10 octobre 2000




Chroniques Choses apprises


CE REPÈRE DE MES TEMPS QUI N'EST PLUS

Il y aurait des « chars allégoriques », lui avait-on assuré, des messieurs importants, des foules, des fanfares et, fort miniment jupées, des majorettes aux rouges bâtons virevoltant. Peut-être y aurait-il de la barbe-à-papa, mais, à n'en pas douter, on verrait un blanc mouton avec son petit berger lui aussi tout allégoriquement frisé. Ce serait la Saint-Jean-Baptiste en parade dans les rues de Montréal et j'étais terriblement jaloux des splendeurs promises à ma petite sœur de sept ans.

Résigné au noir et blanc de la « tévé », je cherchais avec minutie à identifier ma petite sœur de sept ans lorsqu'étaient diffusés les conventionnels gros plans de badauds entassés tout au long du défilé et j'ai cru que Claude-Jean Devirieux s'était tu et avait précipitamment quitté l'antenne parce que les cuisses des jolies majorettes, encore pâlottes en ce début d'été, lui avaient déplu. Il n'y eut plus du tout de commentaires, on entendit seulement, venant de loin, des Valderi-i-i-i-i, Valdera-a-a-a-a, puis, soudaine, une première volée de bouteilles, quelques agitations en provenance de l'estrade d'honneur où posaient les beaux messieurs et, vite refréné, un furtif mouvement de caméra en direction d'une blanche houle de pancartes brandies. Je ne me rappelle ni des garcettes aux poings des policiers casqués ni des paniers à salade se gorgeant de barbus. Je ne vis pas davantage ma petite sœur de sept ans, prise à la fois de panique et d'une douloureuse envie de pisser, se faire hisser sur le toit d'un véhicule de reportage de Radio-Canada puis glissée en catimini par le hublot qui s'y trouvait pour enfin pouvoir se soulager la vessie au milieu du crépitement de lumineux témoins et de moniteurs aux images blafardes et affolées.

Pour une des toutes premières fois, j'entendis le nom du beau monsieur arborant une fleur -qu'alors je ne pouvais savoir rose- au revers de sa veste et qui avait suscité, arrogance avait-on répété, le brasse-camarade à l'origine des instants d'humiliation infligés à l'enfance innocente de ma petite sœur de sept ans : un nom en triptyque dont je ne savais pas encore si le volet central était le doublet du prénom ou le premier de deux patronymes. Quelques jours plus tard, malheureux comme un épagneul, embrigadé contre toutes mes volontés au sein d'une colonie de vacances estivales infligeant ses supplices aux abords du Port-Saint-François, je surprendrais la conversation d'un gentil animateur tout ce qu'il y a de plus blond, le visage déconstruit, alléguant à un sien collègue d'identique blondeur « que le monsieur fleuri allait remporter l'élection dans à peu près toutes les circonscriptions du pays ! » Je fus triste pour le si blond animateur paraissant sincèrement affligé. C'était la fin de l'innocence.

Le pré-adolescent que j'étais allait bientôt, dans les deux langues officielles du pays, acquérir du vocabulaire et s'enrichir d'expressions nouvelles qui feraient leur effet dans sa conversation : « omnibus », « just watch me », « multiculturalisme », « P.E.T. Salute », « pleutre » et « fuddle duddle ». Il se frotterait aussi à quelques toutes fraîches notions d'histoire politique voulant que la Cité ne pouvait être libre que s'il n'y avait justement plus de Cité; que, sans égard aux préjudices, les droits individuels prévalaient toujours sur les droits collectifs; que l'appartenance à une minorité, linguistique ou autre, n'astreignait aucunement à revendiquer mais bien plutôt à se distinguer, précepte qu'illustrait si pertinemment et si éloquemment cette colombe-ci, tout autant que les deux autres, de moindre envergure celles-là, dont l'une, pour mémoire, avait été, dans une ville peu victorienne des Bois-francs, petit compagnon de bac de sable de ma maman; que, de toute façon le terme « minorité » était devenu obsolète et qu'il fallait désormais désigner la réalité qu'il évoquait sous le beau nom de « diversité », linguistique, culturelle ou autre. J'apprendrais l'imparable raisonnement de cette génération, celle de mon paternel, qui avait identifié le nationalisme, à la suite de quelques devanciers -théoriciens franco-britanniques des neuves sciences politiques- comme étant le mal du siècle qui avait embrasé le premier conflit mondial et été le fer de lance de la propagande pavant la voie à l'arrivée au pouvoir des régimes du trium Duce-Führer-Caudillo, humblement flanqué, toute proportion de stature et de géographie gardée, du représentant local de la marque de commerce, notre « Cheuf » bien honni. Le nationalisme, tirant ses racines de l'irrationnel, des profondeurs les moins avouables de l'inconscience collective, ne pouvait engendrer que des politiques et des politiciens irrationnels. Le vieil État-Nation, produit de l'affect, devait être terrassé pour faire place à l'État-Raison qui serait érigé sous les auspices de l'intellect. Toute une carrière allait se bâtir sur ce constat. Cette génération s'était formée avant Albert Memmi, avant l'éradication souhaitée des colonialismes.

