18 janvier 2001


Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


GRANDES NUITS ET PETITS JOURS

Comme la femme qui compte les planches du plafond alors que son mari s'essouffle et s'esquinte à lui prouver qu'il l'aime, je puis dire que je n'ai rien senti. Rien du tout. Les préliminaires avaient pourtant été nombreux. Déjà, le 31 décembre 1999, j'avais lutté pour ne pas succomber à la facilité, pour différer le grand frisson, pour sauvegarder une petite virginité qui m'assurerait l'extase au moment du vrai saut dans le nouveau millénaire.

Rien, vous dis-je. J'avais en mémoire cet autre 31 décembre d'il y a quelques années au cours duquel le Grand Horloger de Greenwich avait décidé, vu l'angle de ta terre, de la position des planètes, et peut-être en raison de sa trop grande hâte de voir débarquer l'éternité, Il avait donc décidé que trois secondes avant minuit, il serait minuit. On nous volait trois secondes. Dans un party bien irrigué, je me souviens du cri primal que nous avions tous poussé à ce moment, un cri de trois secondes. C'était merveilleux, magique. Toujours, désormais, nous serions tous plus jeunes que notre âge chronologique. De trois secondes. J'atteindrais ma pension de vieillesse trois secondes plus tôt que prévu. C'était beaucoup. J'étais heureux à peu de frais.

Pour le saut du millénaire, je n'avais pas osé rêver d'un aussi grand trou dans l'Histoire et dans la mienne, que celui-là d'une nuit de 1582, en octobre, cette nuit même où Thérèse d'Avila est décédée, où un bond de onze jours fut fait au calendrier. Imaginez, on s'endort vers le 4 octobre et on se réveille le 15. On prenait le temps de mourir alors. Imaginez aussi la place du rêve qu'on avait le temps d'échafauder.

Cette année, j'étais seul en cette nuit du Nouvel An. C'était un choix fait de menues nécessités et de petites contraintes. Les enfants étaient passés me voir en début de soirée et ils avaient rejoint leurs amis dans une discothèque pour danser jusqu'à l'aube. Qu'allais-je faire de ma nuit ?

J'ai tendu la main vers un livre franchement laid qui reposait près de moi, le service de presse d'un ami journaliste. Si le rêve ne venait pas à moi, j'irais jusqu'à lui. J'ai donc ouvert les Lavigueur leur véritable histoire, de Yve Lavigueur, paru aux Éditions Saint-Martin. Un livre qu'on n'a pas le choix d'ouvrir vite : on n'en peut plus de voir sa jaquette affreuse. Et j'ai lu d'un trait -pour me punir de quoi, mon Dieu ?- les 229 pages relatant l'histoire de cette famille d'ouvriers, peu scolarisée, qui a remporté 7,6 millions de dollars en 1986. Le premier avril. Un bien gros poisson. Dans l'attente de son premier chèque de "béesse", le père avait confectionné une petite boîte dans laquelle les 49 nombres avaient été peinturés sur des jetons. Chacun des membres de la famille pigeait un numéro à la veille des tirages. Ce jour-là, chacun avait pigé le bon numéro. Je me suis revu, quelques années auparavant, considérant que le hasard des autres était plus détestable que le mien propre, faire la même chose. Pourquoi cela n'avait-il pas marché pour moi ? Était-ce parce que j'étais trop brouillon, parce que je n'avais inscrit les 49 nombres que sur du carton et déposé ceux-ci dans une enveloppe au lieu d'user de matériaux plus nobles tels le bois et la peinture ?

Le livre raconte des déboires juridiques, l'achat d'un château, la vie débridée pour certains, la maladie pour d'autres. Et la mort. Et il ressort de la lecture de ce livre qu'on lit comme un article de revue de potinages que jamais le bonheur ne s'est pointé. Quand j'ai refermé le livre deux heures plus tard, j'étais content d'être pauvre. Si cela m'était arrivé à moi, cette épreuve de gagner autant de millions, je n'aurais probablement pas eu suffisamment de carburant pour me rendre au jour de mes funérailles, ces funérailles que je retarde en écrivant, comme le notait si justement Borgès. Ouf! je l'avais échappé belle. Jamais plus je ne me ferais de petits tirages personnels. C'était là, je m'en rends compte maintenant, ma première résolution du nouveau millénaire.

Malgré l'heure tardive, je n'avais pas encore sommeil. J'ai allumé un petit cigarillo, changé l'inclinaison de ma lampe de lecture et je me suis servi un petit porto RomariZ 1994. J'ai alors tendu la main vers l'autobiographie de Céline Dion que j'avais reçue d'un ami quelques jours plus tôt. Non, je ne citerai ni le titre exact, ni les coordonnées de ce livre. Je ne suis pas là pour faire de la publicité et, si parfois j'en fais, je me réserve le droit de promouvoir ce que je veux bien promouvoir. J'ai donc lu cette brique jusqu'au midi, en me détestant d'être incapable à mon âge de laisser un livre de côté. Allez comprendre pourquoi. Quelle est cette culpabilité, quel est ce sentiment étrange d'inachevé qui m'assaille et me contraint, quelques jours après avoir repoussé un livre, de m'y remettre et de le boire jusqu'à la lie. D'autant plus que, cette fois-ci, je ne croyais pas à ce je utilisé qui m'apparaissait très masculin au demeurant. Je n'ai rien appris ou ressenti de nouveau depuis que j'avais, il y a quelques années, probablement dans un autre de mes moments de vide existentiel, lu ses deux biographies écrites par Georges-Hébert Germain (l'officielle ?) et par Jean Beaunoyer (la vraie ?). Si le premier racontait et disait finement, en pesant chaque mot et son contraire, l'aculture de la vedette, le deuxième m'avait fait frémir et lancer le livre à bout de bras quand j'y avais lu que, pour son mariage, on avait dû lui coudre, à même le cuir chevelu, sa couronne d'épines et de diamant.

