14 février 2000
Dernière mise à jour : 9 janvier 2004

Chronique à la mer

À PABLO NERUDA

Lettre de l'an 2000

Je t'écris à l'encre verte, comme toi tu le faisais habituellement quand tu avais toujours résidence sur la terre. Toi le poète de la solidarité, parcourant ta vie durant notre douloureuse planète bleue, pour mieux revenir toujours vers ton bien-aimé Chili, serti comme une longue émeraude entre le Pacifique et la cordillère des Andes. Je t'écris, plus d'un quart de siècle après ta mort, parce que, depuis quelque temps, j'ai le Chili au cœur.

Au cœur. Un peu comme en 1978, quand j'ai vu à Trois-Rivières -oui Pablo, ici au Québec-, un spectacle réunissant une troupe locale, le Théâtre de face, et des Chiliens et Chiliennes en exil, étudiant au Centre d'orientation et de formation des immigrants (COFI) de Cap-de-la-Madeleine. Para no olvidar, afin de ne pas oublier que plus de 2500 personnes sont disparues après le putsch militaire du 11 septembre 1973. La violence fasciste des militaires y était montrée fort crûment, à juste titre, mais je retiens surtout la force de l'espoir, la beauté sereine de la résistance, par la musique et les mots. Tes poèmes sur des plaies encore vives.

Au cœur. Comme à toutes ces fêtes tabasco bien arrosées, avec les amis chiliens montréalais, les Venegas, toute la famille, quand ils sortent les guitares et que le party commence. Je sais maintenant que vous êtes "fêteux" comme nous, Pablo, tes compatriotes néo-québécois tout au moins. Regarde, Pablo, ce soleil radieux sur les fêtes de la Saint-Jean-Baptiste près du stade olympique en 1990, dans la ferveur nationaliste de l'après Meech. Garde bien l'image des enfants du Chilien José et de la Québécoise Andrée agitant fièrement leur fleurdelysé. Il est obligatoire de toujours espérer. Paraphrasant ce que te répond ton facteur dans le roman de Skármeta, « La poésie n'appartient pas à celui qui l'écrit, mais à celui qui s'en sert », il faut comprendre que le pays n'appartient pas à celui qui le bâtit mais à celui qui l'habite.

On parle beaucoup du Chili en ces premières semaines de l'an 2000. Premièrement, il est souvent question de l'extradition vers l'Espagne -ou un autre pays, la Suisse ou la Belgique-, de cet affreux vieillard qui a fait beaucoup de mal, à toi et à ton peuple, et qui devrait enfin être remis par une Angleterre trop complaisante aux tribunaux, pour être jugé comme il se doit pour crime contre l'humanité. Cette sinistre et sénile ordure militaire, je la nomme pour nos jeunes internautes et pour que son nom s'inscrive à jamais en lettres de feu dans leur mémoire: le général Augusto Pinochet. Aussi, une probablement très bonne nouvelle: l'élection le 16 janvier dernier de Ricardo Lagos. Le 11 mars prochain, sera intronisé président du Chili un socialiste, comme l'était ton ami Salvador Allende. Les observateurs parlent d'une définitive réconciliation de la société chilienne avec son histoire, qui exorcise une fois pour toutes sa peur d'une réaction des militaires.

Tu es mort, Pablo, dans le plus total désarroi, 12 jours après cette saloperie qui a coûté la vie au président Allende, celui qui en trois ans avait réalisé une véritable révolution, pacifique, comme ici au Québec on l'a dite tranquille. Entretemps, tu as écrit: « Allende fut assassiné pour avoir nationalisé l'autre richesse du sous-sol chilien: le cuivre. » (L'an dernier, c'était pour le diamant qu'on massacrait en Sierra Leone, et demain...) Dans ta biographie officielle, il est dit que tu es mort « épuisé et attristé par les derniers événements ». Nous savons maintenant comment les généraux ont précipité ta mort:
« Pablo Neruda, desperately ill with cancer of the prostate and in need of daily medical attention, had been isolated in his house on Isla Negra for five days (September 11 - 15) by a cordon of soldiers and military police. They let no one, not even people bringing medicine, into or out of the poet's house. (...) On September 23, Pablo Neruda died of a "natural death" caused by Generals Pinochet, Mendoza, and Leigh and Admiral Merino. »
Extrait du chapitre 6 de
The Murder of Allende and the end of the Chilean Way to socialism,
de Róbinson Rojas, Harper and Row, 1975
Quoi de plus naturel que la mort, me diras-tu, surtout quand on l'aide de cette façon!