Et puis je vieillirai, les jalons de sa carrière politique publique étayant des instants de ma mémoire toute personnelle. Sa solennelle déclaration des mesures de guerre proclamée alors que ma famille ourdissait une insurrection appréhendée contre les boîtes d'un déménagement obligé; le souvenir ému de la sonorité toute particulière de la voix de Léo-Paul Quintal commentant rageusement un de ses discours lors d'une clandestine réunion dans le sous-sol d'un collègue chroniqueur gîtant alors rue Deschenaux, en garde à vue du Saint-Maurice; le rappel du splash-splash de la serpillère avec laquelle je lavais les planchers maculés de bière du chic Sapin bleu alors que la radio annonçait le retour en selle de l'ex-premier ministre après la déconfiture budgétaire du bref gouvernement Clark.

Mais l'homme, direz-vous, le style fameux, ce style qui fait l'homme énoncent-ils; la pirouette à la queue de Sa très gracieuse Majesté, la face à claque décrétée, l'invectiveur du mangeur de hot-dogs, le sportif en perpétuelle représentation, l'amant chevaleresque et impétueux des dames Boyd, Marleau, Streisand, et des qui-seront-révélées-plus-tard, le hippie avant la lettre aux sandales fouleuses de Chine inviolée et de Moyen-Orient réinventé, le motard encuiré, le fantasque fils de famille occupé à jouir des pieds-de-nez faits au paternel qui bouffait déjà ses marguerites par les racines, l'intellectuel dilettante épisodiquement scribouilleur, le pro-syndicaliste au coude à coude avec le jeune Chartrand barrant la voie aux grands-capitalistes de la John-Mainsville, l'homme d'état badinant avec John & Yoko Bed-Inant au Queen Elizabeth. Et quoi d'autre ? Je le confesse, je n'ai pas la fierté nationale très fébrile. Pourtant l'image télévisée où on le voit aux côtés du très raide nèque président Nixon, cheveux longs et ébouriffés, veston aux couleurs bigarrées, boutonnière démesurée, sourire fendu et fendant, restera à jamais gravé dans ma mémoire. La haine du président y était palpable, les fureurs meurtrières réprimées dans le regard de celui qui serait bientôt submergé sous les eaux boueuses du Watergate m'avaient épaté. À cette heure, je fus fier qu'il eût été mon premier ministre à moi.

Ah oui ! je me souviens aussi des balayeurs de rue ivoiriens à Paris qui, apprenant que je venais du Canada, se mirent instantanément à me causer des récurrentes fugues de Margaret. La reconnaissance internationale, c'était, mon vieux !

Mais les enjeux politiques ? Les gagnés, les perdus ? Son œuvre ? L'avancement social si chèrement acquis ? L'état qui n'a plus affaire dans ta chambre à coucher ? La pérennité de la Charte si dextrement enchâssée ? La Constitution si périlleusement réapatriée ?

Sais pas, sais plus. Le journaliste Pierre Godin écrivait ce samedi dans Le Devoir qu'une société donnée, au moment voulu, secrète ceux qui agiront comme ses anticorps et ses virus, comme ses antidotes et ses poisons, qui la régénéreront ou la dégénéreront. J'opine.

Voilà. Une balise dans le temps qui flotte au reflux du souvenir. Sais pas, sais plus. J'invoque la primauté -la souveraineté- de mes réminiscences individuelles sur les pérennités collectives...


Guy Drouin






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