15 avril 2000


Chroniques La mémoire au jour le jour



LES BLANCS MOUTONS DE LA TÉLÉVISION

On voudrait bien nous faire croire que la télévision baigne entre Cythère et l'Eldorado; qu'il s'agit encore d'une boîte magique qui nous livre son lot d'émerveillement quotidien. Il n'en est rien. Fini ce temps de mon enfance où ma voisine Sara, du haut de ses quatre-vingt-quinze ans, se faisait toute belle, se recoiffait, changeait son tablier de bord pour répondre « bonjour » à Gaétan Montreuil qui ouvrait le bulletin de nouvelles de dix-huit heures avec un réconfortant « Bonsoir mesdames et messieurs ». Quiconque lui faisait remarquer que le journaliste ne la voyait pas s'entendait répondre, du fond d'une sagesse innée : « Bien oui, il me voit puisque je le vois! » Et elle ajoutait, pour clore le débat : « D'ailleurs, il m'a dit bonjour tantôt ».

J'aurais été bien malvenu de la contredire puisque sa petite-fille elle-même s'était rendue participer à un concours de chansons country à la radio de CHLN quelques jours auparavant, et que je l'avais entendu chanter, accompagnée de sa guitare, dans notre gros radio Marconi à dos brun et rond; ce même jour où j'avais également entendu Rina Ketty, Gloria Lasso et Lucille Dumont. Je n'avais pas résisté, au lendemain de sa prestation, à m'enquérir de potins sur ces chanteuses. J'étais persuadé qu'elle les avait côtoyées. Je ne savais pas, à l'époque, ce qu'était un disque. On avait ri, de moi probablement, dans le taxi commun qui nous conduisait à la messe dominicale. Tout le reste de sa vie, Sara pouvait bien converser avec Gaétan Montreuil. Elle avait ma bénédiction.

La télévision constitue une invention merveilleuse dont j'ai lentement appris à me méfier. À m'en passer. J'ai deux appareils que j'aime bien. Éteints. Un peu plus et on m'accuserait d'avoir inspiré la chanson de Boris Vian qui tourne le téléviseur de bord et le trouve aussi intéressant. J'assume. Dès que j'allume mon poste, je m'impose, ainsi que je le recommandais à mes enfants dans leur bas âge, de savoir précisément quelle émission je vais regarder. J'ai fait des choix. Ainsi j'écoute les émissions d'information à la cuisine au moment des repas. Au salon, je choisis quelques autres émissions pour mon divertissement ou pour parfaire ma petite culture. En quelque sorte l'horreur dans la cuisine et la beauté au salon. Deux envers de médaille en quelque sorte. Et moi qui cherche l'endroit...

C'est ainsi que je visionne régulièrement deux téléromans. Je persiste, je m'obstine à regarder Bouscotte de Victor-Lévy Beaulieu pour tenter de comprendre pourquoi je l'aime de moins en moins. J'avais pourtant dépassé l'épuisant apprivoisement de la parlure. On n'a pas regardé impunément Entre chien et loup, d'Aurore Dessureault-Descôteaux, sans que cela laisse des traces. C'est maintenant autre chose. Il y a là une dilution du propos qui devient navrante. L'autre téléroman que je regarde est Le retour de Michel D'Astous et Anne Boyer. Et j'aimerais comprendre pourquoi je l'aime de plus en plus. Peut-être à cause des regards, du non-dit. Le petit côté Survenant. Une piste peut-être ici : je n'aime pas que tout me soit donné. J'aime me laisser imprégner par des ambiances, des atmosphères, laisser des personnages d'abord extérieurs m'envahir lentement pour mieux établir une complicité avec moi quand ils m'habitent vraiment. J'aime rendre personnel le rapport que j'entretiens avec les êtres de fiction. Avec les êtres tout court.

Ce n'est pas toujours possible car la boîte noire de nos vies nous en montre trop. Il n'y a plus rien à imaginer. De façon générale, j'aime bien escalader mes mâts de cocagne moi-même. Un des effets pervers consiste à tout scénariser, à faussement dramatiser des gestes banals de la vie quotidienne comme de se servir une tasse de thé. Les fervents des Dames de coeur de Lise Payette s'en souviennent. Cela ralentit la trame narrative et la dilue jusqu'à ce que ne soit plus que lavasse. On rate cinq ou six épisodes de Virginie de Fabienne Larouche et on renoue avec l'histoire sans problème. Ce peut être le grand talent de Fabienne Larouche qui assure ainsi des continuums permettant de mener à bien les intrigues (d'accrocher les nouveaus téléphages) ou plutôt, tout simplement, un étirement de la sauce tout à fait navrant.

Je ne peux que constater qu'il se donne désormais des cours de scénarisation, ce qui est bon, mais cela semble engendrer une uniformisation problématique puisqu'on passe d'une émission à une autre et on est surpris, à peine, que les personnages n'aient changé que de prénom. Par exemple, je suis allergique, depuis l'époque de Dallas et de Dynastie, à ce qu'on nous montre des façades de maisons pour signifier les changements de décors. Cela pollue tellement d'émissions, même La petite vie.

Hélas, la télévision est devenue une boîte de Pandore - qui était une jarre -, destinée à nous distraire de la vraie vie. D'abord, on décide tout pour nous : à quelle heure on va rire, à quel moment on va pleurer. Et même, avec l'invention de la publicité, à quel moment on va « aller au petit coin ». C'est là le mérite le plus grand que j'accorde à la publicité télévisée, le temps qu'elle nous laisse pour aller pisser. Mais il faudrait leur dire, aux décideurs, que tous les moutons de Panurge téléspectateurs n'ont pas de problème de prostate. Que trop c'est trop. Que pour annoncer un volet culturel de deux minutes à cinq heures dix le vendredi dans une chaîne privée, on nous offre sept ou huit fois par jour une annonce de trente secondes pour ce volet de deux minutes. J'ai fait le compte : environ vingt minutes de publicité pour une émission de deux minutes où on manque naturellement de temps pour couvrir décemment les événements culturels. Je me prends à rêver aux quarante petites capsules culturelles qu'on pourrait nous concocter. Je ne parlerai même pas de la publicité en rafales qui consiste, dans un bloc d'annonces de deux minutes, à répéter trois fois la même séquence publicitaire de quinze secondes. Je ne m'emporte pas... mais je crois qu'une telle façon d'agir s'abreuve au mépris. On a déjà parlé de l'âge mental du téléspectateur moyen. Passons. Il n'y a même pas de téléspectateur moyen.

Comment comprendre, incidemment, l'assertion de l'excellent animateur qu'est Patrice Lécuyer quand il affirme : « dans le pire, c'est moi le meilleur ». Le moins pire, le "plusse" pire? On n'ose comprendre.

Une chaîne de télévision, qui semble se spécialiser dans les émissions catastrophes, tente de revendiquer le titre enviable de « mouton noir de la télé ». Grand bien leur fasse. J'aimerais tout juste leur dire que si des moutons sont noirs, c'est qu'il y en a des blancs. Or, en télévision, il n'y a pas de moutons blancs. Que des moutons blanchis - comme on le disait autrefois des sépulcres -, javellisés aux cotes d'écoute.

Et c'est pour ça qu'on ne compte plus les moutons pour s'endormir, seul ou collectivement. On regarde la télévision!

Réjean Bonenfant




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