2 février 2001



L'imaginaire et l'humain,
par Jean-Denis Pellerin


L'HISTOIRE SANS FIN I (2e partie)

Nous poursuivons aujourd'hui avec la suite de notre analyse sommaire et personnelle du film L'Histoire sans fin I. Vous pouvez lire ou relire la première partie, mise en ligne le 21 décembre dernier, en cliquant ici.


RÉSUMÉ
IV

Atreyu se fait réveiller par Artax qui broute autour de lui : bonne idée, se dit Bastien. Les besoins élémentaires sont toujours intéressants à combler de suite (parlez-en aux Trois petits cochons).
ANALYSE
IV

Une révélation nous est ici faite lorsque Bastien va au-delà de ce besoin élémentaire en déclarant : « Il ne faut pas tout manger. Nous avons encore une longue route à faire. » Et l'enfant de poser en réserve la moitié restante de sa collation apportée à l'école. Le NOUS échappé par Bastien confirme l'identification de l'enfant avec le héros du livre qu'il lit : la quête est aussi la sienne.

V

On entrevoit ensuite un loup qui semble être sur la piste d'Atreyu puisqu'il passe par les mêmes lieux parcourus par ce dernier.

V

Le loup, comme il nous l'apprend lui-même, est au service du néant : ce qui nous dévore, nous mène au désespoir. Ce qui tue le rêve.

RÉSUMÉ
VI

Il faut maintenant qu'Atreyu et Artax traversent les « mortels marécages de la mélancolie ». Artax ne le pourra pas, malgré les soubresauts que les mots « je t'aime, ne me laisse pas », lancés par Atreyu, provoqueront pendant un instant.



ANALYSE
VI

La mélancolie est bien ce qui hante Bastien depuis la mort de sa mère. Le « je t'aime » adressé à Artax doit aussi ressembler à ce que Bastien a pu dire à sa mère mourante...



VII

La dernière chance, le dernier recours : la colline carapace où est supposé loger Morla. Allergique à la jeunesse, Morla sort de dessous sa carapace et demande à Atreyu, qui ne cesse de le questionner du haut de l'arbre où il s'est perché, de s'en aller. Heureusement, il aura auparavant donné l'information qui manquait au héros afin qu'il trouve ce qu'il faut faire pour guérir l'Impératrice : il faut aller le demander à l'Oracle sudérien. « Mais tu ne le peux pas, renonces-y », lui dit Morla. C'est à des milliers de kilomètres et Atreyu est maintenant sans monture. Il part quand même, puisque sa quête l'y oblige.


VII

Morla habite sous une énorme carapace d'où sa tête émerge, un peu comme s'était montrée la tête du libraire dans son fauteuil derrière sa montagne de livres. Les deux se ressemblent, le cinéphile pourra le vérifier. Les deux tiennent le même discours et demandent de renoncer, de « ne plus penser à cela » (Morla à Atreyu à propos de la quête, le libraire à Bastien à propos du livre à ne pas lire). Rien n'a d'importance aux yeux de Morla, comme à ceux de l'adulte devant les problèmes de l'enfant Bastien : avant de dire « nous avons eu une bonne conversation », le père avait parlé tout seul au déjeuner; ici, on apprend que Morla parle tout seul depuis des siècles. Et quand Atreyu lui demande qui d'autre est là (Morla parle de « nous » dans ses remarques), il se fait répondre ceci par le vénérable Morla : « Puisque nous n'avons rencontré personne depuis des siècles, nous avons décidé de nous parler à nous-mêmes. » Cette attitude de l'adulte Morla est une reproduction de celle du père au début : les adultes tiennent parfois un langage pour eux-mêmes, un langage que ne comprennent pas toujours les enfants. À noter qu'Atreyu a obtenu son information essentielle du haut de l'arbre (symbole du fait de s'élever à la connaissance que l'on retrouve entre autres dans Le petit Poucet).

RÉSUMÉ
VIII

Sachant qu'il doit trouver l'Oracle sudérien afin de connaître le remède qui peut sauver l'Impératrice et son royaume du néant qui envahit tout, Atreyu repart dans une course effrénée qui doit le mener à des milliers de kilomètres. Morla n'y croit guère et lui a dit de ne plus y penser, qu'il ne pourrait pas y arriver de toute façon. Mais Atreyu sait qu'il est le seul à pouvoir sauver l'Impératrice… Au moment où, épuisé et près du découragement, il va sombrer dans les marais de la mélancolie sinon sous les crocs du loup (Gmork) qui est à sa poursuite depuis le début de sa quête, l'aide inattendue arrive pour le sauver : le gentil dragon Falcor le tire de sa mauvaise situation.

















