20 avril 2000




Chroniques Choses apprises


FRANÇOIS GAUDET, IMAGINEUR

Qu’une oeuvre soit la hache
qui en nous brise la mer gelée
Kafka


Zeuxis, un nom qui vous dit quelque chose? Fameux peintre pourtant il était. Sa réputation n’avait pas d’égale dans l’antique Grèce. Béats, ses admirateurs allaient répétant que des raisins par lui peints avaient une apparence si réelle que les oiseaux venaient les picorer. Produire à la manière d’un artiste, c’était alors prendre un miroir et le promener en tous sens pour faire naître des apparences de toutes choses. Il ne serait venu à personne l’idée que l’artiste puisse s’immiscer, ne serait-ce qu’en repentir, dans la réflexion de la réalité qu’il proposait. Quelques millénaires durant, on admira ainsi le rendu de la jugulaire de marbre au cou des Apollons, puis soudain, ces certitudes iconographiques furent, à la Renaissance, ébranlées. Le vraisemblable allait damer le pion au vrai et la représentation de la nature ne se ferait plus que par le truchement des déformations créant des effets de réel, de la mise au point des techniques de la perspective et du trompe-l’oeil. On boursouflerait les colonnades à leur base et on se rendrait compte que les formes elliptiques donnent mieux l’illusion du cercle que le cercle lui-même.

Académiciens, pompiers et naturalistes en étaient là au dix-neuvième quand un plaisantin eut la mauvaise idée de fixer les traces de la lumière sur une pellicule inventant du coup l’appareil photographique et ramenant platement à l’ère socratique l’histoire de la représentation en deux dimensions! Le sombre personnage! Trois mille ans d’histoire de l’image aux grecques calendes relégués! Seuls les impressionnistes allaient sauver la mise pour l’art, assassinant le jour d’atelier à la vue de la première photographie et prenant une salutaire fuite par la fenêtre chevalet sous le bras. Désormais l’artiste interviendrait de plein droit dans l’image et nous serait donné à voir la fulgurence du trait de pinceau dans ce « paysage qui se pense en moi » comme l’a exprimé Cézanne.

Comme moi, sans doute vous est-il arrivé de rester songeur après avoir visité une exposition de photographies. Qu’est-ce cela? Moi qui ne comprends que le subjectif, ombres et lumières chatoyant les formes du tangible sur le glacé du papier ne sont que rarement arrivées à toucher ce point sensible en moi capable de recréer ce qui est donné à voir, capable de m’émouvoir. Mauvais lecteur d’images photographiques, me suis-je souvent dit, apte seulement à être violenté (me revient à la mémoire ce célèbre cliché de la fin des années soixante où hurlaient les yeux d’un prisonnier viet-cong à la tempe duquel était appuyé le canon d’un revolver, la pression sur la gachette ressentie jusqu’au centre du magma de ma cervelle) ou à être dégoûté par le pittoresque obligé et l’art de carte postale.

Et un jour je vis ceci :

Bateau 1



Ces biceps tendus du désir appuyant, poussant cette proue de barque se frottant à résistance de la terre, ce sexe soc inversé vers les labours chromatiques du ciel; l’image cette fois me retenait.

Self-Portrait

L’imagineur, François Gaudet, n’habite pas très loin de chez moi, mais lui est fils de cette Acadie maritime et rurale du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse. Photographe et peintre, son aventure artistique a retenu mon attention par plusieurs aspects. Il poursuit en parallèle deux démarches qui finalement se rejoignent dans leur intégrité.

