18 décembre 2000



Rabaskronik,
par Guy Rivard


SURPRENONS LE VIEILLARD !

Il y a quelques années, découvrant que notre chroniqueur Claude Arnaud Bonenfant avait 47 ans, la fille d'une amie s'exclame : « Mais tu es un vieillard ! » Estomaqué, Claude Arnaud lui demande : « Et c'est à quel âge que l'on devient un vieillard ? » La sentence enfantine guillotine : « 45 ans ! » Ouf ! pour ma part il me restait encore une bonne année avant d'atteindre ce fatidique grand âge...

Les ans se bousculant, notre vieillard devint aussi bientôt quinquagénaire; c'était le 6 décembre dernier. Ne pouvant passer cet anniversaire sous silence, parents et amis lui réservaient quelques jours plus tard une surprise-partie, une vraie de vraie ! Lui qui croyait être invité à un tête-à-tête amoureux, il figea quelques instants sur place en pénétrant ce samedi 9 décembre au café-bar Zénob, apercevant certaines têtes qui n'ont pas l'habitude de fréquenter ce haut-lieu trifluvien paralèlle de la culture. « Mon très cher Claude (abasourdi), c'est à ton tour... »

Après un apéro au cours duquel Claude Arnaud ne savait plus vraiment où donner de la tête -et du bec !-, il y eut souper, bien arrosé et truffé d'échanges des plus conviviaux. Puis vint le moment incontournable du flattage de bedaine, bien remplie, celle de Claude ayant pris un certain "tonus" ces dernières années. (Quoi de plus normal, me direz-vous, que de voir un enseignant en littérature prendre quelque volume.)

Le tout débuta par une lecture d'un extrait de la pièce de Samuel Beckett, Fin de partie ( trouvez l'erreur ! ), dont Claude Arnaud assura la mise en scène à deux reprises, conjointement avec Lise Castonguay, au cours des années 80. Deux membres du défunt Théâtre de Face de Trois-Rivières, Renée Houle et Gilles Devault, nous en livrèrent une prestation hilarante. Puis ce fut à mon tour de lire un hommage de l'un de ses frères qui ne pouvait être là, Yvon, autre homme de lettres de la prolifique famille Bonenfant. L'entête portait l'indication suivante : « À lire sur un ton intimiste et humoristique, style "bien cuit". »

Pour bien saisir ce texte, il faut se rappeler que Claude est le cadet d'une famille québécoise type de la période dite de la « Revanche des berceaux », puisqu'il est le 19e rejeton d'Alice Saint-Arnaud et d'Alphonse Bonenfant. La photo ci-dessous nous les montre en 1960, entourés de leurs 16 enfants vivants (Paul-Émile, Julienne et Victorin-Guy étant décédés en bas âge). Claude, bien sûr, se trouve dans la première rangée...


Coll. Archives familiales Bonenfant
(Survolez la photo avec le curseur
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Cher Claude,

Un petit mot de louange, un petit mot de souhait pour tes jeunes cinquante ans.

De naissance, tu fus le dernier. Assis sur la dernière marche du Néant, je te vois et t'entends encore nous dire, à nous qui attendions en ligne, prêts à sauter dans la vie : « N'oubliez pas que j'arriverai le 6 décembre 1950. Mettez une bonne attisée de bois sec dans la petite fournaise. Et, s'il vous plaît, ne mangez pas toute la bouillie et la galette de sarrasin. Ce n'est pas parce que je serai le dernier que je ne dois pas être le premier. » (Quelqu'un plus tard te volera cette belle logique.)

Cher Claude, tu as toujours su te donner des privilèges. Privilège du dernier-né : il n'y aurait personne pour te demander de lui céder la petite couchette bleue; tu jouirais ainsi de la place la plus chaude et la plus douillette de la maison, puisque le tuyau qui passait par là te servirait d'incubateur de rêve et de douceur. Privilège du dernier-né : le cœur d'une mère ne pourrait sevrer tout de go le plus jeune d'entre tous. Si bien que, et la légende ne ment pas, nous avons tous souvenance que tu remplissais toi-même ta bouteille, la faisait chauffer, et que, tout délice consommé, tu la brossais, la lavais et la portais à sa place, sur la petite tablette au-dessus du bain. Jusqu'au jour où, tu devais avoir 5 ans, la fatalité te la fit échapper... sans pour autant sonner le glas de ton enfance.

