16 février 2001


Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


UN POÈTE QUI NOUS GRANDIT
Éric Roberge, de la dénonciation à l'énonciation

Il y a des jours où il me faudrait écrire un poème pour préserver une petite grâce fugitive, pour capturer une étoile trop filante, pour freiner la chute de l'univers et la mienne propre. Devant mon incapacité séculaire – je parle ici de mon âge – à écrire des poèmes, je me rabats sur ceux des autres. Il en a toujours été ainsi. Et le miracle opère. Je lis alors dans les mots précis des autres mes nébuleuses images embryonnaires. Le monde s'ajuste à mes rêves et je suis une autre fois sauvé. Rimbaud monte encore la garde du monde.

Me revoici donc de nouveau en sursis. Finis les transits où l'on croit, le matin, brosser les dents de quelqu'un d'autre. Je revis alors, avec cette certitude que la poésie ne peut être faite que par l'autre de moi-même. Et je suis évidemment jaloux, bavard que je suis, moi qui échangerais, dans mes meilleurs moments de lucidité, tous mes romans pour un seul beau recueil de poésie. Dire qu'il y en a qui aspirent au contraire, qu'il y a des poètes qui rêvent d'écrire des romans. Et qui le font! J'avoue à ma courte honte qu'il n'y a, la plupart du temps, que la lecture du roman d'un poète pour me convaincre de demeurer romancier. Il y a naturellement des exceptions qui se nomment Élise Turcotte ou Carole David qui ont fait le saut, mais qui ne m'offrent aucune garantie quant au mien. Un mauvais roman sera toujours, à mes yeux, moins catastrophique qu'un mauvais recueil de poésie.

Je lis donc parfois un poète qu'il me plaît par la suite de suivre à la trace. Et qui montera la garde du monde pour moi. Je parlerai donc aujourd'hui de l'un de ceux-là, Éric Roberge, jeune poète de Trois-Rivières qui a publié pas moins de sept recueils depuis 1993. À trente-deux ans, il a derrière lui une carrière dans l'armée qu'il a désertée pour étudier en littérature.

Évoquant son expérience dans l'armée, il me revient en mémoire notre première rencontre que lui-même m'a racontée par la suite. C'était au Salon du livre de Trois-Rivières il y a de cela fort longtemps, vers la fin des années quatre-vingt, un salon auquel participait Yves Thériault à qui je vouais une grande admiration. J'étais à ce moment très fasciné par qui tenait la plume. Et je faisais une certaine collection de dédicaces, n'étant pas peu fier de celles des Claude-Henri Grignon ou de Lionel Groulx que je devais probablement conserver sous clé. Thériault, nouvellement paralysé, m'avait dessiné son autographe. Tout cela pour dire que, fort de ces transports, j'avais accueilli à mon stand le jeune Éric Roberge avec qui la conversation s'était engagée. Je n'avais pas été peu surpris d'apprendre qu'il œuvrait au sein de l'armée. Boris Vian avait laissé des traces indélébiles en moi. Aussi, j'avais demandé à Roberge, tout intolérant que j'étais et que je suis encore parfois : « Comment peut-on être jeune et être dans l'armée ? » Je l'avais naturellement vexé.

Maintenant, Éric Roberge est professeur de littérature au Cégep de Trois-Rivières. Il a toujours été actif au sein de la communauté littéraire, notamment à la direction d'une collection aux Écrits des Forges, à la présidence de la Société des écrivains de la Mauricie ou encore au Comité Trans-Québec de l'Union des écrivains québécois. Encore aujourd'hui, après plusieurs lectures publiques, notamment en France, au Sénégal et au Mexique, il fait partie du comité de rédaction de la revue littéraire Exit.

Mais c'est du poète que je veux parler aujourd'hui. Il a d'abord publié Cette vie pleine d'insoutenable aux Écrits des Forges en 1993 et, dès l'année suivante, à la même maison d'édition, Cette nudité chauffée à blanc, deux recueils dénonciateurs où le poète donnait à voir le monde et ses travers. Son expérience militaire, allégorie du rapport amoureux, y tenait la portion congrue. Il s'agissait là d'une belle entrée dans le monde de la poésie. Cette nudité chauffée à blanc vient tout juste de sortir au Mexique, traduit en espagnol, sous le titre Esta desnudez al rojo blanco. Il s'agit d'une coédition des Écrits des Forges et de Mantis Editores. Dans ces deux premiers recueils, c'est comme si Roberge donnait à voir la beauté du monde par son contraire. Les titres eux-mêmes, évocateurs, démonstratifs, trahissent cette volonté, cette insistance du poète à montrer sa vision du monde.

