1er mai 2000




Chroniques Choses apprises


LE PRÊT-À-PORTER DE L'ÂME

Qu'il eût été fade d'être heureux
Yourcenar, Feux


Werner Herzog, cinéaste allemand 1, publia au début des années quatre-vingt un très beau petit livre, Le chemin des glaces, journal de route d'une marche qu'il fit, cerclant le territoire allemand, qui n'était alors encore qu'une demi-Allemagne, le long de toutes ses frontières. J'aime l'homme qui marche. Enfant, j'épiais les vieux frères des Institutions quelquefois chrétiennes qui n'avaient de cesse d'arpenter vers nulle part, dans un sens puis dans l'autre, bréviaire aux poings, les interminables galeries des deux étages supérieurs donnant sur la cour arrière du Mont-Bénilde. Ce comportement cachait sûrement une de ces choses mystérieuses auxquelles mon jeune âge, me l'a-t-on assez répété, m'interdisait l'accès. Je crois maintenant savoir où allaient ces religieux...

Sous l'influence d'Herzog puis de Jacques Lacarrière, également auteur d'un bel ouvrage sur les pérégrinations pédestres, j'entrepris aussi quelques marches. Trois fois j'établis des itinéraires et me fixai, modestes et réalistes, des points d'arrivée. Je me suis vu ailé des semelles de vent du fils de la Bouche d'ombre de Charleville, un peu Hérodote, un peu cheval trotteur de Montaigne, marcheur de la Louisianne hallucinée comme Jean Larivière ou de la Provence caramélisée comme Gabrielle Roy, ai senti à mes pieds la chaleur de la célèbre dalle du parvis de Saint-Jacques-de-Compostelle où un millénaire de pèlerins avaient avant moi posé les leurs.

Mon projet le plus ambitieux fut de rejoindre Montréal partant de Trois-Rivières-Ouest. J'atteindrais Baie-Jolie où, trempé aux os, je passai, piteux, un coup de fil à mon frère qui, l'Infidèle, quinze ans après l'exploit, me nargue et se marre encore.

Trois fois donc, j'établis des itinéraires et me fixai, modestes et réalistes, des points d'arrivée. Jamais atteints. J'aurais mieux fait de devenir Frère et de topographier les balcons de Collège.

À l'instigation de Jean Laprise qui à pied avait fait le tour de l'île d'Orléans, j'ourdis, peu après, le plan de marcher la côte de l'île qui regarde les chutes Montmorency. Partant des battures de la pointe occidentale de l'île, aveugle aux oiseaux puisque Pierre Morency n'avait pas encore écrit son livre, je foulai cette bande de terre où six générations de porteurs de mon patronyme avaient vu le jour et connu le crépuscule. Je me rendis cette fois jusqu'à l'église Sainte-Famille de l'île d'Orléans derrière laquelle, je le savais, gisait le peu de restes de Nicolas, premier de la lignée à naître de ce côté-ci de l'Atlantique sur les rives du Saint-Laurent et, pour la petite histoire, un des trois premiers miraculés de Sainte-Anne-de-Beaupré, sauvé, selon les annales, « du mal caduc ». J'entrai dans l'église et y allumai un lampion. En souvenir de Nicolas mort noyé. J'eus l'impression de me reconnaître une filiation. Voilà tout.

La Palice, sage parmi les fols, aurait sans doute dit que l'homme qui marche est un homme qui n'est pas mort. En tout cas, voilà qui m'aurait suffi.

Or, peu enclin aux joies du sacerdoce, je ne me suis pas fait curé, n'en ai jamais bouffé - la génération qui m'a précédé ayant laissé que peu de restes - il m'arrive tout de même de me laisser titiller par quelque apostolat et, puisque nous chroniquons léger, d'adopter volontiers la position du missionnaire.

