29 avril 2000


HOMMAGE À JOSEPH BONENFANT
                  1934 - 2000

Ton livre de vie s'est ouvert le 29 avril 1934, au chapitre premier de ta première famille, à l'aube d'un printemps qui célébrait ta vie nouvelle. Fleur d'avril ne te découvre pas d'un fil mais ouvre tes yeux aux visages multiples de qui t'entourent, ouvre tes oreilles aux voix familières qui te langent, ouvre tes bras à qui t'enserre et te célèbre.

Petit Joseph. Petit Joseph. C'est ainsi que te surnommait tout affectueusement Grand Père Bonenfant, qui lui-même portait cet universel et chrétien prénom, qui à l'instar de celui de Marie, nous baptise enfant du ciel et de la terre.

Enfant du ciel et de la terre. Du ciel, par ton front qui reçut les eaux baptismales mais de la terre avant toute chose. De cette terre paternelle dont tu portais les racines en ton cœur avec fierté, tendresse et respect. De cette terre maternelle qui t'engendra dans une enfance ronde, à tout jamais heureuse et, pour laquelle, tout au long de ta vie, tu louas le ciel. De cette louange qui prenait la forme d'un amour inconditionnel : tes père et mère, tu les savais et les disais héroïques dans leur très quotidienne vie, dans leur propension à semer la vie, à donner soins, attention, amour. Fils et frère de prédilection, très tôt la vie t'auréola de tous ses dons. L'humble bibliothèque familiale se souvient encore de tous ces livres, de tous ces prix d'excellence dont tu la gratifiais de mois de juin en mois de juin.


Le chapitre deuxième commença en septembre 47 quand le taxi et le destin te conduisirent dans le lointain Trois-Rivières, dans cette deuxième famille toute franciscaine où, séraphique et pensionnaire, tu t'adonnas tout entier à de ferventes études. Dans la filiation des langues « Gnôthi seauton », « Tempus fugit », « Liberté, égalité, fraternité », dans la filiation des civilisations, des philosophies et des littératures grecque, latine et française, tu allais forger ton cœur, ton âme et ton esprit adolescent sous l'œil vigilant et bienveillant de maîtres attentifs, tous fils de François. Toutes les connaissances, tu le découvris alors, sont bien peu de choses si elles ne portent en elles la flamme éclairante de la conscience, le sceau exigeant d'une spiritualité vivante.

Ce chapitre marqua tous les suivants. Sherbrooke, Québec, Montréal, Paris, Sherbrooke, Trois-Rivières. Parcours d'une vie. Le temps d'un noviciat, le temps des études philosophiques, le temps d'un baccalauréat et d'une maîtrise, le temps d'un doctorat, le temps d'une carrière et d'une passion, celle de l'enseignement; et enfin, le temps du retour aux sources. Avec toujours, en ton cœur franciscain, une flamme vivante, vibrante, rayonnante.


Au chapitre troisième du livre de ta vie, au temps des cerises et des lilas fleuris, au temps du « Dites-moi donc Mademoiselle, qui aimez-vous donc », l'amour te frappa de sa baguette magique. Pour que le meilleur t'advienne. Et le meilleur t'est advenu. Elle avait nom Raymonde.

Tu nous l'as raconté : tu fus séduit tout d'abord par ses mains. De telles mains ne pouvaient appartenir qu'à une fée. Tu déposas ton cœur entre ses mains; elle déposa le sien entre les tiennes. Elle te donna sa main; tu lui donnas la tienne. Par ce don mutuel, vous avez fait alliance. Au fil des années, l'amour vous donna fils Alain et fille Chantal, belle-fille Céline et beau-fils Mario, l'amour vous donna famille. Et les lois de la vie te firent connaître l'immense bonheur d'être grand-père. Que de brillance dans tes yeux pour Sarah et Émilie, pour Julien, Michael et Mélanie. Cette famille te fut joyau. C'est, nous le devinons, ton bien le plus précieux, la famille que tu quittes avec le plus grand déchirement.


Ta quatrième et certes ta plus large famille fut celle que ton enseignement rassembla en un continuel banquet. D'un côté, tous ces affamés du savoir, futurs bacheliers et bachelières, tous cadets et cadettes de l'humanité lisante et dévoreuse d'œuvre; de l'autre côté, les aînés, tous êtres de papier et d'écriture : Péguy, Proust, Valéry, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Ouellette, Ducharme, Cioran. De ce même côté, la littérature, le roman et la poésie, d'ailleurs et d'ici, dans des vues globales et historiques. Mais entre les deux, pour que le fil de la connaissance ne se rompe pas, toi et ta passion. Si l'homme est le miroir de Dieu, les livres sont le miroir de l'homme, sa mémoire, son visage. Que d'œuvres lues, commentées, comprises, aimées, partagées. À cette table mise, que de convives y ont goûté de pures délices. Ils furent milliers à recevoir de toi le flambeau qui éclairerait leur marche d'homme. Elle est fort longue la liste de ceux et celles qui, sous ta guidance, sont devenus maître et docteur ès Lettres. Cela illustre bien la reconnaissance de tes capacités et tes qualités d'homme de haut savoir.