Cher Claude, toute ton enfance fut un privilège : le dernier cueillait-il les fèves plus lentement que les autres ? Non, il était le plus petit ! Sarclait-il plus lentement ? Non, il avait de si petites mains ! Et ainsi va la vie, et ainsi va ta vie!!! Et puis un jour, tu fus adolescent. C'est là que l'histoire commence... et se continue jusqu'à aujourd'hui !

Cher Claude, ce privilège, ce don d'adolescence permanent, ce cadeau que tu te fais à toi-même et aux autres, dorlote-le précieusement. En ce jour qui te célèbre, je te souhaite de conserver cet art de vivre, cet art du bonheur qui te caractérise. Un illustre pépère grec et dont j'oublie le nom, parcourait jadis le pays avec un fanal allumé : il était à la recherche d'un homme heureux. Ne t'étonne pas qu'il sonne un jour chez toi et qu'il te baptise de son « Eurêka ».

Claude, Claudicare : rien ne boîte chez toi. Claude, Laudare : celui qui loue, celui qu'on loue ! La grande question pour toi sera toujours : comment rester humble ! Mais pour aujourd'hui, ferme les yeux et laisse-toi porter.

Cher Claude, je veux te dire que je t'aime et que ce petit frère que chacun de nous portons au fond du cœur, il te ressemble. Merci d'être là. Sois heureux. Enivre-toi de vie, d'amour et d'allégresse. Garçon, qu'on lui apporte sa bouteille ! Et je suis sûr, Claude, qu'en ouvrant au plus profond de toi ce tiroir d'entre les tiroirs qu'est celui des sens, tu retrouveras le goût tout doux de la bouillie et celui plus corsé de la galette de sarrasin tout enrobée qu'elle soit de beurre fondu et de mélasse. Rassasie-toi ! Que la vie te soit Festin ! Que la petite fournaise, en toi, brûle toujours son attisée de bois bien sec!!!

Gros becs. Yvon

Nota bene : Renaud, Amélie et Nancy se joignent à moi pour t'embrasser et te dire que nous votons pour ta ré-élection (comme petit-dernier, s'entend).


Puis ce fut au tour de son frère Réjean, écrivain, aussi chroniqueur pour Rabaska, de nous lire un extrait du mémoire de maîtrise en création littéraire de Claude Arnaud, Le désir multiplié, déposé en mai 1980 à l'Université du Québec à Trois-Rivières, sous la direction du professeur et poète Gatien Lapointe :



je suis né, je suis né et cela me fait plaisir parce que cela donne terriblement de possibilités à un être, imaginez que je n'aie jamais vu le jour et le roman devient indiciblement terne, un chaos complet, il est le lieu incertain d'un futur improbable, de la rigolade, l'incertain me fait rire moi qui suis né, j'explique de ce fait le pourquoi de ma naissance qui est de ne pas passer inaperçu, on a beau dire, si je n'ai mes yeux et ma vie pour en témoigner, l'existence est absolument morne et même toutes choses se valent, c'est plat à mourir, mais je suis venu, bien humble, sans m'en douter, organiser le monde, j'occupe donc la place la plus importante dans ce qui est perceptible, je suis un peu le roi de cette création, je suis donc né et cela tombait bien pour moi car je suppose que ma place était comme taillée d'avance, que j'étais comme le morceau qui manque au décor, je suis donc né comme tout le monde, tout petit et tout humble, assuré que je n'étais pas de trop, à ma place quoi, c'est parfait, et c'est tordant non, on m'avait même attendu et on me recevait les bras ouverts, non seulement il était acquis que j'avais ma place dans la vie, mais ma famille me jugea définitivement beau comme un ange, ce qui, dans la vie que nous découvrons bossue à un moment donné, est un commencement assez remarquable, où l'on voit encore la sortie du divin

en plein milieu de siècle, comme si ç'avait quelque importance, des années, des siècles avant ou après, rien n'aurait été changé à ma naissance, petit bébé à la conscience molle, le monde extérieur qui se colle à la surface épidermique d'un moi naissant, une maison aux fenêtres très nombreuses enserre le nouveau-venu, une tempête fulgurante fracasse l'aube blanche dans un silence de campagne, le nouveau-né reçoit inconscient le cadeau d'une mère en lambeaux et d'un père attendri, de frères et sœurs très nombreux et sages pour la circonstance, on prie pour lui le petit frère naissant à quelques maisons de là, car on n'a pas voulu leur montrer l'arrivée sanguinolente du petit frère, priez pour moi, santa claus est passé dans la campagne ce matin dans son traîneau à clochettes, a laissé tomber un enfant de son sac à surprises, un enfant émerge de la froide blancheur d'une campagne, en plein milieu de siècle

(Extrait de BONENFANT [Claude]. Le désir multiplié, Université du Québec à Trois-Rivières, 1980, p. 90-91.)


