20 mars 2000




Chroniques Choses apprises


PEAU DE CHAGRIN

L'abîme la couvrait comme un vêtement.
(Ps. 103-6)

Mon grand-père est mort à cinq kilomètres du lieu de sa naissance. Il avait vingt-quatre ans et ne s'était fort probablement jamais déplacé à l'extérieur d'un cercle dont le rayon ne dépassait pas plus d'une dizaine de kilomètres et dont le centre était Saint-Norbert-d'Arthabaska. Georges-Étienne Drouin fut victime d'une information qui ébranla tout son être. Toute sa structure moléculaire. Une information qui, quoique dite espagnole, lui parvint d'un autre continent, probablement d'Afrique ou d'Asie. Cette information, mon grand-père ne l'a pas prise, mais pas du tout. Son système immunitaire ne l'a d'ailleurs jamais digérée. Mon grand-père, qui n'a connu d'autre moyen de locomotion qu'un cheval légué par son paternel, est mort foudroyé par la vitesse, fauché par la toute nouvelle vitesse des hommes, de leur capacité à franchir de grands espaces en un laps de temps de plus en plus court, de leur entêtement à pénétrer des territoires situés aux confins du monde pour y déstabiliser des systèmes organiques avant leur venue en parfait équilibre. Suite au retour des soldats rappelés des divers fronts de la Première Guerre mondiale, la structure moléculaire de grand-père Georges-Étienne ne supporta pas les informations lui étant transmises par le virus de la grippe espagnole que les héros martiaux ramenaient de leurs pérégrinations. C'était le début des années vingt et mon autre grand-père, Gilbert Lainesse, passerait encore quelques années à porter en terre des centaines de corps, ni embaumés ni mis en bière, que la plus meurtrière des épidémies virales qu'ait jusqu'alors connu le Québec allait encore « désinformer ». Je ne suis pas particulièrement adepte de science-fiction. Ce serait plutôt le contraire. Cette façon de se projeter hors de l'espace et du temps ramène trop désespérément à l'ici et au maintenant pour me plaire. En littérature, je suis plutôt séduit par les grosses pointures. Le temps n'a jamais subi d'assauts plus efficaces que provenant des métaphores proustiennes et l'espace aussi anéanti que par l'exil joycien. Mais depuis la parution du Neuromancer de l'Américain William Gibson, le motif de prédilection de l'exploration de la science-fiction s'est soudainement déplacé des anticipations et des espaces galactiques vers le corps humain et ses intérieurs. Moi et mon grand-père ne l'avions pas prévu. L'incroyable popularité de ce roman est, qui sait, un épiphénomène peut-être révélateur d'une mutation à se produire. J'essaierai de la mieux prévoir que mon ci-gisant grand-père, je me le promets.

Depuis mon grand-père « le temps » de notre monde n'a cessé de subir d'exponentielles accélérations. Songez-y, un virus, intentionnellement programmé par un hacker fou ou résultat d'un malencontreux bogue, peut être en ce moment en train d'altérer les circuits de l'ordinateur grâce auquel vous décodez ce texte. Venu d'hypermondes auxquels vous n'avez jamais même rêvé, virtualisations de l'Afrique ou de l'Asie de mon grand-père, il prolifère insidieusement derrière la peau cathodique de votre écran, il se numérise lentement sur votre interface pour ne se manifester que dans neuf jours, que dans neuf mois ou que dans neuf ans, bousillant un système informatique que vous n'avez pas encore acheté, qui n'a pas encore été fabriqué.1 Voilà que l'histoire de mon grand-papa vous trouble un tout petit peu plus, n'est-ce pas? Attendez la suite, ce n'est encore que joliesses.

Dans un autre ouvrage extrêmement troublant2, le scientifique anglais Richard Dawkins donne le nom de « mèmes » à des virus-idées qui seraient issus d'environnements numériques étrangers : morceaux d'information sous la forme de quelques pixels d'une image perdue, quelques notes fugitives d'un air oublié, quelques idéogrammes isolés d'un alphabet hiéroglyphique inconnu, autant de contaminants qui communiquent dans la virtualité et qui risquent fort, se transmutant du corps informatique au corps organique, de s'immiscer dans les interstices de votre petite réalité existentielle et de faire surgir en vous certains fantasmes fort biscornus qui pourraient se révéler plutôt encombrants. Car « Quand vous implantez un mème fertile dans mon esprit, vous le parasitez, littéralement, et vous en faites un véhicule de la propagation du mème, exactement comme les virus qui parasitent un organisme hôte »3. Quels seront les désirs, quel sera le chant de ces nouveaux êtres technologiques qui amalgament chair et machine, univers et cyberespace?

Ces accélérations, ces accès de plus en plus vifs à des espaces-temps inouïs provoquent des mutations peut-être déjà perceptibles chez nos contemporains. Notre épiderme, ultime rempart contre les agressions du monde extérieur, n'est plus qu'une mince barrière à travers laquelle circulent de plus en plus allègrement des organes prélevés sur d'autres organismes vivants (consentants ou non, humains ou non) ou sur des cadavres. Implants et greffes nous fabriquent des intérieurs d'alliages métalliques ou plastiques. Le cuir devient perméable. La matière se subtilise à l'organique trop périssable. Nous nous nourrissons d'organismes génétiquement modifiés, nous nous injectons des hormones, du collagène et du silicone. La chair privée est en voie de devenir une gigantesque plasticité publique.

Cette peau qui est de moins en moins une membrane efficace à percevoir les sensations en provenance du monde extérieur, nous la voulons désormais tatouée, percée, brûlée. On a déjà établi le lien4 entre les nombreuses heures passées devant les écrans des ordinateurs et les modes primitives qui ont cours à notre époque, tatouages douloureux, body-piercing et slash & burn, une technique de tatouage où on se fait des entailles pour y verser ensuite de l'essence avec un mélange d'encre et de cendre auquel on met le feu, technique très en vogue présentement en Californie. Ce phénomène serait la conséquence du manque de stimuli en provenance du monde réel. On cherche a retrouver des sensations, des émotions, même dans la douleur.

Mon grand-père ne pouvait prévoir qu'un minuscule et inoffensif organisme vivant qui proliférait sans causer le moindre mal dans son milieu naturel, sa rizière ou sa brousse, allait, transporté par la neuve vitesse d'un vecteur humain pénétré dans de vierges espaces, mettre, à Saint-Norbert-d'Arthabaska, son existence en péril. Or, moi, les yeux rivés à l'écran... Je vous laisse, chers internautes, compléter l'analogie.


Guy Drouin


  1. « The a-life scientists generally agreed that, of all information organisms, none came so close to fulfilling the admittedly vague demands of life as did computer viruses. » Steven LEVY, Artificial Life.

  2. Richard Dawkins, The Selfish Gene.

  3. The Selfish Gene, page 192. En traduction française sous le titre : Le Gène égoïste, aux Éditions Armand Colin.

  4. Arthur Kroker, Data Trash.






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