affinement du corps et de l'esprit. Sommes-nous pédant Pedro?

Arrivé dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, venu du Québec, j'entendis une langue pleine de rudesses, jouée d'un archet prosodique emprunté à une cousine.
La langue française often oozes self-conceit
so I experiment un franglais créolisé
non cryogénéisé
not even to speak
but to remember
joyful
exhilarating 1
Plus tard je connaîtrais des gens. Des jeunes surtout, eux pour qui communiquer se fait en anglais alors que le français est le lieu privilégié du parler, de l'intime.
It's not that I have no culture,
c'est que j'en ai deux de trop 2
Plus tard encore nous étions quelques personnes réunies autour d'une gigantesque soupière de spaghettis pour discuter de l'éventuelle publication d'une revue de création. C'est entendu, la revue serait bilingue, espace linguistique minoritaire obligeant. Lorsqu'on commença à nous soumettre des textes, un malaise se fit ressentir : tous étaient en anglais. Particulièrement pour les plus jeunes, écrire comme chanter étaient une parole montrée, inscrite, publique. Francophones, l'anglais leur semblait aller de soi.

Puis, petit à petit, le rappel d'une intonation particulière de la mère ici, une féconde collision de deux mots là, l'écriture allait révéler un monde.
Ej veux trouver un plein ciel
sans trous
ioù ce qu'ej pourrais faire l'amour entre les nuits et le jour
me frotter dans les draps du ciel et ne jamais
tomber dans le soleil
(...)
ej glisserions ensemble dans des vides plus forts
ej parlerions coumme cecitte
avec nos mains
pis nos corps 3


Dansrriére zeux, la silence entoura't la pointe et couvra't les caillouches rondes et les roches coupés écartées su' la côte.
Et p'us lwounne les îles endormies tché'niéang garde su' la nuit. 4
Patiente
J'djette la clairceur des chalounes
Pour réveiller l'tounnerre
Caché dans les racontes d'mon enfance 5
Je n'oublierai plus ces voix rauques, chaudes et fortes, ce chant retrouvé, tissé à la fois de libertés et de répressions. Ce chant qui est celui de cadavres encore chauds. *


Guy Drouin


  1. Robert Hébert
  2. André Muise
  3. Georgette LeBlanc
  4. et 5. Rachelle Richard
Toutes les citations sont tirées des quatre premières livraisons de la revue Feux chalins.
* Allusion à la phrase, probablement malheureuse, de Yves Beauchemin






© Guy Drouin & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2000-2003) Tous droits réservés.