Chronique à la mer
LE SÉMINARISTE ET SES MYSTÈRES GLORIEUX
Les neuf choeurs des anges, immuables dans leur grâce diaphane, veillent encore et toujours dans la belle abside, d'inspiration gothique, de l'église de Saint-Narcisse. Pour les jeunes personnes qui assistent, en ce 29 avril 2000, aux funérailles de mon grand-frère Joseph, ces roses angelots d'un autre siècle, ces cupidons joufflus, si d'aventure ils ont été remarqués, représentent, je suppose, l'héritage d'un kitsch religieux plein de charme, la profane Saint-Valentin n'étant pas loin de cette imagerie plutôt sucrée que sacrée. À moi, ils me permettent de lever les yeux vers ma pieuse enfance et ses mystères joyeux; mais surtout de saluer Séraphim, l'ange de prédilection de François d'Assise, et de reconnaître l'importance que le stigmatisé, et ses disciples, auront sur notre famille.
Joseph le premier, séminariste, s'en est venu « faire ses humanités » au Collège séraphique, de Trois-Rivières. Roland suivit son exemple; plus tard, l'ancien frère Rufin est devenu le père Roland, ofm. Yvon connut l'ancien collège de la rue Laviolette et le tout nouveau campus du boulevard des Forges. Quand moi, (Claude ou Arnaud?), j'arrivai en 63, on l'appelait le séminaire Saint-Antoine (le campus est devenu plus tard l'Université du Québec à Trois-Rivières [ UQTR]). Inutile de dire que la famille Bonenfant était bien connue des Franciscains. Et comme le dit si bien Réjean, qui est tout aussi séraphique, l'important dans notre cas, n'était pas de se faire un nom, mais un prénom.
Ce qui compte avant tout, plutôt que les dates et les lieux, c'est l'esprit d'une époque. Le cours classique, les civilisations grecque et latine, l'idée de la vocation religieuse, un certain culte de l'art et de l'érudition. Aujourd'hui j'exhume ce texte écrit il y a une quinzaine d'années, distancié de son propos car il a trait à l'adolescence, qui rend compte de cette bonne vieille culture humaniste. Claude, dit Arnaud, s'appelle ici Benoît.
Et les mystères douloureux, on n'en parle pas? Ne vous en faites pas, ils sont toujours là, en filigrane. Pour toute mort, comme pour toute résurrection.
LE SÉMINARISTE ET SES MYSTÈRES GLORIEUX
(journal post mortem d'un séraphin)
dans Le Sabord, #4
Automne 1984, p.20
Sur le mur, près de son pupitre : une Vénus Anadyomène, photo en clair-obscur, une carte postale du Louvre, quelques "chefs-d'oeuvre inconnus" glanés dans une luxueuse revue d'art et une immense reproduction 18 sur 24 d'un Modigliani. Ces bouts de papier le garantissaient de la banalité. Les autres adolescents qui partageaient la salle d'étude, la plupart entichés de sportifs et de chanteuses, ne l'importunaient pas sur l'éclectisme de ses choix. C'était entendu : Benoît était, et serait toujours, un artiste dans l'âme, un "esthète", comme on disait le mot au cours d'Histoire de l'Art.
D'ailleurs ils étaient quelques-uns dans sa division, d'une sensibilité exercée, à pouvoir goûter les précieux commentaires du grand voyageur photographe. Devant l'affirmation répétée de leur propre bon goût, ils s'extasiaient volontiers, mais tout humblement, devant le génie de Praxitèle ou de Watteau. Ils étaient les mêmes, Benoît, Jacques, Urbain et aussi Roland, à lire l'Odyssée hors programme ou à exiger du père titulaire qu'on lise Baudelaire plutôt que Guy de Larigaudie.
Ils avaient quinze, peut-être seize ans, et devinaient que le savoir s'apprivoise d'abord par le livre et le tableau. Ensuite commencerait la vraie vie, quand on aurait sa chambre à soi, quand on pourrait rire sans remords des tuteurs à bure et à tonsure, quand on annulerait la Bible d'une seule maxime, d'une seule boutade, venue de soi en plagiant Brel. Quand on serait seul et vagabond, les soirs de brumes ou de grands vents. Quand on aurait tout lâché. Lorsqu'on aurait tout oublié. Enfin presque tout.
