ARS LONGA VITA BREVIS
J'arrive à la cinquantaine et, par la force des choses, je suis un vieux de la vieille, pardon, un "vieil habitué" de la vie. Oui, un vieil habitué, comme on le dit d'un pilier de bar. Oh! j'aime la comparaison, inattendue, toute pleine de promesses. Oui, la vie comme un bar où se saouler en refaisant le monde, un bar où réinventer la séduction, un bar à regarder l'heure avancer, à compter les heures de sommeil qui restent avant... Ouf... un bar où apprendre jusqu'où aller trop loin. Et peut-être où apprendre comment aller plus loin.
Ça ne vient pas tout seul, accepter les contraintes voire les règles de conduite, au travail comme en amour. Voilà à peu près la seule chose peut-être que le temps, dans sa durée, nous
enseigne : l'importance de faire les choses avec une certaine rigueur et surtout une certaine constance. Et dans le plaisir. La création littéraire exigerait, elle aussi, de s'abreuver à ces mamelles intarissables
du travail et de la persévérance.
J'ai été passablement secoué, tout dernièrement, de me reconnaître ou plutôt d'entrapercevoir un trait de ma prime jeunesse, dans une nouvelle d'
Hermann Hesse, fort éclairante, sur la difficulté de la création et toute la question de la vocation littéraire. Écrite en 1903, avant même la publication de son premier roman, on ne peut s'empêcher d'y voir là un genre d'exorcisme au début d'une carrière qui s'avérera d'une richesse et d'une diversité peu communes. Peut-être sont-ce là les prémisses de son choix, car qui décide d'être
écrivain en prend les moyens; mais ici, preuve par l'absurde.
Charles-Eugène Eiselein se perçoit comme un être d'exception. Le jeune protagoniste de la nouvelle, éponyme, s'entoure des chefs-d'oeuvre de la littérature ancienne ou contemporaine comme d'une armure contre la banalité. Il se félicite de son éclectisme et s'abîme avec une jouissance non dissimulée dans la contemplation des oeuvres des grands maîtres. Il ne semble pas douter d'être lui-même un jour reconnu comme un des leurs. Rien de grave, direz-vous, il est normal que les beaux esprits se rencontrent et se perçoivent comme tels. Ici, je l'espère, se termine la comparaison avec le vieux moi-même.
Oui, mais voilà. Depuis près de trois ans, les parents s'échinent pour payer les études universitaires de leur petit dans la ville voisine. Ils sont fiers, les petits épiciers, d'avoir un intellectuel dans la famille; tout au plus décontenancés de voir leur rejeton se singulariser parfois un peu trop. Aux premières vacances, ils avaient eu droit à un sosie d'Oscar Wilde, mais la dégaine provocante et soignée du jeune
dandy avec sa moue dédaigneuse semblait en imposer à tout le monde. La fois suivante, Charles-Eugène arborait l'allure désinvolte de la bohème dégingandée. Un peu louche, non? ce fils caméléon, prisonnier de ses coups de coeur littéraires.
Vendons la mèche. Il y a fort à parier que vous n'irez pas lire la nouvelle, et la suite est indispensable à ma démonstration. Et j'adapte un brin. Là-bas, dans la ville lointaine, le petit ne foutait rien. Pourquoi s'astreindre à des cours? voyons, la littérature, la création, ça ne s'enseigne pas et ça ne s'apprend pas. Les génies n'ont pas besoin d'université, mais de bars où apprendre la vie.
Besoin d'absinthe ou de bière. De fous rires et de coucheries et de beaux désespoirs, portatifs comme les amours. De bars où apprendre jusqu'où aller trop loin. Mais l'élastique est tendu à
rompre : le fils annonce donc son retour à la maison et va s'atteler à du sérieux, il a vécu, il va maintenant écrire. On attend le prodige avec fierté, imaginez, Charles-Eugène a publié dans une revue C'est la consécration. Les parents lisent le texte, n'y comprennent goutte; c'est normal, se disent-ils, ils n'ont pas de lettres.
Comme souvent dans la vie, effet boomerang. Le génie a contracté des dettes. Que s'est-il passé? La clairvoyante mère, aussi sagace que peut l'être la vie elle-même, mènera une scrupuleuse enquête et découvrira la supercherie. Déception totale mais il n'y aura pas de cris, seulement une
échéance : tout un automne et tout un hiver pour que le génie fasse ses preuves. Toute la question est
là : faire ses preuves.
Charles-Eugène a toujours cru que le génie pouvait être spontané. Il s'attable donc et peine un peu, mais étant donné que ça ne vient pas, il lit. Ou relit. Et Dieu que c'est frustrant, Nietzsche, le beau salaud, a déjà "formulé" toutes les idées que lui, Charles-Eugène Eiselein, aurait voulu exploiter. Et quand ce n'est pas Nietzsche, c'est
Maeterlinck ou d'Annunzio
« qui fait si bien le pont entre la culture romane et la culture
allemande ». Les rapaces, ils ont tout pris et ne lui ont rien laissé. Ce n'est pas
juste : tout a déjà été dit.
On devine la victoire toute retenue de la mère quand elle exigera à la fin d'avril, de prendre connaissance du manuscrit
La Vallée des âmes livides.
« Le titre est à la bonne
place » confirmera-t-elle avant de tourner minutieusement les quelques pages de ratures et de brouillons biffés, qui disent assez bien l'issue du grandiose projet. Il n'y a pas de victoire, ni de la mère, ni de la vie. On sent vraiment que la tortionnaire aurait souhaité la réussite littéraire du jeune esthète. Elle attend tout au moins la probité. Que le génie prenne toute son expansion et devienne un géant ou que le colosse reconnaisse ses pieds d'argile.
Pour l'auteur de Siddharta, il ne fait pas de doute que les illuminations de Charles-Eugène, ses emportements comme ses désenchantements, ont été la marque d'un destin aléatoire soumis aux caprices d'éléments extérieurs comme l'est la feuille emportée par le vent, alors que toute vocation artistique, comme toute sagesse humaine, se définit comme le parcours précis et unique d'un astre dans sa trajectoire.
Charles-Eugène Eiselein est épicier à Gerbersau; son métier lui laisse le temps de s'offrir
de belles lectures.
« ... lire est la seule vraie science, celle qui mathématise tout, même l'ineffable. Elle a par elle-même la valeur absolue d'un temps qui ne passe plus. Elle est récréation continue. »
Joseph Bonenfant (Repère)


Arnaud Bonenfant