6 mars 2000
mise à jour : 13 avril 2004




Chroniques Choses apprises


SOURIRES DE LECTURES ET D'AILLEURS

Si tu ignores cette chose, enseigne-la.
Proverbe chinois

France, une copine, me fait la remarque :
- Tu n'as jamais de rire franc.
- Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire?
- Je ne t'ai jamais entendu t'esclaffer de rire.
Nous nous étions attablés à la terrasse du Zénob, alors lieu de mes dévotions, et il me semblait tout à coup que les éclats des rieurs de partout et à répétition fusaient des ventres embièrés.

- T'es certaine? Est-ce que c'est possible?

Bon, je ne suis pas particulièrement fin causeur j'admets, mais rire? Il arrive, dans les périodes un peu plus troubles de sa vie, que de pareils propos prennent soudain des résonnances qui, en d'autres temps, n'auraient en soi parfaitement rien atteint. Tiens, un jour, c'était justement dans une de ces périodes pas très gailonla, ma colocataire de l'époque s'amène à la maison avec une copine à elle. Je n'avais jamais vu cette fille auparavant. On me présente et à brûle-pourpoint l'inconnue me lance :

- T'es le genre de gars qui ne fera jamais rien pour obtenir ce qu'il veut vraiment.
- Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire?

L'a pas expliqué. J'ai été en présence de cette personne quatre minutes et une phrase qu'elle a dite me hante encore vingt ans après. Où avait-elle lu ça? Les yeux? L'air moche? Était-ce un oracle? Comment interpréter cette révélation? Qu'en faire? Voilà ce que c'est quand ça va pas mon vieux...

Je devais quand même concéder, je m'esclaffe fort peu. France était toujours là et je pouvais voir qu'elle se troublait quelque peu de ma mine introspective. Fallait donner le change.

- Je pouffe souvent de rire, tu sais, mais c'est comme... en sourdine...
- Quand tu ris, on voit jamais tes dents.

Là, ça n'avait certainement rien à voir avec une quelconque tare morale, psychologique, existentielle ou pepsodentesque; cette gueule ma fille, ce n'est sûrement pas moi qui l'ai choisie et qui plus est, ce n'est pas non plus que je veuille cacher quoi que ce soit, étant fort propre de ma personne en général et de ma mâchoire en particulier.

Autour on s'éclatait de rires de plus en plus sonores. Ciel! Est-ce là pétante santé mentale ou effets d'un taux d'alcoolémie pantagruellique? (Mental health is overrated, disent les Barenaked Ladies!) Bref, je m'inquiétais.

Concédons-le également, les bruyants bidonneurs ont un avantage mondain marqué sur les porteurs de rictus mal léché genre moi-même. Ceci dit sans envie aucune, ils me font généralement fort chier. Pensez, mesdames messieurs, à ces cabotins d'autobus scolaire de notre enfance enfuie, gueulards criaillant leur connerie dégoulinante. Il n'y en avait que pour eux les salauds! La haine que j'ai ressentie! Et Languirand? Vous le trouvez sympa avec ces cascades de rires caracolant et après chacune desquelles on peut toujours distinctement entendre le copyright identifiant la « marque déposée »? Il me les casse, pas vous?

Je le voyais bien que France commençait à s'emmerder sérieusement.

- Je ris beaucoup, tu vois, intérieurement... tu comprends?
- Ouais, je vois...

Qu'est-ce qui me fait rire? Les humoristes me pompent et les blagues de party me sidèrent. Pourtant, je me reconnais plutôt, par intermittence il est vrai, du côté de la légèreté. Je tente ceci :

Un jour George Bernard Shaw envoya un faire-part invitant Winston Churchill à la première de sa toute récente pièce de théâtre. L'invitation était rédigée comme suit. « Ci-joint deux billets pour la première de mon prochain spectacle. Le premier billet est pour vous, le second pour un ami. Si vous en avez un ». Et le vieux lion lui adressa cette réponse. « Il m'est malheureusement impossible d'assister à la première de votre spectacle. Je compte toutefois me rendre à votre deuxième. Si vous en avez une ».

