19 avril 2000




Chroniques Une petite à votre intention


DES PAROLES, GOUTTES D'EAU, ROSÉE NACRÉE...

« Cette fois, mon coeur, c’est le grand voyage;
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages?
Qu’importe, mon coeur, puisque nous partons! » 1


À quels souvenirs nous rendiez-vous, Séléné, lune de beau métal, le 8 avril dernier? Ce samedi-là, l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières et son choeur polyphonique présentaient l’oeuvre de Johannes Brahms, « Ein Deutsches Requiem » (Un Requiem allemand).

Des paroles, gouttes d’eau, rosée nacrée, venaient se greffer sur la grâce estompée des accords; et sans le vouloir, sans l’attendre, nous avons glissé vers d’autres visages, d’autres voix. L’épreuve du transparent et de l’inexprimable. Il semblait que tout s’immobilisât, sauf le battement des artères.

Fresque de lignes franches, à larges traits brossés, « Ein Deutsches Requiem » est construit sur des versets tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament et sur des textes apocryphes : l’oeuvre projette, en sept mouvements aux confins d’immensité, son message de réconfort et d’espérance.

1er mouvement :
Heureux ceux qui souffrent « Selig sind, die da Leid tragen ». / À ceux qui sont dans l’affliction, une joie future est promise.
2e mouvement :
Car toute chair est comme l’herbe « Denn alles Fleisch es ist wie Gras ». / L’homme est exhorté à la patience.
3e mouvement :
Seigneur, fais-moi connaître « Herr, lehre doch mich ». / L’homme apprend l’espoir, et comprend que sa vie sur terre n’est qu’un passage.
4e mouvement :
Que tes demeures sont désirables « Wie lieblich sind deine Wohnungen » / Effaçons toute idée de souffrance, pour ne chanter que la joie et louer Dieu.
5e mouvement :
Vous voilà maintenant tristes « Ihr habt nun Traurigkeit » / Notre âme vibre au message d’espérance.
6e mouvement :
Car nous n’avons pas ici de cité permanente « Denn wir haben hier keine bleibende Statt » / Une peinture déférente du jugement dernier. L’horreur et l’effroi font place à une attente heureuse et confiante en la clémence divine.
7e mouvement :
Heureux les morts « Selig sind die Toten ». / Les combats terrestres n’auront pas été vains. Le Requiem se clôt sur une promesse de paix et de repos.
J’ai souvenir de ce « Requiem allemand » chanté sous la direction de la Maestro Agnes Grossmann. J’ai souvenir de l’enthousiasme communiqué qui nous élevait au-dessus de nous-même, en cette zone d’attente et de désir que la musique, l’instant venu, venait transcender. Rien n’est plus propre à nous révéler la divinité aux frontières de l’élan sonore que la multiplication intérieure – par le souvenir – du motif d’une fugue. Quand nous revient en mémoire un motif et sa fièvre ascensionnelle, nous finissons par nous précipiter droit dans le divin. Du point de vue technique, chaque élan est suivi d’une reprise nouvelle. Si le chanteur anticipe et ne dose pas les successives progressions, il amoindrira l’amplitude de la phrase finale : la grandeur de l’oeuvre en sera affectée. Ceci requiert une maîtrise respiratoire sans défaut. Maîtrise d’autant plus difficile à observer que l’espace nécessaire à notre recharge est généralement ramené au minimum.

Enchaîné au réel où le mènent ses pas, le chanteur confiera les chimères comme les regrets d’aspirations inassouvies. Sera-t-il tourmenté, inquiet? Non. Confiant, il s’abandonnera. Pourtant nul écho sensible, aucune réponse ne lui parviendra de cette immensité indifférente à ses appels.

« ... Avant de partir, mets dans ton bagage
Les plus beaux désirs que nous offrirons.
Ne regrette rien, car d’autres visages
Et d’autres amours nous consoleront.
Cette fois, mon coeur, c’est le grand voyage. » 1

Francelyne Du-Sablon



1. Les citations en début et fin de texte
sont tirées de
L’Horizon chimérique
Musique : Gabriel Fauré
Poésie : Jean de La Ville de Mirmont



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