Lorsqu'il ne bûchait pas sur un thème latin. Benoît levait les yeux vers ses phares et rêvait des musées, des hautes grilles noires qui, de tout temps, ont protégé les cénacles de la Beauté. Mais lui, Benoît, serait un pilleur sacré. II voyagerait beaucoup, de capitale en capitale, oh oui, de Cyrus à Napoléon, des Dardanelles jusqu'à Lutèce en passant par Firenze. II avalerait tout, absolument tout, et deviendrait un blasé magnifique.
Parfois il lui semblait que ses futurs pèlerinages dévasteraient l'Antiquité. Sur son passage, ce qui reste des temples et de leur triste mathématique s'engouffrerait pour toujours et à jamais dans la mémoire de sir Arthur Evans. Et alors les éphèbes de pierre rouleraient de leurs socles en vomissant l'hydromel. Ô miracle, ils se réveilleraient pallicares frisés sur les hauteurs fleuries de Corfou. II les voit, il les voit les petits dieux frondeurs montrant aux nues, dans des gestes obscènes, la sueur neuve lissant leur poil. La nature, la chair, la violence du sang s'abattrait enfin sur l'art.
Aussi des femmes, en chantant, casseraient sur leur genou leurs ombrelles trop blanches; elles piétineraient avec application tous les coquelicots et s'en iraient dans les impasses sombres. L'une d'elles ferait à Benoît un léger signe de la main. II la suivrait en un sinueux escalier, qui ne sent surtout plus le térébinthe. Dans une chambre de bonne, il la sauterait tout simplement, en ne pensant pas à l'amour. II ne paierait plus l'obole de la poésie. II rejoindrait la chair rosie camouflée sous la toile, et la mordrait au sang.
II ne lirait plus. Pour que la chair soit plus triste encore. II oublierait tout, probablement même jusqu'aux villes arpentées. Énigmatique, il se souviendrait d'avoir vu cette fontaine, cet obélisque, mais comme dans une vie antérieure. Et s'il rencontrait un jour, par hasard, le photographe voyageur ou le père titulaire, ou Urbain ou Roland, ils auraient des sourires entendus et complices en parlant du vieil océan.
Lorsqu'il avait bien vu défiler son destin d'humaniste amnésique, Benoît revenait à son thème et se livrait aux joies de l'étymologie. Mais le plus souvent sa rêverie continuait et s'engouffrait tout à coup dans son misérable présent : il songeait à sa foi et son irréversible déclin. Son coeur se serrait. Malgré de douloureux sursauts de culpabilité et des velléités de contrition, Benoît le savait, il s'éloignait inexorablement de sa vocation. « Inexorablement », quel beau mot, se disait-il. Mais il sentait confusément que par là, par le doute mystique, par là devait commencer le saccage de l'image.
II revoyait la progression du mal. Quand il était entré au séminaire, il s'imaginait volontiers devenir prêtre, ascète de visage et de coeur comme le minuscule et bon père Antoine. Durant ses éléments latins, il s'était confessé à lui toutes les semaines. En syntaxe, après de pénibles tiraillements, il avait enfin conclu avec sa conscience un contrat aux deux semaines. Mais depuis le début de l'année, depuis la retraite de la rentrée, trois mois déjà, pas une seule fois ne s'était ouvert le petit carreau où, par l'intercession de l'humble Antoine, Dieu venait l'écouter. Avec un dilettantisme de plus en plus impardonnable, il compromettait tout son passé de chrétien exemplaire! Mais le pire, il se sentait devenir, ô combien sciemment, un païen incurable.
L'avant-goût de la vraie vie, mais qui est aussi, il le sait bien, démolition des plus belles cathédrales, lui vient dans le dégoût de lui-même et à travers une incontrôlable nostalgie. II est mal dans sa peau. Si au moins il n'avait pas appris le mot. Iconoclaste! Iconoclaste! II voudrait se jeter aux pieds du père Antoine et demander l'exorcisme.
Mais il ne faisait rien. Lorsqu'il rencontrait Antoine sur le chemin, il regardait le sol. S'il avait levé les yeux sur lui, il n'était pas sûr qu'alors, sur les traits du moine, saint François lui-même n'apparaisse. Et le jeune homme d'Assise, convoquant tous ses oiseaux, lui désignerait d'un regard trop tendre ses atroces stigmates. Puis il chercherait les mains dérobées de Benoît et, les scrutant, se mettrait peut-être à pleurer.
Meurtri, Benoît fuyait Antoine et se consolait en rêvant à d'autres résurrections. Le sang, pensait Benoît. Le sang jaillit si facilement du marbre fébrile et des toiles poreuses de la Beauté. Et l'homme, croyait-il aussi, si abruptement de l'ange.
  Arnaud Bonenfant
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