Et cela encore :

Voltaire avait été, dans sa jeunesse, embastillé pour libelle par une lettre de cachet de Louis XV. Or, beaucoup plus tard, le même Roi lui octroya une généreuse pension de subsistance. Pour le remercier, Voltaire lui fit ce billet : « Sire, je vous remercie fort de veiller à ce que je sois convenablement nourri mais je vous saurais gré, à l'avenir, de ne plus vous soucier de mon logement! »

France est partie quelques instants pour la salle de bains mais je continue quand même pour vous tout seuls...

Il est une vieille coutume d'étiquette protocolaire qui veut que lorsqu'on présente les invités d'une table d'honneur, on se place devant, au centre et que l'on présente d'abord la personne se trouvant à l'extrême droite de la table puis celle à l'extrême gauche et on va ainsi de droite à gauche en s'arrangeant pour que le personnage le plus important placé au milieu de la table d'honneur soit présenté en dernier lieu, n'étant suivi que de son escorte. Or une institution d'importance reçut un jour rien de moins que Monsieur l'Ambassadeur de France et sa dame. Un maître de cérémonie de ma connaissance présenta donc ses invités, selon le protocole décrit plus haut, allant à droite puis à gauche vers le centre mais, mauvais calcul, il arriva au centre de la table du côté de l'épouse de l'Ambassadeur. Confus, il s'excusa en ces termes : « Permettez-moi de sauter Madame l'Ambassadrice pour vous présenter Monsieur l'Ambassadeur ». Madame l'Ambassadrice eut un léger hoquet...

Et ce bon vieux Yogi Berra, souffre-douleur des Américains, qui se fendit de ce conseil : « il n'y a personne qui va manger dans ce restaurant parce qu'il y a trop de monde » et philosopha « qu'on ne doit jamais manquer d'assister aux funérailles de ses amis sinon ils ne se déplaceront pas pour les nôtres ». Et puis tiens, ce fieffé politicien de Shawinigan qui, s'adressant à son auditoire en anglais, déclara que « tous les citoyens du Canada devraient avoir les mêmes droits, peu importe la couleur de leur sexe. » Et puis la tête de ce jeune soldat allemand qui, lors de l'occupation de Paris, désigna Guernica, toile accrochée à la cimaise d'une galerie pour demander à Picasso : « C'est vous qui avez fait ça? » Le peintre catalan de répondre « Non, c'est vous ».

France n'est toujours pas revenue.

Ah tiens! Lorsque j'enseignais le français comme langue seconde à des anglophones en immersion, j'avais demandé à une étudiante, question de converser, de raconter quelque chose qu'elle avait fait la veille. Elle décida de parler d'un repas qu'elle avait préparé. Puisqu'on étudiait alors les verbes pronominaux, en apprenante consciencieuse, elle commença ainsi : « (accent prononcé) D'abord le salade. Je me lave le persil et je me lave les champignons! » Et sa collègue qui plus tard expliquerait les traits tirés de son visage manquant de sommeil par le fait « (accent encore plus marqué) que son matelot était trop dur! »

J'aimerais, France, te parler de Mark Twain disant « La vérité est la chose la plus précieuse que nous ayons. Économisons-la! » Et de la fois où à Montréal je déambulais sur le trottoir devant un commerce à l'enseigne du « Centre de la femme » et à la vitrine duquel on pouvait lire : « Espace à louer ».

Voilà, ne voyez-vous pas le léger mouvement à la commissure de ma lèvre inférieure? Je ne suis pas si sinistre que j'en ai l'air, dites-le. Je ris, je vous assure! Vous avez vu France quelque part?

France, je t'ai parlé de ma vieille chum Renée? Comme moi bien enveloppée, Renée qui disait « La chair est faible et j'en ai beaucoup » qui, lorsqu'on lui demandait si elle était aux hommes ou aux femmes répondait qu'elle était « aux baises ».

France, tu connais Renée Houle*? Le rire de Renée! si tu savais comment elle s'éclate! Elle!

Il y a maintenant quarante-cinq minutes que France est partie pour les toilettes. France ne reviendra pas.


Guy Drouin


* Surveillez la distribution des pièces à l'affiche des théâtres québécois. Pourquoi se donner la peine de vivre si on ne connaît pas Renée Houle...






© Guy Drouin & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2000-2004) Tous droits réservés.