L'imaginaire et l'humain,
par Jean-Denis Pellerin
FONCTIONS DES CONTES DE FÉES (suite)
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Les images que le conte de fées offre sont faciles à intégrer, à incorporer aux rêves (éveillés) des enfants. N'oublions pas que l'enfant oriente sa vie à partir de ses rêves, de l'idée qu'il se fait (plus ou moins consciemment) des choses et des êtres (voir les divers
« complexes » ou la jalousie;
« Tout ce qui est imaginaire est vrai. Et rien n'est vrai s'il n'est
imaginaire », disait encore
Ionesco : chacun ordonne ses comportements selon ce qu'il croit à propos de ce que les autres pensent de lui ou selon ce que lui-même en pense... Ce qui mène plusieurs à régler leurs comportements à partir de l'idée qu'ils se font de la réalité plutôt que sur ce qu'elle est vraiment).
Par ailleurs, il est bien inutile de réduire ou de cacher à l'enfant qu'il y a du mal dans notre monde plein d'agressivité, d'égoïsme, de colère et d'angoisse. Il le sait. Il sait qu'il n'est pas lui-même toujours bon et qu'il n'a pas trop souvent envie de l'être. Le conte lui dira qu'il y a tout cela
à affronter, que bien des difficultés sont inévitables et font partie de la vie -mais qu'il n'est pas seul pour les affronter-. Le conte lui apprendra qu'au lieu de se dérober, s'il affronte fermement les épreuves inattendues et souvent injustes, il trouvera de l'aide, viendra à bout des obstacles et finira par l'emporter.
Que ce soit à propos de la mort, du vieillissement ou de la vie éternelle, le conte pose le problème en termes brefs et
précis : bien des contes commencent sur la mort d'un père (figuré par le roi) ou d'une mère (situation angoissante et redoutée dans la vie réelle); d'autres parlent de succession à prendre par celui qui aura prouvé qu'il en est capable... C'est bref, direct, précis. Les situations comme les personnages relèvent de situations ou de personnages types (le bon, le petit, l'enfant, la mère) sur lesquels l'enfant peut projeter sa situation et les personnes de sa vie qui font problème. Surtout lorsque non illustré, le conte permet à l'enfant de s'identifier et de coller en surimpression sa vie à celle qu'il lit ou, mieux, qu'on lui raconte.
Les personnages étant polarisés (tout bons ou tout mauvais), l'enfant peut mieux voir et comprendre leurs différences -ce qui est souvent bien difficile dans la vie (voir le changement de comportement de la mère-grand dans
« Le petit chaperon
rouge » : dans certaines circonstances, les adultes modifient leurs comportements et l'enfant se croit en présence de quelqu'un qu'il ne reconnaît guère, de quelqu'un d'autre que la personne connue et habituellement bonne et protectrice, de quelqu'un qui peut être dangereux pour lui. Chacun sait bien que tout individu est susceptible de changer de comportement, de passer du doux au sévère, du permissif au punitif... Mais le tout petit ne le sait
pas : il ne connaît que la bonne maman, la bonne et tendre grand-maman qui récompensait en cachette. Si bien que le jour où l'une ou l'autre change soudain de comportement ou, pour une première fois, se fâche vraiment, l'enfant croit alors voir un être autre et qu'il n'arrive plus à
reconnaître : heureusement, le conte lui apprend que de la mère-grand, métamorphosée un moment en loup, la personne connue et bonne ressort finalement, renaît du loup comme on retrouve son calme après un trop fort accès de colère)-. La polarisation des personnages permet à l'enfant de voir combien les gens sont différents les uns des autres. L'enfant est ainsi amené à décider lui-même de ce qu'il voudrait être. Plus le personnage bon est simple, plus l'enfant a d'aisance à s'y identifier et plus la situation que ce héros vit trouve en lui un écho profond. Ainsi, dans
« Le chat
botté », l'enfant découvre que les plus faibles peuvent aussi réussir dans la vie (il retiendra d'ailleurs le fait que chacun peut réussir, et pas tellement les moyens moins catholiques qui ont servi au chat botté...).
