21 février 2000




Chroniques Choses apprises


UNE IMAGE TÉLÉVISÉE

There is a crack in everything
That is how the light gets in

Leonard Cohen

Il est déjà loin le temps où les confiseurs-pédagogues crurent renouveler l'apprentissage du réel et pacifier les générations futures en gommant des contes destinés à la petite enfance les loups à trop longues dents et les sorcières chevauchant balais trop évocateurs. Enfin Bruno Bettelheim vint et nous sûmes que l'on pouvait tirer apprentissage même des violences, des outrances, de la démence et des pogroms.

C'était décembre. La soirée avait été passée à fuir la table de travail. J'avais accepté d'une publication de création littéraire la commande d'un texte qu'il me fallait soumettre le lendemain. C'était décembre disais-je et le grand plongeon dans les intérieurs avait les attraits d'une balle en cervelle. Je m'assieds donc devant la télé alors qu'on annonçait, au Point, le reportage d'une équipe de journalistes européens sur les mouroirs chinois où étaient abandonnées, sans soins, à peu près sans nourriture et sans contacts humains, de toutes petites filles qui allaient y passer quelques mois, quelques années, pour finalement y crever seules, exclues, leur mémoire n'ayant enregistré du monde que des murs blanchis à la chaux et un terrible effroi absolument dépourvu de toute signification. Je n'ai jamais rien vu d'aussi obscène, d'agression plus franche, que le close-up que l'on fit du visage d'une de ces enfants. Cette bouche ouverte à la Münch d'où nul cri ne pouvait sourdre, l'absolu désarroi de cette bouche aspirant la mort, et moi, moi qui tétais la venue de quelques lignes d'un texte soudain devenu inconvenant. Cette image n'avait aucun SENS. L'ignominie était telle qu'elle annihilait toute révolte.

Cette petite Chinoise m'apprendrait le silence. Et aussi, à pondérer mes peurs, mes petites morts et leurs soeurs.

Il y eut tout de même un texte. Le voici :

La mort parfois fauche souventes fois séduit. J'ai compris ce soir de décembre que je n'allais plus mourir. Ce soir de décembre, une petite Chinoise abandonnée et télévisée aspira dans sa bouche édentée tout son mouroir, son monde. Le sien le mien.

Son oeil violé et blanc montré à l'écran disait ces ans mes ans les ans à sécher ma lèvre et à tuer ma main.

Un temps, j'ai cru polir et pétrir. Je nous voulais cette langue gemme et mie. Un temps. J'envisage toujours une beauté. Une AK-47 à son ventre.

Ce même soir de décembre, d'un seul bouton défait à l'échancrure de ton col jaillissait sans balise toute l'étendue piste de ta peau. Me posai.

« On finit traqué quand on commence coupable » me disait ce père. « Tu te nourris de ta paranoïa comme on se nourrit d'une fièvre » me répétait ce père.

Étal de ma mémoire boucherie, où à un crochet pend ce père comme toutes les autres viandes par moi lacérées. À peine aurai-je été un peu plus salaud que les autres. À peine si maintenant j'entends ta voix père par moi si bien dépecé. À peine.

Ici en Chine une enfant par nous égorgée témoigne camarade de notre plaisir à tuer. MUTE.

J'envisage toujours une littérature. Une AK-47 à son ventre.

J'ai voulu, ce soir de décembre, regarder mon sexe entre tes lèvres. Ma tête craquée et le cri os sans voix de cette petite Chinoise, née abandonnée tuée, auront servi au recommencement du monde.

Stop trying to make sense.

J'aime une fille qui n'est pas chinoise. Qui n'a pas quatre ans. Qu'on a violée deux fois.

Guy Drouin




NDLR : En 1998, le magazine Adorable publiait une entrevue avec François Tremblay du groupe québécois Kermess dans laquelle celui-ci disait : « Sur le dernier album, je parle des orphelinats chinois. J'avais vu un reportage là-dessus, certains sont de véritables mouroirs pour enfants. » De l'album Bref exposé... voici les paroles de cette chanson intitulée CES OMBRES CHINOISES.




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