ANALYSE
VIII

Tout comme Morla (à qui il ressemble étrangement : visage, silhouette qui émerge de la carapace comme le libraire de son fauteuil et de la masse de ses livres), le libraire avait déconseillé à l'enfant la lecture du livre intitulé L'Histoire sans fin : « Ce livre n'est pas pour toi », avait-il dit à Bastien. De même Atreyu est-il rabaissé par le discours adulte. On a déjà vu que Bastien et Atreyu ont divers points communs : Atreyu est guerrier et monte un cheval, alors que Bastien a sur son sac d'écolier l'image peinte d'un guerrier et qu'il a dit à son père vouloir monter à cheval; les deux ont sensiblement le même âge (les parentés vont s'agrandir dans la suite). On peut quand même remarquer les ressemblances entre ce que lit Bastien, ce qu'il voit dans sa tête et son quotidien des derniers temps : découragé lui aussi, avec un sentiment d'impuissance devant l'adversité des petits camarades (il ne s'est pas défendu et le libraire le lui a reproché), il est isolé et seul avec sa peine (que son père a minimisée au déjeuner). De même Bastien est-il lorsque Falcor le sauve. Comme le père qui secourt sans peine Bastien et ouvre le pot que l'enfant n'arrivait pas à déboucher, Falcor tire Atreyu du marais et le conduit à quelques dizaines de mètres de son objectif : l'Oracle sudérien. Falcor a quelque peu le visage et le caractère optimiste du père, pour qui il n'y a guère de problèmes dans la vie (on l'a vu au déjeuner). Ici, Bastien découvre comme Atreyu que l'aide peut venir, qu'il ne faut pas désespérer : quelqu'un d'autre peut t'aider, t'aimer, te rendre heureux. « Ne renonce jamais, et la chance sera de ton côté », lance Falcor. C'est là un message capital dans de nombreux contes de fées : il faut faire face à la musique, affronter ses peurs malgré les dangers et éprouver sa personne (je pense au Petit Poucet dans la nuit froide de la forêt ou devant l'ogre; il y a aussi le Chat Botté devant celui qui peut se changer en tigre comme en souris). Ce que disent les contes et Falcor est qu'il faut croire que cela peut marcher, qu'il faut persévérer. À quoi Atreyu répond ceci : « C'est bon d'avoir un ami ». Oui, désormais seul sans Artax qui est resté dans les marais de la mélancolie, Atreyu avait besoin de réconfort et d'encouragement. Bastien en a aussi grand besoin, seul qu'il est dans sa peine et ses échecs divers à l'école. Comme chacun de nous, Atreyu découvre qu'il a plus d'un ami insoupçonné...

RÉSUMÉ
IX

En effet, il y a là un couple de lutins qui ont soigné Atreyu depuis son arrivée et qui seront aussi d'un grand secours dans sa quête : elle avec ses médicaments et ses potions, lui par ses expériences sur l'Oracle sudérien.





ANALYSE
IX

Dans les contes de fées, les lutins se comportent généralement comme des enfants, et le "scientifique" comme son épouse n'échappent pas à la règle : disputes pour savoir qui s'occupera du visiteur en besoin, à qui le tour de regarder dans le télescope (« C'est MON télescope »). Mais comme les autres nains des contes de fées, ces petits êtres connaissent toujours le secret des choses. Atreyu apprend que pour atteindre l'Oracle, il faut d'abord passer la barrière des sphinx. Cette barrière est constituée du regard que les sphinx peuvent porter sur celui qui veut passer : il faut donc avoir confiance en soi, croire suffisamment en soi pour aller plus loin. N'est-ce pas cette foi en lui-même qui manque à Bastien pour se défendre dans la vie contre les reproches du père, contre les camarades qui l'agressent, contre sa peur de monter à cheval alors qu'il veut faire partie de l'équipe équestre de son école ? Atreyu n'hésite pas et part vers la porte qui le subjugue, un peu comme le regard suprême des adultes sur l'enfant hésitant à s'affirmer.


Jean-Denis Pellerin

N.D.L.R.: Vous pouvez relire la première partie ou poursuivre avec le troisième volet de cette analyse. Vous aurez peut-être aussi le goût de voir ou de revoir L'HISTOIRE SANS FIN - film allemand de 1984 réalisé par Wolfgang Petersen d'après le livre de Michael Ende - Interprétation : Barret Oliver (Bastien), Noah Hathaway (Atreyu), Tami Stronach, Patricia Hayes. - 94 min. -



L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.

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