3 mars 2000


Chroniques La mémoire au jour le jour



DÉRIVES EN DODO MINEUR

Après des heures au chevet d'un homme de culture dont les neurones s'éteindront bientôt, je réintègre ma solitude avec un petit livre que je ne connaissais pas et dont il m'a fait cadeau : La folie du jour de Maurice Blanchot, publié chez Fata Morgana.

Je tourne en ovale dans mon salon rectangulaire. Au terme de certains jours où le poids de l'existence en camoufle la valeur, il arrive que naissent des silences. Et que ces derniers deviennent insupportables. Il est des sécheresses subites qu'on préfère parfois déguiser en errances. Devinant le sommeil impossible, on se lève pour marcher dans la cité et dans le noir. Sûrement qu'on rencontrera quelqu'un, préférablement plusieurs personnes, ce qui nous évitera de vraiment parler. Le petit livre de Blanchot dans la poche intérieure de ma nonchalance comme un en-cas, un viatique pour meubler ou contrer un vertige qui pourrait bien se prolonger.

Et je pars marcher en fredonnant la chanson la plus triste de Diane Dufresne. « Quand j'suis ben down, la la la la la la... » Les mots ne viennent pas. À peine la finale « j'peux pas m'passer d'toé ». Le tour du bloc que ça s'appelait. Et que je ne ferai pas. Je pousse la porte du premier café. Un spectacle commence. Je salue une petite douzaine de connaissances. Chacun est seul à sa table pour donner l'impression au chansonnier qu'il y a foule. Je suis content de cette mise en scène: on ne parle pas durant un spectacle. Je m'assieds seul aussi.

À la table voisine, un étudiant vient de poser son livre de Freud. Ouvert. Pas Freud, le livre. Il essaie de s'intéresser au chanteur. Je l'imite. Je me concentre sur les paroles. Durant trente minutes, chacun s'efforce, sue, fatigue pour le chansonnier que la charité chrétienne, ou ses relents, m'empêche de nommer. À un certain moment, le poète Gilles Devault retourne à ses mots croisés. L'étudiant se débat avec Freud. Deux animateurs de la radio CFOU discutent. Le poète Carl Lacharité porte des verres fumés et peut regarder ailleurs. Je suis rassuré. C'est unanime. Tout le monde déteste ce spectacle où le son est aussi mauvais quand le chanteur s'accompagne au piano ou à la guitare que lorsqu'il se tait.

J'ouvre La folie du jour, sans remords, après avoir tourné le dos à la cacophonie. Le même bon vieux Blanchot de l'attente l'oubli me séduit à nouveau. Une atmosphère à la Samuel Beckett dans son Dépeupleur. Il dit, entre autres choses, « Moi aussi, j'ai eu ma jeunesse. Mais le vide m'a bien déçu ». Et je cale alors d'un trait le livre de Blanchot, étonné de ce qu'un si petit livre puisse aussi complètement anéantir mes angoisses.

Le spectacle vient de se terminer. Les conversations s'animent. Arrive la romancière Véronique Marcotte qui s'enflamme pour sa première mise en scène. Il s'agit d'un spectacle multidisciplinaire intitulé Anima tous azimuts qui sera présenté le samedi 11 mars à 20h à la Maison de la culture de Trois-Rivières. Ce spectacle s'inscrit dans le cadre de la Marche mondiale des femmes 2000 qui célèbre cette année, durant toute une semaine la Journée internationale des femmes. Cette année, et cela est bon, le 8 mars dure une semaine. Il nous tarde qu'il ne dure toute une année.

Trois extraits de théâtre seront présentés durant ce spectacle : Aurélie ma soeur de Marie Laberge, De l'amour et des restes humains de Brad Fraser ainsi que des extraits de India song de Marguerite Duras. Les poètes Judith Cowan et Denise Joyal liront de leurs textes. Les chanteuses Fabiola, Nathalie Houle et Isabelle Fortier interpréteront quelques chansons accompagnées par Manu, par la violoniste Isabelle Lefebvre et par la pianiste Anne-Marie Fortier. Des danseuses de Corpus Rhésus se joindront au spectacle ainsi que les artistes en arts visuels Karine Bibeau, Maude Guillemette et Marie-Pierre Bonenfant. Véronique Marcotte codirige la mise en scène de ce spectacle-bénéfice avec Charles Guillemette. Elle en parle avec passion. Avec raison.

Au moment de quitter le café enfumé, j'offre le petit livre de Blanchot à l'étudiant universitaire qui ahane sur Sigmund Freud. Il ne connaît pas encore Maurice Blanchot. Quand c'est possible, me dis-je, il est bon de troquer la profondeur pour la simplicité. Je rentre alors chez moi pour accueillir de nouveaux rêves en dodo majeur.



Réjean Bonenfant




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