Chroniques
Choses apprises
FRANÇOIS GAUDET, IMAGINEUR
Qu’une
oeuvre soit la hache
qui en nous brise la
mer gelée
Kafka
Zeuxis, un nom qui vous
dit quelque chose? Fameux peintre pourtant il était. Sa réputation
n’avait pas d’égale dans l’antique Grèce. Béats, ses
admirateurs allaient répétant que des raisins par lui peints
avaient une apparence si réelle que les oiseaux venaient les picorer.
Produire à la manière d’un artiste, c’était alors
prendre un miroir et le promener en tous sens pour faire naître des
apparences de toutes choses. Il ne serait venu à personne l’idée
que l’artiste puisse s’immiscer, ne serait-ce qu’en repentir, dans la réflexion
de la réalité qu’il proposait. Quelques millénaires
durant, on admira ainsi le rendu de la jugulaire de marbre au cou des Apollons,
puis soudain, ces certitudes iconographiques furent, à la Renaissance,
ébranlées. Le vraisemblable allait damer le pion au vrai
et la représentation de la nature ne se ferait plus que par le truchement
des déformations créant des effets de réel, de la
mise au point des techniques de la perspective et du trompe-l’oeil. On
boursouflerait les colonnades à leur base et on se rendrait compte
que les formes elliptiques donnent mieux l’illusion du cercle que le cercle
lui-même.
Académiciens, pompiers
et naturalistes en étaient là au dix-neuvième
quand un plaisantin eut la mauvaise idée de fixer les traces de
la lumière sur une pellicule inventant du coup l’appareil photographique
et ramenant platement à l’ère socratique l’histoire de la
représentation en deux dimensions! Le sombre personnage! Trois
mille ans d’histoire de l’image aux grecques calendes relégués! Seuls les impressionnistes allaient sauver la mise pour l’art, assassinant
le jour d’atelier à la vue de la première photographie et
prenant une salutaire fuite par la fenêtre chevalet sous le bras.
Désormais l’artiste interviendrait de plein droit dans l’image et
nous serait donné à voir la fulgurence du trait de pinceau
dans ce « paysage qui se pense en moi » comme l’a exprimé
Cézanne.
Comme moi, sans doute vous
est-il arrivé de rester songeur après avoir visité
une exposition de photographies. Qu’est-ce cela? Moi qui ne comprends
que le subjectif, ombres et lumières chatoyant les formes du tangible
sur le glacé du papier ne sont que rarement arrivées à
toucher ce point sensible en moi capable de recréer ce qui est donné
à voir, capable de m’émouvoir. Mauvais lecteur d’images photographiques,
me suis-je souvent dit, apte seulement à être violenté
(me revient à la mémoire ce célèbre cliché
de la fin des années soixante où hurlaient les yeux d’un
prisonnier viet-cong à la tempe duquel était appuyé
le canon d’un revolver, la pression sur la gachette ressentie jusqu’au
centre du magma de ma cervelle) ou à être dégoûté
par le pittoresque obligé et l’art de carte postale.
Et un jour je vis ceci :

Ces biceps tendus du désir
appuyant, poussant cette proue de barque se frottant à résistance
de la terre, ce sexe soc inversé vers les labours chromatiques du
ciel; l’image cette fois me retenait.

L’imagineur, François
Gaudet, n’habite pas très loin de chez moi, mais lui est fils de cette
Acadie maritime et rurale du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Photographe
et peintre, son aventure artistique a retenu mon attention par plusieurs
aspects. Il poursuit en parallèle deux démarches qui finalement
se rejoignent dans leur intégrité.

