29 mars 2001



L'imaginaire et l'humain,
par Jean-Denis Pellerin


L'HISTOIRE SANS FIN I (4e partie)

Nous poursuivons et concluons aujourd'hui notre analyse sommaire et personnelle du film L'Histoire sans fin I. Vous pouvez aussi lire ou relire les première, seconde et troisième parties.


RÉSUMÉ
XV

Atreyu quitte le mangeur de pierres et entre dans une sorte de grotte où des scènes sont peintes : on y reconnaît entre autres celle où Artax périt dans les mortels marécages de la mélancolie, la colline-carapace de Morla et le passage du miroir. Puis Atreyu s'attarde à une scène peinte que l'on n'a pas encore rencontrée : deux grands yeux de loup qui se détachent dans le noir ! En se retournant, Atreyu voit Gmork, son poursuivant que nous avions entrevu dans les marais. Il lui apprend qu'il est le serviteur de celui qui détient le pouvoir sur ceux qui, n'ayant plus de rêves à cause de l'anéantissement de Fantasia, sont désespérés. « Les gens sans rêves sont faciles à soumettre », lui déclare en substance Gmork. Atreyu reconnaît son échec à sauver Fantasia parce qu'il ne peut arriver aux humains qui seraient aux limites de Fantasia. Gmork s'esclaffe et le traite d'enfant stupide : « Fantasia n'a pas de limites ! » Le guerrier Atreyu n'a d'autres choix que d'engager le combat avec celui qui a été envoyé pour l'empêcher de rejoindre un humain.

ANALYSE
XV

De la même manière que la forêt dans la nuit est la figuration des désirs enchevêtrés dans l'intériorité de l'être, de même la grotte est-elle une figure du monde intérieur où les événements s'inscrivent : rien ne se perd, tout ce qui a été vécu est emmagasiné en chaque être. Au point de conditionner ce qui vient vers soi : la rencontre entre Gmork et Atreyu était donc inévitable. Atreyu, comme tout enfant, ignore bien des choses que les adultes savent : Bastien découvre que l'on ne sait pas toujours tout. Il apprend aussi que son manque de défense lui vient de la perte du goût et du droit de rêver : sa mère est morte et son père l'a enjoint de remettre les pieds sur terre. Il n'attend et n'espère plus grand-chose. D'ailleurs, on ne l'a pas vu rire ni sourire depuis le début de cette histoire ! Résigné comme le mangeur de pierres, il s'est laissé maltraiter par les camarades de classe : « Pourquoi ne leur as-tu pas donné un bon coup de poing ? », lui avait demandé le libraire. À quoi Bastien n'avait répondu que par ces mots vagues, mais qui nous renseignent sur son désarroi : « Je ne sais pas ». On comprend donc que celui qui rêve et réalise ses rêves n'a pas d'autres maîtres que lui-même. Comme on l'a mentionné plus tôt, ce sont nos rêves qui font la réalité, notre réalité. C'est pourquoi l'on pouvait dire avec Ionesco que « tout ce qui est imaginaire est vrai, et rien n'est vrai s'il n'est imaginaire ». « L'homme est fait du tissu de ses rêves », nous dit aussi Shakespeare.

XVI

Vainqueur, mais désormais seul, Atreyu continue d'avancer péniblement. Entre-temps, Falcor a récupéré au fond de l'eau le médaillon magique qui guidait Atreyu. Encore une fois, l'aide inespérée arrive pour sauver Atreyu du néant qui était sur le point de l'emporter. Monté sur Falcor qui l'a retrouvé et sauvé, le guerrier parcourt les restes du royaume et débarque enfin à la tour de l'impératrice. Tout est perdu, semble-t-il. Atreyu dit qu'il n'a pas contacté d'humain pour donner le nouveau nom nécessaire à la survie de l'impératrice. Mais la jeune impératrice voit la chose autrement...

XVI

Souvent dans les contes de fées, le héros reçoit une aide inattendue (manifestation des ressources intérieures insoupçonnées). Tout cela semble vain puisqu'il ne reste que trois éléments pour royaume : la tour, en danger tout comme l'impératrice inaccessible (pôle d'amour qui recevra justement le nom de la mère idéalisée) ; Falcor (dont le visage et l'éternel optimisme rappellent le père de Bastien) et Atreyu (auquel s'identifie Bastien, comme nous l'avons vu). C'est bien là l'univers restreint de Bastien depuis la mort de la mère.


RÉSUMÉ
XVII

L'impératrice savait qu'un enfant de la Terre devait lui donner un nouveau nom, mais il fallait qu'Atreyu vive ses épreuves et ses émotions afin que l'enfant aussi sache qu'il est lui seul capable de sauver l'univers du rêve et le droit de rêver. Elle dit que l'enfant de la Terre « lit sa propre histoire » et elle lui demande donc directement d'intervenir : « Sauve-nous, Bastien ! Dis mon nom ! » Bastien ne peut pas croire qu'il est si important. On ne peut pas le connaître à Fantasia. Mais devant l'imminence de la destruction totale de Fantasia, il ouvre la fenêtre du grenier et lance dans la nuit le prénom de sa mère morte. Aussitôt, les éléments déchaînés se calment et l'impératrice est à ses côtés. Du royaume de Fantasia, il ne reste qu'un grain lumineux que l'impératrice offre à Bastien pour qu'il recommence à croire en ses rêves.




