8 juin 2000




Chroniques Choses apprises


S'ÉCRIRE

J'entresuis.
Pessoa 

Il y avait déjà quelque temps que je ne m'étais pas glissé dans un roman québécois. À cela plusieurs raisons, trop triviales pour être ici exposées. Quoi qu'il en soit, disons seulement qu'il m'arrive d'être sensible à la rumeur et puisque tous en parlaient, sans trop savoir à quoi m'attendre, j'ai ouvert le Marie-Hélène au mois de mars de Maxime-Olivier Moutier. Un avant-propos nous avise d'entrée de jeu qu'il s'agira de la relation d'une situation vécue, pour les deux tiers écrite en internement. Le récit est pris en charge par un narrateur qui, impudiquement et judicieusement, se donne pour nom Maxime-Olivier Moutier et nous entraîne dans ses jours où, reclus dans un institut psychiatrique sherbrookois suite à une crise amoureuse, il tente de se reconstruire une identité viable, c'est-à-dire, comme chacun sait, fictive.

Jours murés donc où resurgissent les moments de sa liaison avec cette Marie-Hélène, leurs baises, leurs infidélités, leurs frayeurs jalouses et aussi les grises ombres de leurs beaux-parents vindicatifs; leur histoire quoi et en plus celle du grand-papa qui jadis, Outre-Atlantique, tabassa un coupable cocufieur pour ensuite méticuleusement occuper les suivantes cinquante années, à mourir. La phrase y est blanche, clinique, sans émotion aucune. Le je narrant se fait froid, distant témoin tissant son récit au fil de phrases presque exclusivement descriptives où est proscrite toute modalisation par les interrogatives, les exclamatives ou les interjectives.

Loin nous sommes ici de la sensibilité sismographique des séquences céliniennes, véritables encéphalogrammes transmettant, à vif, l'émotion au cortex du lecteur (« l'amour, c'est l'infini à la portée des caniches », disait ce textuel monstre de ma prédilection). De la phrase pulsionnelle de Céline à la phrase serre-frein de Moutier, il y a quelques années-lumière. La lecture de ce dernier, nous convie et confine à être voyeurs, ce qui n'est pas nécessairement désagréable. Par quel aiguillage infime n'avons-nous pas, nous, été de même claquemurés, s'interroge-t-on à chaque passage. Voilà. La fiction est partout refusée, est partout émergente.

Je n'ai pris prétexte de la lecture du roman de Moutier que pour vous entretenir de ma fascination pour ce dispositif narratif particulier de l'écriture de soi qu'est l'autofiction 1, territoire nouveau du romanesque contemporain, genre hybride privilégié par ces sujets à identité impossible; disséminés, fragmentés, altérés et déconstruits, souffrant de ne pas être, de mal jouir de la vie, ne trouvant leur salut identitaire que dans l'ouvrage d'une trame textuelle; autoengendrés, autocréés afin de naître enfin. Ils ne deviennent que ce qu'ils investissent dans la création. « Mon existence, elle me pèse souvent une tonne sur la poitrine, elle m'écrase, j'étouffe dedans, elle me gêne. En l'écrivant, je l'oxygène. En faire le récit l'aère ».2

Cette fictionnalisation de la substance même de l'expérience vécue, ce fut Proust, Céline, Bukowski, Pavese, Miller, Musil, Duras, Kerouac, Doubrovsky, Ajar-Gary et Henri Calet; c'est Bernhard, Modiano, Sollers, Annie Ernaux, Philip Roth, Paul Auster et maintenant Moutier.

Déjà ici Aquin avait, avec son Prochain épisode, fait sienne cette volonté de revendiquer le fictif comme autobiographique et de reléguer le factuel comme résidu négligeable de l'imaginaire; « ce que j'invente m'est vécu », « mon livre m'écrit »3, nous faisait-il lire au cœur des années soixante.

Revoilà. S'écrire désormais il faudra. Je lis dans Crash, roman où David Cronenberg a tiré le scénario de son film-culte : « il devient de moins en moins nécessaire pour l'écrivain de donner un contenu fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est d'inventer la réalité » 4. Il faudra s'écrire, avec ce pronominal réfléchi mais sans réciprocité, s'écrire, forcer le rêve dans la réalité.

S'écrire faudra-t-il; ne plus se souvenir, dire, décrire, polir; s'écrire, opérer la transmutation de son corps en littérature. Amen.


Guy Drouin


  1. Le mot fut forgé par le romancier et critique Serge Doubrovsky. Les Américains utilisent l'expression « fiction of facts » et les substantifs « surfiction » ou « faction ». « L'autobiographie fictive » et le « biotexte » des Français sont moins heureux.
  2. Serge Doubrovsky, Le livre brisé. RETOUR
  3. Hubert Aquin, Prochain épisode.
  4. J.G. Ballard, Crash.






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