L’artiste s’est d’abord fait connaître par les images qu’il produisait
en retouchant par le dessin, la peinture ou la gravure, la surface monochrome
de négatifs de photos prises en noir et blanc par son père
dans la période d’après-guerre. François était
étudiant de deuxième année au Emily Carr Institute
of Art & Design de Vancouver lorsqu’il hérita de ces quelques
centaines de négatifs. « Je me vis soudain en possession de
souvenirs tangibles et réels de toute une époque, images
de cérémonies, de fêtes, de désespoirs et même
de mortalités, murmures et survivances de ma culture, traces de
la mémoire personnelle et collective ». La description qu’il
fait de la gestuelle du photographe qu’était son père est
particulièrement intéressante et tout à fait révélatrice
de sa démarche créatrice. « Pour produire ses documents,
mon père utilisait un appareil Rolli 21/4, appareil avec lequel
on cadre son sujet en appuyant la caméra contre sa poitrine (l’opérateur
place ainsi le viseur quelques pouces sous son menton). Mon père
se devait donc de tenir l’appareil contre son coeur plutôt que devant
ses yeux, ce qui lui permit d’enregistrer des images d’un naturel frappant
ses sujets étant de cette manière beaucoup moins conscients
de l’acte photographique lui-même. En visant du coeur, mon père
avait produit une oeuvre profondément marquée par la vie
d’une petite communauté acadienne des années cinquante et
soixante ».
L’image qui résulte
de ces interventions, peinture, dessin, souillure, grattage, sur les traces
chimiques de la lumière d’une époque révolue est saisissante.
Véritables réminiscences visuelles, c’est le temps qui en
ces images se trouve soudain aboli et du fait la mémoire réappropriée.
Ces incidents infimes que relate la photographie d’origine bouleversent
et, par la déchirure de la trame de la temporalité, nous
mettent en présence d’un autre monde, hors du temps; lumières
évanouies resurgissant, avivées, dans l’ici et le maintenant.
Il n’y a plus dans ces oeuvres de présent ni de passé, dans
une saisie réelle, fugitive mais irréfutable, c’est l’instant
que l’on tient, un instant qui fait coïncider en une simultanéité
sensible des moments coupés de la durée. « À
travers mes manipulations, les photographies de mon père deviennent
des oeuvres allégoriques, transcendant le temps et l’espace, soudainement
réveillées à une époque nouvelle, à
la fois témoignages de mon père et de moi-même ».

La production récente
de François Gaudet s’oriente résolument vers une fictionalisation
de la photo où l’intention narrative est fortement marquée,
l’image raconte une histoire, toujours. Le désir s’immisce souverain
et, insidieusement, le corps se glisse dans les paysages ou les environnements
intérieurs et les déconstruit en leur imposant les couleurs
violentes qui en émanent.

La surface à explorer
est un monde évanescent dans lequel plonger. Les rondeurs de cette
femme au piano sont assaillies par les angles prononcés du décor,
les fenêtres offrant à l’oeil des points d’entrée et
de sortie, je fais le tour de cette maison puis je reviens entendre cette
musique lourde surgie du clavier, mon imaginaire réconciliant le
tangible avec le plaisir.
Je n’ai pas voulu sculpter
un oiseau, disait Brancusi, j’ai voulu sculpter le vol. Il convient ici
de le paraphraser, François Gaudet ne photographie pas le corps.
Il photographie le désir.
Et ainsi, il m’a appris
à voir une photo. En moi.
Guy Drouin

NOTES - François
Gaudet a fréquenté, en plus de l’Emily Carr Institute of
Art & Design, le San Francisco Art Institute. Son séjour dans
cette ville californienne a été déterminant pour sa
démarche artistique. Il a eu une nomination aux Juno Awards (Best
Cover Design) pour la réalisation de la pochette du disque compact
Living River du groupe Rawlins Cross. Il a également collaboré
à la pochette de Back to the Garden, Joni Mitchell Tribute Album.
François a présenté de nombreuses expositions à
travers tout le Canada, illustré plusieurs livres et collaboré
à de nombreuses autres publications.
Les six oeuvres présentées en miniature dans cette page sont toutes de François Gaudet. En cliquant sur l'une ou l'autre, vous accédez à un agrandissement. Dans l'ordre, elles portent les titres suivants :
Bateau 1, Self-Portrait (détails / page couverture de la revue Visual Arts News,
Hiver 1998), Dunovan, Plexus, Piano, Bateau 6.