ANALYSE
XVII

Shéhérazade (dans les contes de fées, la princesse est le plus souvent le symbole de l'inconscient qui sait) connaissait tous les récits susceptibles de restaurer l'amour et l'équilibre de l'esprit chez son prince (figure habituelle du conscient perturbé). De même, l'impératrice sait-elle ce qu'il faut faire et qui doit le faire. Le fait qu'elle (personnage de fiction) s'adresse à celui qui lit (dans le réel) fait passer cette histoire du merveilleux au fantastique (on a déjà noté quelques touches de fantastique plus tôt). Stimulé par une figure de son propre inconscient, Bastien réagit et finit par croire qu'il peut faire quelque chose (estime de soi retrouvée). Si bien qu'il osera aussi monter Falcor, lui qui redoutait le fait de monter à cheval. Il affrontera ses camarades hostiles : « On vous aura », lance-t-il. Et c'est dans la joie qu'il se lance hors de la nuit dans la lumière du jour. Notre vie et notre réalité passent par nos rêves, reconnus et acceptés. Lorsque nos rêves se réalisent, notre moi s'accomplit, s'actualise.



Conclusion


Finalement, c'est toujours en soi qu'on lit. C'est soi que l'on sauve : le salut est en soi. Voilà pourquoi il ne faut se soumettre qu'à soi-même. On a toujours raison d'être soi.

De plus, l'épisode de la grotte nous le rappelle, rien ne se perd : tout est, toujours et encore. Tout ce qui est vient de ce qui nous habite, de ce que nous sommes ou croyons être. En rêve et en réalité.

« Au début, c'est toujours la nuit », dit finalement l'impératrice à Bastien. Au départ, on ne se connaît pas. On sort de sa prime enfance, de son inconscient, de sa nuit. On naît de sa propre nuit. Si on l'ose : sinon, on reste dans la nuit et l'on s'y soumet en silence.

Bastien s'est remis lui-même au monde et il s'avance, joyeux, dans le matin. Hors de sa nuit. En fréquentant son imaginaire grâce à la lecture, il a trouvé en lui la force d'affronter à nouveau le réel. Comme cela se passe le plus souvent avec les contes de fées, l'imaginaire et le rêve ont servi à restaurer l'intériorité d'un être (lecteur) perturbé et au bord du découragement.

Le rêve peut aussi être à l'origine du jaillissement de l'écriture chez un écrivain : Marcel Proust en constitue un bon exemple. Dans les prochaines chroniques, à l'automne 2001, nous verrons d'ailleurs comment le rêve et la mémoire involontaire (le rêve éveillé, dirait Freud) sont à la base de l'écriture dans À la recherche du temps perdu.


Jean-Denis Pellerin


NDLR : Vous pouvez lire ou relire la première, la deuxième ou la troisième partie de cette analyse.

Exceptionnellement sur Rabaska, nous vous proposons deux sites en langues étrangères, complémentaires à la présente analyse du film L'Histoire sans fin I.
  • D'abord une analyse de la narration (à partir des théories de Vladimir Propp) et de la mise en scène du film (à partir du livre de Louis Gianetti Understanding Movies, publié chez Prentice Hall en 1982) : Den Oängliga Historien par Anna Knochenhauer, sur le site du département des Humanités de l'Université de Skövde en Suède. Pour naviguer dans cette étude suédoise, utilisez le bouton retour de votre fureteur.

  • Et un site consacré de façon tout à fait exhaustive à L'Histoire sans fin I (scénario, collection d'affiches et de bandes sonores, extraits vidéo du tournage et de la réalisation, etc.). Certaines pages sont par contre fort lourdes, comme la « Galeria zdjêæ z filmu » qui permet de voir des séquences de tout le film : 150 images cliquables en une seule page ! Ce site polonais, qui ouvre avec un diaporama du film et sa chanson thème en fond sonore, fait partie du « Neverending Story Webring », cercle Web qui regroupe 90 sites rattachés de près ou de loin à ce film culte.
Vous aurez peut-être aussi le goût de voir ou de revoir L'HISTOIRE SANS FIN - film allemand de 1984 réalisé par Wolfgang Petersen d'après le livre concept de l'auteur allemand Michaël Ende (1930-1995) édité chez Stock - Interprétation : Barret Oliver (Bastien), Noah Hathaway (Atreyu), Tami Stronach, Patricia Hayes. - 94 min. -



L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.

Pour faire connaître ce texte à un ami, cliquez ici.



© Jean-Denis Pellerin & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2001-2004) Tous droits réservés.