Quand je me suis couché, en fin de matinée, je ne rêvais plus ni d'être riche ni d'être célèbre. J'ai peut-être rêvé cet après-midi-là que moi, oui moi, dans mon cas, personnellement, avec ce que je sais du monde et de moi-même, avec mon bagage, oui moi enfin, je pourrais peut-être accueillir l'argent et la célébrité et être moins con que les autres. Si j'ai rêvé, ce dont je ne suis pas certain, le réveil m'en a épargné le souvenir, si bien que j'invente cela au fur et à mesure.

C'est comme ça, plus je lis, plus je veux lire. Il en est toujours ainsi pour moi. Dans tout. La veille, n'avais-je pas visionné cinq films dans ma journée ? dont je ne retiens que l'émouvant Autant en emporte le vent que je confesse à ma courte honte n'avoir jamais vu auparavant. Ainsi, variant mes boulimies, je poursuivrais ce jour-là ma cure de lecture. Et je choisirais cette fois. J'ai donc écarté quelques plaquettes, regroupé certains titres, et je me suis résolu à m'attaquer au Désert rose de Jean-Paul Daoust, paru en l'an 2000 aux Éditions Alain Stanké. Très différent du Désert mauve de Nicole Brossard.

En cette journée d'esseulement, j'ai lu d'un trait ce roman de la solitude, de l'errance. Ce roman du désir et de la séduction. Ce roman de la peine de vivre. Les descriptions frimassées du parc Lafontaine m'ont ravi, l'observation méticuleuse des passants, les innombrables balades en taxi dans l'urbanité montréalaise m'ont fait croire un instant que je lisais un guide touristique. Daoust aime et décrit sa ville comme si nous y étions. C'est là l'écriture d'un photographe qui est aussi percutante pour transcrire les bouleversements intérieurs que pour décrire les lieux enfumés des errants citadins à la recherche de leurs semblables.

Le personnage principal du Désert rose a un style de vie, une liberté de mouvement, une santé, un porte-feuille que tous pourraient lui envier. Et pourquoi cet être qui soulage les malheurs des autres n'est-il pas heureux ? Un de ses amis croit diagnostiquer que c'est parce qu'il ne peint pas, qu'il n'écrit pas. Parce qu'il ne crée pas.

Ce roman me confirme que jamais je ne voudrais être ni Yve Lavigueur, ni Céline Dion. Le personnage principal, très attachant, semble chercher l'amour alors qu'il traîne déjà les boulets de la passion derrière lui, une histoire impossible qu'il ne peut ni ne veut oublier. Dandy classique, ce personnage gay dépense ses jours dans une oisiveté si artificiellement remplie qu'elle en demeure rigoureusement vide. Le champagne, le coke diète et la ligne de coke le distraient mal de son ennui.

Je me suis refusé, contrairement à d'autres, à lire ce livre comme un roman à clés. Cela aurait gâché mon plaisir. Ce roman décadent, très fin de siècle, est une oeuvre tout à fait nécessaire qui témoignera à jamais de la vacuité de certaines existences qui s'étiolent faute de nourrir un projet. L'aujourd'hui, magnifié de cette façon -et même sans tomber dans le piège du moralisme ou l'emprise des bons sentiments-, constitue une charge implacable sur les suites à long terme des révolutions trop tranquilles qu'on a vengées à coup de flower power, érigeant ainsi en vérités suprêmes le here and now et le culte du moi dont nous avait si magnifiquement parlé Maurice Barrès, dans sa trilogie, à la fin du dix-neuvième siècle.

On sort de cette lecture en prenant des résolutions, non pas pour l'année qui vient, mais pour le reste de cette vie dont on nous a déjà enlevé onze jours et trois secondes. Et si l'ami du personnage du Désert rose avait raison ? Il n'y a peut-être que cela, l'acte créateur, pour introduire quelque chose de personnel dans la création du monde et dans sa représentation, pour réintroduire de la lumière dans nos vies et pour que, à jamais, le nombre des jours soit au moins aussi élevé que celui des nuits. Je n'en exige pas moins.


Réjean Bonenfant



P.S.: En tant que coordonnateur de la Société des écrivains de la Mauricie (SEM), j'invite tous les écrivains de la relève habitant les régions Mauricie et Centre-du-Québec à participer au concours annuel de la SEM en prose et en poésie. Deux bourses, de 250$ chacune, seront attribuées en mai prochain.

Pour participer, il suffit d'envoyer son texte (10-20 pages en poésie et 15-30 pages en prose) pour le 30 avril 2001 aux soins de la Société des Écrivains de la Mauricie, C.P. 666, Trois-Rivières, QUÉBEC, G9A 5J3. Les participant(e)s doivent être âgé(e)s d'au moins dix-huit ans. Le texte doit être signé d'un pseudonyme. Les noms et coordonnées des participant(e)s devront se retrouver dans une enveloppe scellée sur laquelle apparaîtront le titre de l'oeuvre ainsi que le pseudonyme. L'édition 2001 du Concours littéraire de la SEM est sous la présidence d'honneur de l'écrivaine Judith Cowan, récipiendaire du prix de littérature Gérald-Godin l'an passé.


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