En 1996, avec Trafiqueurs de nuit, Roberge passe en quelque sorte à une forme d'aveu. Il ne montre plus, il révèle. Il parle plus aisément de lui-même, de l'intime. Il semble avoir trouvé une nouvelle voie. Comme si le monde s'était encore élargi. À jamais, l'autre est là, l'autre l'habite :
je viens à toi à ta souffrance
je m'offre à la foule de ton visage
je n'ai jamais vu semblable parade
m'aborder me traverser ,
dira-t-il. Il n'y a qu'un poète pour oser dire :
j'ai une facilité une fureur
à mentir à faire l'amour
à détourner à chaque instant
ta solitude dans ma solitude .
Ce recueil, qui a donné son titre à l'émission de Tony Tremblay à la chaîne culturelle de Radio-Canada, m'apparaît comme une charnière dans l'œuvre encore jeune de Éric Roberge.

Dans chacun de ses recueils, Éric Roberge conserve intacte sa conscience du monde. Il sait ce qui se passe sur sa planète. Et il en parle avec bonheur, sachant désormais que son expérience personnelle fait partie de la conscience du monde.

À ce titre, l'année 2000 aura été une année faste pour Roberge. Il a tout d'abord réédité L'abîme hospitalier de Louis Dantin qu'il a fait paraître aux Écrits des Forges avec une simple et percutante présentation. Il est comme ça, Roberge, il voue une grande admiration, sans s'en cacher, à plusieurs de ses prédécesseurs, que ce soit Dantin, Breton, Francis Ponge ou le divin Marquis. Certains auteurs l'ont modelé et la majorité de ses recueils sont placés, avec les exergues, sous le patronage d'un auteur dont il interroge l'influence sur lui-même et sur la poésie.

Ainsi, dans un texte intitulé « L'anti-père », qui inaugure le recueil Le crime n'existe pas, paru aux Écrits des Forges, il s'interroge : que dois-je à Sade. Force lui est de reconnaître que l'univers de Sade l'a plutôt ouvert à la poésie qu'au libertinage. En exergue, il nous livre une citation de Histoire de Juliette de Sade qui livre les clés du titre de son recueil. Sade dit : « Le crime n'a pas la moindre réalité; ou plutôt, la possibilité du crime n'existe pas, car il n'y a pas moyen d'outrager la nature. »

Il existe souvent une œuvre dans la vie d'un auteur qui en est une de réconciliation avec la pérennité du monde. C'est parfois l'arrivée d'un enfant, la paternité, cette petite chose qui débarque dans nos vies et dans nos œuvres et qui éclaire le monde d'une façon différente. Nous avions déjà remarqué cela dans plusieurs œuvres dont celles de Louis Jacob et de Daniel Dargis. Et d'Élise Turcotte. Ce qu'il faut de saine inconscience pour mettre un enfant au monde s'apparente à l'émouvant idéalisme de qui fait profession d'écrire. Ainsi, en plus du discours amoureux, Roberge nous dira :

la fontanelle non soudée
d'un enfant
qui respire mais craque
sous les coups
ou encore
ton innocence
est un colis propre
et piégé
qu'on dépose tout doucement
dans le cabinet des apocalypses .

Éric Roberge
Nous voyons là toute la force de l'enfance, de la nôtre, de celle de notre enfant, qui vient faire échec à la déconcertante fureur du monde. L'antidote se trouve peut-être
dans le quotidien répétitif
qui s'effondre
dans une risette d'enfant .
Mais il ne faut pas croire que le poète a rangé son arsenal, qu'il a rendu les armes. Son combat se poursuit. Il est conscient que la présence de l'enfant, que « (sa) signature (lui) permet / de rester à flots. » Le monde demeure ouvert, tel que cela apparaîtra dans le recueil suivant paru aux Éditions des Glanures et qui constitue une poursuite dans la quête d'affirmation de Roberge. Si les premiers recueils montraient, dénonçaient, donnaient à voir, les deux derniers témoignent, affirment, énoncent, disent de belle façon une nouvelle façon d'être au monde. L'univers de l'intimité a été conquis.

