
20 mars 2000 |
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Chroniques Choses apprises PEAU DE CHAGRIN L'abîme la couvrait comme un vêtement. Mon grand-père est mort à cinq kilomètres du lieu de sa naissance. Il avait vingt-quatre ans et ne s'était fort probablement jamais déplacé à l'extérieur d'un cercle dont le rayon ne dépassait pas plus d'une dizaine de kilomètres et dont le centre était Saint-Norbert-d'Arthabaska. Georges-Étienne Drouin fut victime d'une information qui ébranla tout son être. Toute sa structure moléculaire. Une information qui, quoique dite espagnole, lui parvint d'un autre continent, probablement d'Afrique ou d'Asie. Cette information, mon grand-père ne l'a pas prise, mais pas du tout. Son système immunitaire ne l'a d'ailleurs jamais digérée. Mon grand-père, qui n'a connu d'autre moyen de locomotion qu'un cheval légué par son paternel, est mort foudroyé par la vitesse, fauché par la toute nouvelle vitesse des hommes, de leur capacité à franchir de grands espaces en un laps de temps de plus en plus court, de leur entêtement à pénétrer des territoires situés aux confins du monde pour y déstabiliser des systèmes organiques avant leur venue en parfait équilibre. Suite au retour des soldats rappelés des divers fronts de la Première Guerre mondiale, la structure moléculaire de grand-père Georges-Étienne ne supporta pas les informations lui étant transmises par le virus de la grippe espagnole que les héros martiaux ramenaient de leurs pérégrinations. C'était le début des années vingt et mon autre grand-père, Gilbert Lainesse, passerait encore quelques années à porter en terre des centaines de corps, ni embaumés ni mis en bière, que la plus meurtrière des épidémies virales qu'ait jusqu'alors connu le Québec allait encore Depuis mon grand-père Dans un autre ouvrage extrêmement troublant2, le scientifique anglais Richard Dawkins donne le nom de « mèmes » à des virus-idées qui seraient issus d'environnements numériques Ces accélérations, ces accès de plus en plus vifs à des espaces-temps inouïs provoquent des mutations peut-être déjà perceptibles chez nos contemporains. Notre épiderme, ultime rempart contre les agressions du monde extérieur, n'est plus qu'une mince barrière à travers laquelle circulent de plus en plus allègrement des organes prélevés sur d'autres organismes vivants (consentants ou non, humains ou non) ou sur des cadavres. Implants et greffes nous fabriquent des intérieurs d'alliages métalliques ou plastiques. Le cuir devient perméable. La matière se subtilise à l'organique trop périssable. Nous nous nourrissons d'organismes génétiquement modifiés, nous nous injectons des hormones, du collagène et du silicone. La chair privée est en voie de devenir une gigantesque plasticité publique. Cette peau qui est de moins en moins une membrane efficace à percevoir les sensations en provenance du monde extérieur, nous la voulons désormais tatouée, percée, brûlée. On a déjà établi le lien4 entre les nombreuses heures passées devant les écrans des ordinateurs et les modes primitives qui ont cours à notre époque, tatouages douloureux, body-piercing et slash & burn, une technique de tatouage où on se fait des entailles pour y verser ensuite de l'essence avec un mélange d'encre et de cendre auquel on met le feu, technique très en vogue présentement en Californie. Ce phénomène serait la conséquence du manque de stimuli en provenance du monde réel. On cherche a retrouver des sensations, des émotions, même dans la douleur. Mon grand-père ne pouvait prévoir qu'un minuscule et inoffensif organisme vivant qui proliférait sans causer le moindre mal dans son milieu naturel, sa rizière ou sa brousse, allait, transporté par la neuve vitesse d'un vecteur humain pénétré dans de vierges espaces, mettre, à Saint-Norbert-d'Arthabaska, son existence en péril. Or, moi, les yeux rivés à l'écran... Je vous laisse, chers internautes, compléter l'analogie. Guy Drouin
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