22 mars 2000




Chroniques Une petite à votre intention


LES SORTILÈGES DES SILENCES

Il fut un temps où, pendant huit années, j’ai travaillé sous la direction de la maestro Agnès Grossmann. Et chaque printemps nous retrouvait, chanteurs et musiciens d’orchestre, plongés dans notre partition de la 9e Symphonie de Beethoven, comme s’il se fut agi d’un rituel sacré que nous devions accomplir sous la direction de notre chef pour saluer la venue du printemps. Et je ne sais par quel sortilège, c’était toujours la première fois que j’entendais cette musique.

Depuis, la vie nous a tous dispersés aux quatre vents, mais pour la plupart d’entre nous, nous demeurons enchaînés au sortilège du rituel. Et j’aimerais vous entraîner avec moi dans ce plaisir musical, dans lequel coexistent et s’harmonisent deux joies essentielles : celle de découvrir et celle de retrouver.

L’Allegro

Au commencement était le chaos. Et dans ce chaos, sournoisement, le mal prend forme. Défilent alors devant nos yeux le cortège des émotions humaines : l’amour et la haine, la joie et la peur, la victoire et la défaite. Écoutez retentir les percussions, les basses, les cors. De ce chaos naîtra la lumière, le silence.

Le Scherzo

Médusés, nous assistons au combat orchestré par la baguette du chef, combat où s’affrontent les violons, les basses et les hautbois, et nous voyons grandir la puissance de la face sombre. L’homme est aux prises avec les démons, avec ses démons. Intérieurs. Il écoute la tête dans les mains, parce que cette musique l’oblige à ne rien voir d’autre. Elle le condamne à se découvrir, à surprendre ce qui est le plus caché, le plus enfoui.

L’Adagio

Les violons sérénadent une mélodie séraphique, une vision de rêve : l’homme est, pour tout homme, un frère. J’ai le souvenir de la vision sublime de notre chef. Mme Grossmann nous répétait qu’il fallait croire à l’existence d’une vérité supérieure. La musique l’exprime, il faut croire que notre vie n’est pas seulement une série de crises, de traumatismes, de malheurs et que nous ferions mieux de disparaître, de renoncer, de tout oublier. Au contraire, cette symphonie le proclame aussi, il faut nous consoler, nous délivrer du présent, en le vivant intensément, rassembler nos forces afin d’entreprendre le voyage intérieur. Alors notre coup d’archet aura la légèreté de l’espoir et l’auditeur aura l’impression délicieuse et palpable de la proximité d’un autre monde. Derrière le voile impalpable, il est là, le monde de la vérité.

Le Finale

« Joie, flamme prise au front des Dieux ». Poème de Friedrich Schiller.

La maestro exigeait de l’orchestre et des chanteurs un moment de silence avant de plonger au coeur du finale. Car la musique coule du mystère du silence qui chercherait à s’exprimer. Le silence qui succède aux accords n’a rien des silences ordinaires : c’est un silence attentif, c’est un silence vivant. Bien des choses insoupçonnées murmurent en nous à la faveur de ce silence, et nous ne savons jamais ce que va nous dire une musique qui finit. Entendre la musique, c’est mieux aimer ce que l’on aime, c’est voluptueusement penser à ses secrètes voluptés, c’est vivre sous les yeux dont on aime le feu.

J’aime à être encerclée de toute part par la musique, comme par une sorte de toile sonore. Cela vous fournit une protection, un abri, cela vous met à part. Et, parfois, j’aimerais périr par la musique, pour me punir d’avoir quelquefois douté de ses maléfices.

Je souhaite ardemment que la Neuvième vous enveloppe de ses sortilèges.

La musique, marche dans les souvenirs!


Francelyne Du-Sablon





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