Pas curé mais enseignant. Voici où je veux en venir. Enseigner a été pour moi l'occasion de côtoyer quelques adeptes de psychologie transpersonnelle, de croissance personnelle, de la métaphysique des maladies physiologiques et même d'apprentissage par voie sophrologique et quelques autres techniques nouvelâgeuses. Les milieux de l'enseignement (surtout au primaire et, selon mon expérience d'il y a quelques années, en immersion) de même que les milieux hospitaliers sont, paraît-il, particulièrement propices à la transmission de ce type de connaissances. Dans chacune de ces approches, on mélange efficacement plusieurs éléments et ce qui en ressort finit toujours, peu ou prou, par être désigné comme une variante quelconque « de réalité spirituelle ».

Impossible aujourd'hui de vivre en Amérique sans connaître au moins un forcené convaincu des bienfaits de l'autosuggestion et de la pensée positive, cette résurgence d'une vieille forme tribale de la pensée magique; le malade aimé guérit ou meurt, dans un cas nos ondes auront été bénéfiques, dans l'autre se sera accomplie la volonté des dieux bienveillants souhaitant la pérennité de l'âme du défunt, dans les deux cas la structure spirituelle de la tribu est sauve.

Au Québec, depuis quelques années, les ouvrages traitant de ces sujets constituent cinquante pour cent de toutes les ventes en librairie. Je vous donne quelques extraits d'un des plus populaires (près de 300 000 exemplaires vendus).

« Ce sont les humains qui décident de la température. Si pour une même région, la plupart des gens changent soudainement de pensée, la température subira un changement tout aussi radical »2

« Le centre d'énergie des émotions est situé entre le nombril et la région du coeur. C'est pour cela qu'avec l'âge, la taille s'épaissit chez les hommes et les femmes. »3

« Les personnes suivant le cours sur la métaphysique des malaises pourront ainsi apprendre, indique la fille et assistante de Mme Bourbeau, que le cancer est l'expression physiologique d'une rancune non exprimée. »4

« Ils ont trouvé l'antidote au cancer. »5
Lise Bourbeau qui professe ces vérités est une ancienne vendeuse vedette de produits Tupperware qui s'est recyclée dans le prêt-à-porter spirituel en fondant les centres « Écoute ton corps » qui génèrent un chiffre d'affaires, bon an mal an, de plus d'un million de très temporels dollars.

- « Mais si ça marche ? » m'apostrophe une collègue outrée de mes exaspérations. Parce que, effectivement, ça marche souvent. C'est même une caractéristique scientifiquement avérée du cerveau humain d'avoir la capacité de s'autoprogrammer. Les colonels de toutes les armées du monde le savent bien. Les poulets qui chaque matin voient, tout joyeux, le fermier leur apporter sa pleine poignée de grains sont les animaux à la pensée la plus positive de la création. Jamais ils n'entrevoient que le fermier se pointera un de ces bons matins avec en main son coutelas pour leur couper le cou à ces positifs poulets. À la grande satisfaction d'un autre colonel. Du Kentucky celui-là.

Si ça marche, ça rend con. Et la bêtise est une puissance redoutable. On ne veut plus former, on veut motiver. C'est ainsi qu'on forge les meilleures administrations; sous-fifres en mission d'efficacité, sûrs d'eux, guidés et puissamment déterminés, appuyés au rempart de leur ignorance, bien enfermés dans la rassurante étroitesse de leurs vues, arrogants et incroyablement intègres. Intégristes à la mort.

Lorsqu'on touche la Vérité, on n'apprend plus, on croit. J'aime l'homme curieux. J'aime l'homme qui marche.


Guy Drouin


  1. Werner HERZOG, réalisateur, entre autres films, de Fitzcarraldo, Nosferatu, Les fourmis vertes, Aguirre la colère des dieux.
  2. BOURBEAU, Lise, Écoute ton corps, p.186.
  3. Idem, p. 218.
  4. THIBODEAU, Marc, La Presse, 5 avril 1997, p. A 19.
  5. Écoute ton corps, p. 219.






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