On est parfois désemparé devant
les peurs ou les angoisses
enfantines : l'enfant n'arrive pas à nous les formuler et on est alors tenté d'en diminuer l'importance. Le conte de fées, au contraire, prend très au sérieux angoisses et dilemmes existentiels. Il les aborde
directement : le besoin d'être aimé, la peur d'être considéré comme bon à rien, la peur de la mort... Le conte propose des solutions que l'enfant peut saisir selon son niveau de compréhension. Par exemple, prenons l'angoisse d'être séparé de ses parents (la crainte de séparation). C'est là une des plus fortes angoisses qui hantent un enfant
(voir : l'enfant qui s'éveille, seul en pleine
nuit / « Le petit
poucet »). Bien des contes en parlent et apprennent à l'enfant qu'il échappera à cette angoisse en se liant à l'autre
(« Les deux
frères », « Jeannot et
Margot »), par la relation interpersonnelle. Cet autre qui peut aussi le rendre heureux (il lui faudra bien s'en convaincre s'il veut un jour
quitter maman et papa). Le conte lui apprend que c'est en explorant le monde extérieur que le héros se trouve, triomphe, s'accomplit (voir
« L'histoire sans
fin »). L'enfant se convainc silencieusement et profondément qu'il lui faut essayer son être pour le
connaître : sans la crainte de se perdre, sortir et se trouver.
C'est ainsi que le conte de fées aide secrètement l'enfant à renoncer graduellement à
ses désirs infantiles (de dépendance), à parvenir à une existence indépendante qui le satisfasse. D'ailleurs, il ne s'y essayera dans la réalité que s'il s'est d'abord convaincu mentalement de ses
chances : c'est là ce que l'identification aux héros lui procurera en imaginaire. Car l'imaginaire tisse le réel, lui permet
d'advenir : « L'homme est fait du tissu de ses
rêves », disait encore Shakespeare. Si elle n'est jamais entrevue, même en imaginaire, la réalisation de soi hors du foyer parental sera peu probable, sinon impossible. N'est-on pas seul pour naître et pour
mourir ? Seul pour aimer ou pour choisir de casser maison vers un choix de
carrière ? Il faut donner à l'enfant la foi en ses capacités de réalisation de
soi : il faut qu'il ose essayer son être intérieur, qu'il se fasse, lui-même. Le conte de fées lui indique un chemin, mais ne le prend pas à la place de l'enfant. Le processus est indiqué, pas seulement les détails sur le bonheur obtenu. Contrairement à la fable, le conte de fées ne moralise
pas : il ne dit pas
« Sois la fourmi et non pas la
cigale ». À l'enfant de choisir s'il veut
être le loup, le bûcheron ou le chaperon rouge. À lui, en voyant ce qui arrive aux deux premiers petits cochons (qui préfèrent ne penser qu'à jouer et manger -besoins
élémentaires / dépendances infantiles- plutôt qu'à construire solidement leur être intérieur), à lui de décider s'il accepte de retarder son plaisir (ce que fit avec succès le plus vieux des trois
cochons : c'est lui qui, solidement construit, se joua avec maturité du loup et se l'offrit dans une bonne bouillotte). Les contes de fées disent sans cesse à l'enfant que, malgré les adversités, une bonne vie, pleine de consolations, est à sa portée s'il n'esquive pas les luttes et les risques. Qui aurait cru que recevoir un simple chat en héritage valait plus et mieux qu'un moulin ou un âne vaillant
(« Le chat
botté ») ? C'est en acceptant d'essayer son être là où il se trouve que l'enfant se découvre dans ses capacités, son caractère, ses aspirations (voir
« Les deux frères » et
« Le petit
poucet »). Quand il fait face à la musique plutôt que de se dérober, le héros (l'enfant qui s'y identifie) rencontre des puissances bienveillantes pour l'aider. Elles sont figurées par les êtres
complices : les animaux (le gentil dragon Falcor dans
« L'histoire sans
fin »), les fées ou les lutins.
Jean-Denis Pellerin