L'imaginaire et l'humain,
par Jean-Denis Pellerin
RACONTER OU FAIRE LIRE LES CONTES DE FÉES ?
Vaut-il mieux
raconter les contes de fées aux enfants (par exemple, les histoires de méchants géants vaincus par la ruse de petits enfants) plutôt que de les faire lire par les enfants? Il vaut mieux raconter. Ainsi, au lieu de penser qu'il n'y a que l'étranger (celui qui a écrit ce récit dans le livre) qui est d'accord avec le fait qu'il peut être bon de se venger des
menaces des géants (que les grands et les adultes sont, aux yeux des tout-petits), l'enfant à qui le parent raconte un conte comprendra que ce parent approuve cette idée (fantasme) de vengeance ou d'adversité à l'endroit des géants que sont les adultes. L'enfant a besoin de cette approbation de la part de ses
proches : il se sent alors légitimé dans ce qu'il pense et ce qu'il est profondément. Au contraire, l'enfant à qui on n'a jamais raconté de contes de fées (donc celui qui n'a jamais reçu cette approbation de ce qu'il est) pourra développer un sentiment de rejet quant au droit à
ses fantasmes, à ses désirs, quant au droit à être ce qu'il est. À terme, lui-même pourrait rejeter ce monde des adultes qui ne l'accepte pas et s'en évader (drogue, irrationnel varié [secte, astrologie, magie noire, etc.]) Au mieux,
son moi s'en trouvera étouffé, n'osera pas se montrer et s'actualiser,
s'accomplir : de tels êtres ne peuvent sans doute jamais se sentir satisfaits dans un monde où la part la plus intime de leur personnalité n'a jamais pu être saisie et utilisée ouvertement pour enrichir leur vie. Une vie inconsciente ainsi non satisfaite ne peut mener qu'à un sentiment de vie incomplète.
Normalement, un enfant qui entend un conte de fées qui met symboliquement en cause ce qu'il vit vous le redemandera souvent. Il vaut alors mieux ne pas insister pour lui en raconter d'autres à la place. Il faut laisser à l'enfant le temps de ressasser et d'assimiler le contenu par les multiples associations/projections personnelles qu'il se fait à l'audition répétée du récit. C'est la raison pour laquelle il faut éviter les recueils
illustrés : ils empêchent l'enfant de créer ses associations visuelles au profit de celles de l'illustrateur (adulte, le plus souvent). Dès lors, le conte perd beaucoup de la signification personnelle que l'enfant aurait peut-être eu intérêt à lui trouver (donner). Ne concernant plus son imagination, l'illustration peut fasciner l'enfant par ses qualités techniques ou artistiques, mais tout cela lui est bien étranger et il s'en lassera vite.
Finalement, en racontant des contes de fées à leur enfant, les parents lui apportent la preuve, très importante, qu'il est bon de rêver et qu'ils considèrent comme appréciable et légitime le fait de projeter ses expériences intérieures dans un conte de
fées : l'enfant, toujours en quête de valorisation et de sécurité, s'en trouve ainsi approuvé, authentifié, accepté tel qu'il est intérieurement dans toutes ses facettes. Il n'a alors aucun besoin de se rebeller contre un monde qui le prend tel qu'il est au plus profond de lui-même. Si bien
peu de parents prennent le temps de raconter des contes de fées à leur enfant, on peut se demander si ça n'est pas parce qu'eux-mêmes redoutent le fait de se rendre compte de la véritable nature de leur
enfant : tout aussi capable de les haïr solidement que de les aimer. Comme si en ne racontant pas aux enfants ces histoires de mauvais parents (ogres, marâtres) on pouvait les empêcher de voir et de subir le monde tel qu'il est.
CONTES DE FÉES ET FABLES
Le conte de fées véritable fait toujours miroiter une solution heureuse aux difficiles épreuves devant lesquelles il place son héros (l'enfant) sans jamais lui cacher le poids de sa peine, mais sans le décourager non
plus : l'enfant n'est donc jamais dévalorisé ou infériorisé dans son problème personnel. Il croit alors que lui aussi peut.
Pour sa part,
la fable a plutôt tendance à dire ce qu'il faut absolument faire. Elle menace, exige, moralise ou amuse tout simplement. Elle ne contient aucun sens caché et ne laisse guère de place à l'imagination. Regardons
« La cigale et la
fourmi ». La cigale, qui n'a rien fait de mal (jouer et chanter ne sont pas des vices), est laissée sans espoir (et l'enfant qui s'y identifierait lui aussi). Le choix est
fait : sois la fourmi! Pourtant, cette fourmi est quelque peu odieuse, sans pitié pour la cigale qui n'a rien fait de mal. Et puis elle n'est pas très généreuse, la fourmi.
Le conte de fées laisse le soin de la décision à prendre. Ainsi dans
« Les trois petits
cochons », l'enfant apprend qu'il y a intérêt à tenir compte de la réalité... pour mieux
rouler le loup et le manger. Le plaisir de jouer et celui de manger avaient fait sortir imprudemment les deux plus jeunes, incapables de retarder leurs besoins
élémentaires : l'enfant découvre que de retarder un plaisir ne le fait pas perdre. L'enfant apprend aussi qu'il peut venir à bout d'adversaires plus forts que lui. De plus, son sens de la justice n'est pas
choqué : le loup (
qui mange les deux premiers cochons dans les versions d'origine) méritait sa punition, pas la cigale.
Jean-Denis Pellerin