Chroniques
La mémoire au jour le jour
RUE DONAIS EN HIVER
Offrons-nous aujourd'hui une parenthèse puisque la culture ne fait pas le poids devant la réalité, devant la vie qui s'absente lentement et inexorablement. Pas de chronique culturelle quand Kronos lui-même est paralysé et qu'il devient plus important d'avaler un yaourt aux fruits de la passion ou un comprimé à la morphine que de lire Émil
Cioran qui a pourtant si bien parlé
De l'inconvénient d'être né. Un rêve de lecture qu'il ne réalisera pas, mon frère Joseph, pas plus qu'il ne lira ces quelques mots que je trace ici.
1
er février : Aujourd'hui, j'aide Petit-Joseph (du nom affectueux que lui donnait notre grand-père de qui il partageait le prénom) à effectuer le tri de ses livres en des sessions d'au plus vingt minutes. Je lui lis les titres, je lui répète le nom des auteurs. On fait des piles. Il en donne à ses enfants, en destine à une jeune nièce professeure, en réserve d'autres à quelques intimes, mais il conserve la majorité pour ses vieux jours. Ce qu'il rêve de lire dans son grand âge. Quand il s'appellera Grand-Joseph. Des livres dédicacés sont délaissés. Soudain, au hasard du tri, quelques feuillets pliés tombent des
Illusions perdues de Balzac. Je lui en fais la lecture. D'abord une lettre de l'archevêque de Montréal, un certain Paul-Émile
Léger, qui autorise monseigneur Irénée
Lussier à soustraire Petit-Joseph des rigueurs de l'
index. Suivent une dizaine d'autres lettres signées du recteur de l'Université de Montréal en 1959, le dit Lussier, qui l'autorisent à lire, avec les recommandations de circonstances,
Les nourritures terrestres d'André Gide,
L'étranger de Camus, quelques titres de Sartre et autres Nabokov. Le regard voilé de Petit-Joseph s'alourdit davantage. Il me dit, à voix
basse : « J'ai honte pour mon
Église ».
24
février : Depuis quelques jours, il dort de plus en plus. Au moins dix-huit heures par jour. Amaigri, replié sur lui-même. Il ressemble à notre père dans ses derniers jours. Avec un peu d'aide, il s'assoit devant l'enregistrement d'un
Bouillon de Culture qu'il voudrait écouter. Soudain, il voit deux Bernard Pivot. Il m'explique alors qu'il en est ainsi depuis quelque temps. Il doit masquer un il pour rendre la vision acceptable. La plupart du temps, il garde les yeux baissés. Même lorsqu'il me parle, ce qu'il fait péniblement depuis que les r s'ingénient à rouler et à refuser de sortir. Il a la sensation de se dédoubler. Il m'avoue que depuis les traitements de chimiothérapie d'il y a deux ans, il s'est commé dédoublé. Cela avait commencé alors qu'un véritable cordon ombilical bourré de particules radioactives le reliait à une machine. Dès ce jour, il a eu l'impression d'être à côté de lui-même. À côté de sa vie. Qu'on lui volait de toute façon. Je me souviens lui avoir cité le beau poème
Accompagnement de
Saint-Denys Garneau, ce texte où il dit
« Je marche à côté d'une
joie ».
26
février : J'ai offert quelques jours de répit à l'épouse de Petit-Joseph qui s'apprête à entreprendre ses traitements de chimiothérapie et qui part rencontrer sa nouvelle petite-fille. Je suis seul avec lui pour trois jours. Il parle beaucoup, mais pas selon le nombre de mots. C'est autre chose. Il se souvient d'amitiés littéraires importantes. De certains rêves brisés. Des grandes étapes de sa vie, notamment de ces quatre ans où il fut moine. Il a l'étrange sensation d'un retour des choses, qu'il mène à nouveau une vie d'ermite. Le monde se rétrécit. Je l'écoute en pensant que lui aussi rétrécit. Il est tellement maigre. Je n'ose plus manger de fromage ou boire une coupe de vin devant lui depuis qu'il m'a
demandé : « Dis-moi ce que ça
goûte. »
Le deuxième jour, comme à l'habitude, je l'aide à se coucher. Il a refusé de manger depuis hier. Il ne peut même plus avaler sa médication. C'est que, régulièrement, le foie engorgé se manifeste et déborde de ses saletés. C'est ainsi qu'un bel exemplaire relié toile de la Bible
Pastorale qui trône près de son lit est généreusement recouvert d'une bile qui n'est pas une simple rancur. Il est confus. Nettoyant le livre auquel il tient énormément, je fais forcément disparaître les lettres d'or du titre. L'or ne résiste pas au nettoyage des purgatoires. Quand je lui montrerai le précieux livre séché au moment du souper, il
dira : « C'est plus beau comme ça. Maintenant, la couverture ressemble à l'intérieur du
livre ». Je comprends ce qu'il veut dire. Il n'a pas besoin de condamner l'or des églises. Il
ajoute : « Au moins, l'intérieur n'a pas été
atteint ».
