18 février 2000


Chroniques La mémoire au jour le jour



POUR RÉVEILLER UN MUSÉE

Blanche-Neige s'est endormie et repose au Musée des arts et traditions populaires de Trois-Rivières. Les nains s'agitent, grenouillent et scribouillent en attendant son réveil. J'en suis. La période de dormance a été prévue, programmée, calculée, attendant le baiser d'un prince charmé qui saura la faire revivre.

Il y a quelques jours, Le Nouvelliste nous apprenait que le prince était en route, déguisé en Comité de relance. Le compte-à-rebours est installé. Le plan d'action doit être déposé à la ministre de la Culture et des Communications du Québec, madame Agnès Maltais, dès juin. Les dix personnes qui constituent le dit comité proviennent de tous les horizons et leurs compétences ne sauraient être mises en doute.

Moi, je suis le fou du roi et je vous avoue qu'il m'arrive d'espérer. Pas de réveiller les princesses, évidemment, mais au moins tenter d'empêcher qu'elles ne meurent. Tant qu'elles dorment, l'espoir est permis.

J'habite une bourgade d'Histoire et de Culture, ce qui autorise bien des rêves. La culture, j'en suis. Donc des arts et traditions populaires aussi. Mais il m'apparaît que l'Histoire, avec un grand H, malgré les efforts des sociétés d'histoire, de la Société de conservation et d'animation du patrimoine trifluvien (SCAP) conjugués à ceux de nombreuses autres institutions muséales telles que le Musée des religions, le Musée Pierre-Boucher, des Ursulines ou celui du bûcheron, il me semble que l'Histoire n'a pas la place qui devrait lui revenir.

Le fou du roi que je suis croit qu'il devient impérieux que nous sachions réellement d'où nous venons si nous voulons, collectivement, poursuivre notre route vers un avenir meilleur. Cette bonne vieille ville de Trois-Rivières, soeur aînée de Montréal, a fait l'Histoire. Et elle en a parlé. Abondamment. Il est surprenant de constater que la majorité des historiens québécois du présent siècle sont originaires de la région de Trois-Rivières. Imaginez un lieu ou seraient réunis les travaux de toutes ces gens qui ont interprété l'histoire nationale. Pour mémoire, nommons-en quelques-uns. Marcel Trudel, les frères Jean et Marcel Hamelin, Albert Tessier, Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière (qui siège sur le comité de relance) et Jean Provencher. Sans oublier les travaux de René Hardy, de René Verrette, de René Beaudoin et de René Rousseau. Pardon, Guildo Rousseau. Et ceux de la Société de généalogie. Et l'aventure du Boréal Express. Et les recherches de Louis-Edmond Hamelin qui fut recteur à Trois-Rivières. Et celles d'Appartenance Mauricie. Il ne serait pas question de doubler les efforts des Archives nationales du Québec (ANQ), mais il me semble que la formule pour rendre notre histoire vivante n'a pas encore été trouvée. Les quelques heures d'enseignement dont bénéficient les jeunes ne sont pas suffisantes.

C'est que Trois-Rivières et la Mauricie ont partie liée avec l'Histoire. Rappelons-nous la première ligne de transmission électrique de l'Amérique du Nord dès 1897 entre Saint-Narcisse et Trois-Rivières; qu'on se rappelle les Forges Radnor ou celles du Saint-Maurice; et tout le papier qui s'est fait ici. Qui ne se souvient avec bonheur que c'est en Mauricie que se déroulait l'excellent téléroman Les Forges du Saint-Maurice de Guy Dufresne, celui d'Aurore Dessureault-Descôteaux Entre chien et loup, ainsi que l'action des Filles de Caleb de Arlette Cousture. Nous sommes un peuple aux racines nombreuses et à la mémoire oublieuse. Tous ces témoignages de notre passé collectif existent encore. Et nous n'avons même pas parlé de l'oeuvre de Louis Caron.

Nous nous prenons à imaginer comme il serait fascinant de rendre vive et présente notre histoire nationale, faite des mille et une petites choses de notre quotidienneté. Mais il y a plus. Pourquoi pas un Centre Félix-Leclerc, ce père de la chanson québécoise qui est originaire de la Mauricie? Pourquoi pas un Centre Gratien-Gélinas, également de chez nous, aussi père du théâtre québécois? Et Albert Tessier qui a donné son nom à la plus haute distinction cinématographique du Québec? Et Benjamin Sulte, Edmond de Nevers et Ludger Duvernay dont les noms se perpétuent pour des récompenses nationales. Et Gérald Godin. Imaginons un peu toute l'animation possible autour de ces monuments de notre culture, imaginons un peu la fréquentation des clientèles étudiantes, comme en France et ailleurs, accompagnées de leurs professeurs. Ces rhizomes du passé garantissent l'éclosion de bourgeons prometteurs.

Tant qu'à être le fou du roi, fonçons! Pourquoi le Musée des arts et traditions populaires n'entreprendrait-il pas de sortir Gatien Lapointe et son oeuvre des limbes où ils se trouvent depuis près de vingt ans. Cette oeuvre dort depuis trop longtemps. Elle attend peut-être, l'oeuvre de Gatien, qu'une princesse charmée -pourquoi pas Sylvie Dufresne, la directrice du Musée, de concert avec le Comité de relance-, ne la réveille.

Réjean Bonenfant




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