La partie musicale fut assurée par deux amies chanteuses : Nathalie Houle nous a doucement offert une nouvelle chanson de son répertoire, Tête heureuse de Jacques Blanchet, et Marie Olscamp nous a interprété l'ardente Lumière Tango de Boby Lapointe. Le tout chaleureusement rendu a cappella. D'autres textes furent aussi lus, tel cet extrait de Océan mer de l'écrivain italien Alessandro Baricco, livré par Gilles Devault qui a laissé entendre que Claude Arnaud aurait trouvé le quelqu'un en question...



Combien ce serait beau si, pour chaque mer qui nous attend, il y avait un fleuve, pour nous. Et quelqu'un -un père, un amour, quelqu'un- capable de nous prendre par la main et de trouver ce fleuve -l'imaginer, l'inventer- et nous poser dans son courant, avec la légèreté de ce seul mot, adieu. Ce serait merveilleux, vraiment. Elle serait douce la vie, n'importe quelle vie. Et les choses ne feraient pas mal mais s'approcheraient, portées par le courant. On pourrait d'abord les frôler puis les toucher et seulement à la fin se laisser toucher par elles. Se laisser blesser, même. En mourir. Peu importe. Mais tout serait, finalement, humain. Il suffirait de l'imagination de quelqu'un -un père, un amour, quelqu'un. Lui, il saurait en inventer une, de route, ici, au milieu du silence, sur cette terre qui ne veut pas parler. Route clémente, et belle. Une route d'ici jusqu'à la mer.

(Extrait de BARICCO [Alessandro]. Océan mer, Éditions Albin Michel, Paris, 1993)


Un anniversaire ne peut se consommer sans le traditionnel gâteau. Mais ce soir-là, il y en avait deux. Car un ami montréalais -un peu plus vieillard que Claude Arnaud-, Raymond Martin des éditions Triptyque, célébrait ce jour-là quelques chandelles de plus. On fait un vœu; bougies soufflées; ouvrez les vannes pour un nouveau déferlement de becs et une inondation de cadeaux... dont cette toile du peintre poète Gilles Devault (qui s'acquitta merveilleusement de son rôle de présentateur de la soirée).

Fort de ce bel élan d'amour, notre vieillard Claude Arnaud parvint à se lever, sans claudiquer, pour nous chuchoter, intimiste, ces simples mots : « Merci. Je vous souhaite à toutes et à tous de vivre un jour un tel moment d'émotions. »

Quant à moi, je n'avais pas, pour l'occasion, préparé de petit mot aigre-doux. Ce que j'avais déjà fait en août dernier, lors d'une célébration réunissant les 13 sœurs et frères Bonenfant et leurs conjoints. Je l'ai retrouvé dans un tiroir à secret, dans la béance d'un placard obsolète, et je vous le livre ici en guise de conclusion. Parfois les vieillards aussi surprennent !

Claude,

Voici que toi, le cadet des Bonenfant, tu viens effleurer le cap! de la cinquantaine. Un CINQ pis un gros ZÉRO ! Un demi-siècle que tes frères et sœurs ont partagé avec toi. Ils t'ont vu bébé, heureux et potelé. Et te voici jubilaire, gay et joufflu.

De cette tranche de vie, je n'aurai connu que la "fin de partie", pour moi la meilleure part. Cela fera précisément 15 ans le 6 décembre prochain que nous nous sommes rencontrés. Ce fut, de la Providence, un merveilleux cadeau. Un présent, enveloppant, que je me plairai encore longtemps à développer.

Claude, LeConstant, LeVaillant, LaBonté, LaJoie, LeTendre, Saint-Amant... Claude ou Arnaud Bonenfant, je vous aime. On t'aime.

xxx ;~)

Guy Rivard



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