28
février : C'est la troisième journée que Petit-Joseph est séparé de sa
« petite chérie ». Vers la fin de l'après-midi, à la sonnerie du téléphone, il devine que c'est elle. Me croyant occupé, il se précipite vers son appareil, dans son bureau, oublie sa marchette, oublie sa canne. Il perd l'équilibre. Au moment où je réponds à la cuisine, j'entends un bruit sourd. J'accours. Il est étendu de tout son long, ecchymoses dans le dos et jointures en sang. L'élan qu'il a eu vers elle lui a fait oublier, un instant, sa condition. Et je trouve ça très émouvant. Il est heureux; elle sera là dans quelques heures.
6
mars : Je passe la journée avec lui après avoir reconduit sa
« petite chérie » à son deuxième traitement de chimiothérapie. Il dort maintenant vingt heures par jour. Au milieu de l'après-midi, je le lève pour qu'il mange une gélatine aux pêches. Il me raconte alors le rêve étrange qu'il vient de faire. Les
Six personnages en quête d'auteur de Luigi Pirandello sont maintenant huit et leur auteur est Anton Tchekhov. Et nous sommes, ce qui le rend particulièrement heureux, les huit frères Bonenfant à jouer cette pièce.
16
mars : Je passe tous mes jours avec lui, avec elle, depuis dix jours. Il y a quelques minutes, ils sont partis résider à la maison
Albatros, une résidence-terminus de Trois-Rivières. Sa
« petite chérie » en ressortira peut-être. Leurs enfants étaient là.
En avant-midi, je l'ai aidé à choisir quelques livres pour sa dernière demeure. Deux livres de spiritualité d'Éloi Leclerc, les
Essais de Montaigne, les
Illuminations de Rimbaud. Finalement, une Bible Pastorale bourgogne qui portera à jamais les signes de sa maladie à lui. Sans ses lettres dorées, c'est devenu une bible aussi humble que lui-même qui comprend exactement ce qui lui arrive. Je sais qu'il sait qu'il n'ouvrira aucun de ces livres. Tout au plus, il les convie à son dernier chevet, les invite à l'accompagner pour le saut de l'ange dans l'éternité. Je sens que je me demanderai toujours pourquoi il a refusé d'inviter Proust à lui tenir compagnie, lui qu'il a tant aimé et à qui il a réservé son ultime cours avant de prendre sa retraite.
Petit-Joseph nous a épargné la lourdeur du dernier regard sur ses possessions terrestres. Il a désormais atteint le détachement souverain de notre père.
C'est à l'horizontale qu'il a quitté sa résidence, évidente allégorie de l'autre départ qui ne saurait tarder. Dès qu'il fut installé dans l'ambulance, même les bibelots pleuraient. Peut-être plus sur eux-mêmes que sur lui.
Il laissera derrière lui des histoires, un journal, des inédits, de la correspondance à laquelle il ne répondra pas. De toute façon, la vie se brise toujours en plein vol.
Le temps ne s'arrête vraiment jamais. Ce sont souvent les vivants qui vivent trop vite, qui réussissent à vivre des vies de quatre-vingt-huit ans (un de ses rêves) en soixante-cinq ans.
Je termine ce texte, assis à son bureau, dans sa chaise, entouré de ses objets familiers, d'objets inanimés dont il convient de se demander s'ils ont une âme. Oui, ils en ont une, celle omniprésente de mon frère, Grand-
Joseph.


Réjean Bonenfant