Ce plus récent recueil s'intitule Les objets nous épuisent. Encore là, Roberge, poète de l'urbanité, inaugure son recueil avec une citation, cette fois-ci de Francis Ponge : « Il faut que les choses vous dérangent. Il s'agit qu'elles vous obligent à sortir du ronron... ». La promesse est tenue. Les choses, effectivement, sortent le lecteur de son engourdissement. Dans cet inventaire de la réalité que dresse Roberge en parlant des objets, il y a toujours, en creux, les figures de la mort. Il donne raison à cet autre passage sarcastique de Ponge qui dénonce l'omnipotence de l'objet dans nos vies. Ponge dira : « L'objet est plein de droits... c'est moi qui ai tous les devoirs à son égard. » Et Roberge ajoutera :
Nos montres sur le sol continuent
de tourner en rond
nos portefeuilles
garnis à ras bord de cartes inutiles
supportent les trousseaux de clés
qui n'arrivent pas à ouvrir les déserts
qui nous brûlent encore ici et là.
Pour se défendre, se réarmer, Éric Roberge tentera de se recentrer sur lui-même, « je me repose des miens / de moi de mes semblables », et il jouera même d'une certaine désinvolture : « j'agis en touriste devant le charnier à inspecter. » Il interroge également l'amour, la relation amoureuse :
Je me ferais débaptiser le sang et les muscles
si les galeries de sel qui se perdent en toi
me promettaient de prolonger cette fraîcheur.
Dans ce recueil de Roberge, le regard du poète est implacable. Même les règnes se confondent, un peu comme dans Zola, notamment dans Germinal où les humains devenaient des bêtes, où le Voreux toussait comme un humain, où le charbon s'animait. Ici, le poète parle de ses voisins :
Parmi les scotophiles d'un duplex avoisinant
un insecte taré humain
oblige son chien à uriner, à déféquer
sur son balcon fraîchement à moitié rénové .
Il termine en affirmant que « les mouettes hypocrites / courtisent (sa) voisine. »

La parole du poète est là pour demeurer. Elle s'ancre dans nos mémoires telle cette ligne de Roland Giguère qui nous disait, le plus simplement du monde, « que la main du bourreau finit toujours par pourrir. » Cette fois-ci, je retiendrai de Roberge cette petite chose tout à fait dérangeante : « Les objets ne peuvent nous apprendre à mourir ». L'humilité que ça prend pour reconnaître que notre trousseau de clés nous survivra !

Toute la poésie de Roberge en est une de l'urgence de se rêver devant le vertige de vivre. C'est là, pour le lecteur que je suis, ce que j'ai voulu faire ressortir. Mais il y aurait toute une étude à faire sur l'esthétique de Roberge, sur sa capacité de jongler avec les mots, sur ses néologismes, ses images, sur la musique et le rythme qui se dégagent de ses textes. Cela pourrait faire l'objet d'une toute autre étude que je laisserai cependant à de savants confrères.

Au beau mitan de Les objets nous épuisent, Éric Roberge, humble et solidaire, nous confie : « je ne suis pas seul à être ce que je suis. » J'ajouterai seulement qu'il est peut-être le seul à faire ce qu'il fait et, surtout, à le faire de cette façon. Il faut lire toute l'œuvre de Éric Roberge comme étant l'itinéraire d'un fabuleux voyage vers la lucidité.


Réjean Bonenfant



P.S.: En tant que coordonnateur de la Société des écrivains de la Mauricie (SEM), j'invite tous les écrivains de la relève habitant les régions Mauricie et Centre-du-Québec à participer au concours annuel de la SEM en prose et en poésie. Deux bourses, de 250$ chacune, seront attribuées en mai prochain.

Pour participer, il suffit d'envoyer son texte (10-20 pages en poésie et 15-30 pages en prose) pour le 30 avril 2001 aux soins de la Société des Écrivains de la Mauricie, C.P. 666, Trois-Rivières, QUÉBEC, G9A 5J3. Les participant(e)s doivent être âgé(e)s d'au moins dix-huit ans. Le texte doit être signé d'un pseudonyme. Les noms et coordonnées des participant(e)s devront se retrouver dans une enveloppe scellée sur laquelle apparaîtront le titre de l'œuvre ainsi que le pseudonyme. L'édition 2001 du Concours littéraire de la SEM est sous la présidence d'honneur de l'écrivaine Judith Cowan, récipiendaire du prix de littérature Gérald-Godin l'an passé.


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