Dunovan L’artiste s’est d’abord fait connaître par les images qu’il produisait en retouchant par le dessin, la peinture ou la gravure, la surface monochrome de négatifs de photos prises en noir et blanc par son père dans la période d’après-guerre. François était étudiant de deuxième année au Emily Carr Institute of Art & Design de Vancouver lorsqu’il hérita de ces quelques centaines de négatifs. « Je me vis soudain en possession de souvenirs tangibles et réels de toute une époque, images de cérémonies, de fêtes, de désespoirs et même de mortalités, murmures et survivances de ma culture, traces de la mémoire personnelle et collective ». La description qu’il fait de la gestuelle du photographe qu’était son père est particulièrement intéressante et tout à fait révélatrice de sa démarche créatrice. « Pour produire ses documents, mon père utilisait un appareil Rolli 21/4, appareil avec lequel on cadre son sujet en appuyant la caméra contre sa poitrine (l’opérateur place ainsi le viseur quelques pouces sous son menton). Mon père se devait donc de tenir l’appareil contre son coeur plutôt que devant ses yeux, ce qui lui permit d’enregistrer des images d’un naturel frappant ses sujets étant de cette manière beaucoup moins conscients de l’acte photographique lui-même. En visant du coeur, mon père avait produit une oeuvre profondément marquée par la vie d’une petite communauté acadienne des années cinquante et soixante ».

L’image qui résulte de ces interventions, peinture, dessin, souillure, grattage, sur les traces chimiques de la lumière d’une époque révolue est saisissante. Véritables réminiscences visuelles, c’est le temps qui en ces images se trouve soudain aboli et du fait la mémoire réappropriée. Ces incidents infimes que relate la photographie d’origine bouleversent et, par la déchirure de la trame de la temporalité, nous mettent en présence d’un autre monde, hors du temps; lumières évanouies resurgissant, avivées, dans l’ici et le maintenant. Il n’y a plus dans ces oeuvres de présent ni de passé, dans une saisie réelle, fugitive mais irréfutable, c’est l’instant que l’on tient, un instant qui fait coïncider en une simultanéité sensible des moments coupés de la durée. « À travers mes manipulations, les photographies de mon père deviennent des oeuvres allégoriques, transcendant le temps et l’espace, soudainement réveillées à une époque nouvelle, à la fois témoignages de mon père et de moi-même ».

Plexus

La production récente de François Gaudet s’oriente résolument vers une fictionalisation de la photo où l’intention narrative est fortement marquée, l’image raconte une histoire, toujours. Le désir s’immisce souverain et, insidieusement, le corps se glisse dans les paysages ou les environnements intérieurs et les déconstruit en leur imposant les couleurs violentes qui en émanent.

Piano La surface à explorer est un monde évanescent dans lequel plonger. Les rondeurs de cette femme au piano sont assaillies par les angles prononcés du décor, les fenêtres offrant à l’oeil des points d’entrée et de sortie, je fais le tour de cette maison puis je reviens entendre cette musique lourde surgie du clavier, mon imaginaire réconciliant le tangible avec le plaisir.

Je n’ai pas voulu sculpter un oiseau, disait Brancusi, j’ai voulu sculpter le vol. Il convient ici de le paraphraser, François Gaudet ne photographie pas le corps. Il photographie le désir.

Et ainsi, il m’a appris à voir une photo. En moi.


Guy Drouin

Bateau 6

NOTES - François Gaudet a fréquenté, en plus de l’Emily Carr Institute of Art & Design, le San Francisco Art Institute. Son séjour dans cette ville californienne a été déterminant pour sa démarche artistique. Il a eu une nomination aux Juno Awards (Best Cover Design) pour la réalisation de la pochette du disque compact Living River du groupe Rawlins Cross. Il a également collaboré à la pochette de Back to the Garden, Joni Mitchell Tribute Album. François a présenté de nombreuses expositions à travers tout le Canada, illustré plusieurs livres et collaboré à de nombreuses autres publications.

Pour communiquer avec François Gaudet :
fgaudet@ustanne.ednet.ns.ca

Pour visionner d’autres oeuvres de l’artiste :
François Gaudet / Oeuvres sur supports mixtes

Les six oeuvres présentées en miniature dans cette page sont toutes de François Gaudet. En cliquant sur l'une ou l'autre, vous accédez à un agrandissement. Dans l'ordre, elles portent les titres suivants : Bateau 1, Self-Portrait (détails / page couverture de la revue Visual Arts News, Hiver 1998), Dunovan, Plexus, Piano, Bateau 6.







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