J'ai le Chili au cœur aussi parce que mes élèves de Langages des arts et des lettres, au cégep de Victoriaville où j'enseigne, viennent de lire Une ardente patience (Ardiente Paciencia) et qu'ils ont été conquis par cette fiction de ton compatriote Antonio Skármeta autour des trois dernières années de ta vie. On te voit briguer la candidature à la présidence de l'Unité populaire, mais tu te désistes rapidement en faveur d'Allende et tu l'aides dans sa campagne; tu reçois le prix Nobel de Littérature en 71. Tout concorde avec ta biographie. Mais surtout, et c'est là que l'auteur atteint peut-être la plus grande vérité, on voit naître une formidable amitié entre le poète adulé que tu es et un obscur jeune homme. La poésie, par la métaphore, s'y révèle un instrument de séduction d'une incroyable efficacité, autant en amour qu'en politique. Mario Jimenez, le jeune facteur de l'Ile Noire, jouira à plein de la conquête de la belle Beatriz mais apprendra à ses dépens le pouvoir politique des mots et l'extrême aveuglement de la répression qu'ils suscitent.

Skármeta, aussi cinéaste, a scénarisé son roman pour le film Ardente Patience. Plus récemment, un autre film en a été librement adapté, Il Postino ( Le Facteur ) de Michael Radford. Il te fait connaître sous les traits de Philippe Noiret. Tu n'y perds pas, ne t'en fais pas, il est d'une pudeur et d'une intensité remarquables. Avec passablement d'humour, ce film fait l'apologie de la poésie. Prestige et séduction toujours. Le fait que Massimo Troisi, coscénariste et interprète de Mario, soit décédé au lendemain de la fin du tournage, ne nuit pas au charisme du film (je lui confie d'ailleurs cette lettre, peut-être jouera-t-il jusqu'au bout son rôle de facteur). L'histoire y est la même que dans le roman, mais on a complètement déplacé le contexte. Nous te retrouvons beaucoup plus jeune, alors que tu es exilé en Italie, en 1952; on imagine que ce sont les suites, biographiquement parlant, de ton discours J'accuse, qui t'avait valu d'être radié du Sénat en 48 et t'avait fait entrer dans la clandestinité.

Là encore, même prestige de la poésie, même amitié entre le poète « aimé de toutes les femmes », non le poète communiste « aimé du peuple! » et le jeune Mario Ruoppolo. Mais ton exil est levé, tu peux avec Matilde retourner au Chili. Ton absence, et surtout ton mutisme, feront mal à Mario. Quand tu reviendras, Beatriz t'apprendra, en te remettant l'enregistrement des sons de l'île, que ton gentil facteur n'a pas connu son fils Pablito. Parce qu'il lirait une de ses poésies lors d'un rassemblement et parce qu'il était ton ami, Mario a été abattu. En Italie aussi même haine des communistes et même répression aveugle.

C'est pendant ces années que tu as écrit le Chant général. Mikis Theodorakis le mettra en musique quelque 20 ans plus tard alors qu'il est exilé, lui aussi, à la suite du coup d'état des militaires dans la Grèce de 67. Ah, ces militaires, ils savent reconnaître le pouvoir des mots.

Lentement les plaies de ton pays se cicatrisent. Ta poésie, de même que ton œuvre pour la paix, vit toujours; la preuve, elle suscite constamment d'autres œuvres. Sûrement que cette bouteille à la mer ira se balancer en face de l'Isla Negra, au sud de Valparaiso, là où repose maintenant ta dépouille, auprès de celle de Matilde Urrutia. Ta maison La Sebastiana, saccagée à ta mort, comme celle de Santiago, est devenue, juste retour des choses, un musée et le village côtier, un site protégé.

J'aime croire que tu habites dorénavant la grande maison d'eau qui unit tous les pays de notre planète. Dans son roman, juste avant ta mort, Skármeta te pose sur la bouche, maison des mots, un poème-viatique que tu ne dis ni ne sus, « mais que Mario, lui, entendit ». Je l'ai entendu avec lui. Et je l'entends redire:

« Je retourne à la mer qu'enveloppe le ciel
le silence entre une vague et l'autre
instaure une attente dangereuse :
que meure la vie, que se calme le sang
et que déferle le mouvement nouveau
pour que résonne la voix de l'infini. »

Veille en paix, Pablo.

Arnaud Bonenfant

N.D.L.R.: En complément, nous vous recommandons le film Images d'une dictature, de Patricio Enriquez, qui s'est mérité en mars 2000 le prix Jutra du meilleur documentaire québécois. On y suit, en images clandestines, l'histoire récente du Chili, du coup d'état de 1973 à l'indécente affaire Pinochet.

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