Ta cinquième famille est l'extension de celle qui précède. Vivant parmi les vivants, la vie universitaire loin de t'isoler en ses tours d'ivoire, il te fut donné de fraterniser avec bon nombre de ceux et celles qui, d'ici ou d'ailleurs, font œuvre de paroles et de discours pour dire l'humain dans sa réalité et dans sa fiction, dans ses beautés comme dans ses laideurs, qui par l'essai et l'analyse, qui par le romanesque, qui par le poétique. De comité en colloque, de correspondance en rencontre, tu tissas avec eux et elles les liens d'une amitié féconde. Dans l'abolition des générations, des styles et des pratiques, que l'un ou l'une s'appelle Gaston, France, Alain, Pierre, Marcel, Michèle, Roland, André(e), Fernand, Andrea, Hélène, Madeleine, au-delà des mots qui vous unissaient en une commune démarche, c'est l'humain qui prenait visage, ses solitudes enfin rompues, ses rires comme ses pleurs trouvant échos et profondeurs. Entre vous, la neige dans son absolue blancheur; entre vous la neige, non celle qui sépare, mais celle qui unit, comme un secret bonheur. Ton implication dans la vie littéraire t'a valu de siéger sur maints comités d'attribution de bourses et de prix littéraires. Homme de jugement, tu fus mis à contribution et jamais tu ne te dérobas à la tâche toujours ingrate qui incombe à qui doit choisir.


Toute ta sixième famille, celle de tes écrits, est née d'un minuscule objet, ta plume, fontaine prolifique. En amont, l'analyste, le critique, le commentateur qui donna jour à des dizaines, à des centaines d'articles, publiées en journal, en revue, en préface, en postface. En aval, l'écrivain, le romancier, le poète qui livre par le signe et par le sens, la face cachée d'une passion sans cesse renouvelée, cet amour incandescent pour la parole, pour le Verbe. Tu savais que les mots ont un corps sonore qui fait vibrer l'air de ses très chantantes musiques, tu savais que les mots ont une âme et qu'ils s'infiltrent jusqu'à l'intime de l'autre pour le bercer, l'enchanter, l'émouvoir. Tu fus homme de parole, et dans le dit et dans l'écrit. Homme de sang bleu et de plume, homme de polysémie, tu habitas tous les continents de ton être et les cartographias avec fidélité. Tu nous laisses une œuvre de grande valeur, sans parler de celle, inédite, d'un journal tenu durant au-delà de cinquante ans. Certains de tes livres se méritèrent des prix. Et nous ne sommes pas sans penser que tes écrits, tout comme ton enseignement, ont grandement contribué à la reconnaissance officielle que tu as reçue en 1996 lorsque tu fus nommé membre de l'Académie des lettres et des sciences humaines de la Société Royale du Canada.


Ta septième famille, la plus essentielle, fut celle que tu adoptas très tôt dans ta vie parce qu'elle correspondait à une quête spirituelle, à un désir de te parfaire : la famille des grands maîtres spirituels. Très jeune encore, une photo de l'album familial en témoigne, tu avais écrit, dans l'espace laissé vierge par une lampe-éclair intempestive, cette angoissante phrase de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». C'est ce silence qu'il te fallait rompre, ce sont ces espaces infinis qu'il te fallait habiter. Saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Lisieux, Hans Urs von Balthasar, Maître Eckart, et combien d'autres, et au premier chef la Bible, furent tes compagnons de route. De philosophie en théologie, de spiritualité en vie mystique, tu puisais en eux comme en une source intarissable. Les nourritures terrestres ne pouvaient combler tout ton appétit. Homme de croyance, homme de foi, toute ta vie durant tu as veillé à ce que la part de feu en toi ne s'éteigne pas. Et voilà que, aujourd'hui, se lève pour toi, le voile du mystère. Tu te savais pélerin, enfant d'ici et de là-bas. Tu déposes aujourd'hui tous tes bagages. Que le Seigneur t'accueille, toi qui n'as jamais démérité des dons et des talents reçus.


Le livre de ta vie se referme ici. Trop tôt hélas! Nous savons tous qu'il contient de nombreuses pages blanches, celles que tu te promettais d'écrire en ton âge d'or et de sagesse. Combien de projets inachevés tu laisses en tes cartons. Celui qui décide de tout te rappelle à lui aujourd'hui, te veut pour les temps à venir enfant du ciel et d'infini. Tu pars. Tu nous quittes. C'est avec une immense tristesse que nous l'acceptons. Nous voici orphelin de toi, de ta présence, de ta vivacité. C'est en notre cœur uniquement désormais qu'il nous faudra te rencontrer.

Et si, là-haut, il t'arrivait de ne pouvoir résister à l'intense désir de reprendre la plume, souviens-toi que le gardien à barbe blanche ne refuse jamais de prêter la sienne à qui lui chante d'une voix soutenue : «...mon ami Pierrot, prête-moi ta plume pour écrire un mot. » Nous aurons l'éternité pour te lire.

Petit Joseph d'alors, Grand Joseph d'aujourd'hui, nous te saluons. De tous nos bras réunis nous te serrons une dernière fois sur notre cœur. Que la vie te soit maintenant éternelle. Tu la mérites. Nous t'aimons.

Texte de Yvon Bonenfant,
qu'il a lu avec ses frères Claude et Réjean lors des funérailles de leur grand frère Joseph, le 29 avril 2000 en l'église de Saint-Narcisse, au Québec.

Vous avez connu Joseph Bonenfant
et vous désirez réagir à ce texte ou apporter votre propre témoignage,
cliquez ici.

Autres chroniques parues sur le site de RABASKA Multimédia entourant les derniers mois de Joseph :

31 janvier : La route du cœur (Chroniques à la mer);
17 mars : Rue Donais en hiver (Mémoire au jour le jour);
28 avril : Du départ et des retours (Mémoire au jour le jour).


© Yvon Bonenfant & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (1999-2000) Tous droits réservés.
http://www.rabaska.com