14 décembre 2000


Chroniques Une petite à votre intention
par Francelyne Du-Sablon


PACE, PACE MIO DIO
« Je n'échangerais pas une montagne d'or
contre le plaisir de toujours recommencer. »
E. Degas   


« Il savait travailler et il savait s'arrêter. »
Charles Morgan (Le Passage)   
À quelques heures de Boston, à l'intérieur des terres, il existe un lieu enchanteur, un Camelot où tout musicien rêve de séjourner : Tanglewood.

Un après-midi d'été, je flânais au pied des pelouses du parc. Le temps était clair, transparent. Sous cet azur parfait, l'invite à la rêverie était palpable, mais je n'osais chanter, prise par mes pensées, comme un halo respirable dans l'atmosphère autour de moi.

Depuis maintenant une semaine, je suivais des classes d'interprétation avec le chef d'orchestre Seiji Ozawa. Je travaillais alors l'air de Leonora « Pace, pace mio Dio » tiré de La Forza del destino de Verdi. Et malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à rendre cet air comme je le désirais, avec tout son poids exact, toute sa couleur. Depuis des jours, je l'entendais en silence dans ma tête, mais je ne parvenais pas à LE laisser se faire entendre. Parfois, en répétition avec le pianiste, un moment de grâce passait et une petite ouverture semblait vouloir se faire, mais quand arrivait l'heure du travail avec Maëstro Ozawa, il n'en subsistait rien. Et tous mes efforts de volonté ne réussissaient qu'à faire grandir mon irritation, alors qu'approchait le jour du récital.

Maëstro Ozawa m'avait dit : « Vous savez, Leonora a beaucoup souffert, a beaucoup pleuré, l'interprète du rôle doit avoir ressenti dans sa chair la souffrance, le son que vous recherchez naît de cette souffrance, et peut-être n'avez-vous pas encore assez pleuré. Il vous faudra patienter et faire avec. » Hélas ! La patience n'est pas une de mes qualités innées.

Et puis la veille, à l'heure de la leçon, le soleil couchant incendiait la salle. Venez, a-t-il dit, regardons ce coucher de soleil, regardons comme il est beau et il ne se reproduira plus jamais. Pas ce coucher de soleil-là. Ce coucher de soleil existe grâce à la qualité de luminosité d'aujourd'hui. Il est unique. Il y en aura d'autres, mais ce ne sera plus jamais celui-là. Il ne pourra plus vivre que dans votre souvenir. Ainsi en est-il de la musique. Le son, la vibration s'alimente de nos fluides physiques et psychiques. Chaque jour augmente notre capital vibratoire, il ne faut pas chercher à recréer ce qui fut hier, ni anticiper ce qui pourrait être demain ; ce que nous n'avons pas ressenti dans notre chair ne peut nous être d'aucun secours. Seul compte le moment présent, un moment neuf, pour un son unique. Ce coucher de soleil est la somme de toutes les qualités de luminosité de ce jour, et ce jour s'abandonne dans ce coucher de soleil. Emplissez vos yeux de ce coucher de soleil, respirez ce coucher de soleil, acceptez d'être envahi(e) par ce coucher de soleil et laissez au même instant le son vous envahir, ne cherchez plus à le modeler, laissez-le être avec ses qualités d'aujourd'hui, avec vos souvenirs d'aujourd'hui.

Quelques jours plus tard avait lieu le récital. Je chantai bien. Je savais que ce n'était pas encore ce que je recherchais, mais j'avais accepté désormais d'attendre, d'attendre LE TEMPS.

Un an plus tard, à une soirée de gala, je chantai l'aria de Leonora. Et dès les premières mesures, la pénombre de la salle fut balayée par un magnifique coucher de soleil. Je délivrai l'aria avec le poids et la couleur exacte que j'avais perçus en silence pendant des mois. Subitement, tout était devenu clair.


Francelyne Du-Sablon





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