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quétaine23 AVRIL 2001

Capsule de chez nous,
par Serge Fournier




Le mot de la semaine : quétaine




QUÉTAINE : nom et adj.
(principales variantes graphiques kétaine, quétenne).



Définitions :
  • Nom
  1. (Vieilli). Nom. Personne sans ressources, mal vêtue, dépenaillée ; mendiant.

    Exemples d'emploi :

    1. « Dans les années '40, à Saint-Hyacinthe, le quartier pauvre de la ville était situé aux environs de l'ancien Marché à foin et en avait pris le nom. Un peu comme les quêteux de grand chemin, certaines familles de cette paroisse quêtaient de porte en porte pour arriver à joindre les deux bouts. Finalement, d'autres clans, souvent pas tellement mieux nantis mais définitivement mieux organisés, les adoptaient avec beaucoup de générosité. Ma mère avait ses "pratiques" comme elle les appelait dans son vocabulaire parfois surprenant. Ces gens s'adressaient à nous quand le besoin se faisait trop grand, espérant recevoir parfois un peu de nourriture mais d'abord et avant tout, aux changements de saisons, des vêtements qu'ils allaient porter... ou vendre. Ma famille était loin d'être riche, mais maman était une couturière très habile. Ma sœur et moi étions donc vêtues non seulement très proprement mais avec beaucoup de goût. Il nous arrivait plus tard de revoir nos vêtements devenus trop étroits, portés par les enfants des familles quêteuses, les quétaines du Marché à foin [...] » (CHAMPAGNE [Andrée] [première femme nommée vice-présidente de la Chambre des communes du Canada, actrice et comédienne]. Lettre reprise [avec la permission de Mme Champagne] du site « Panthéon de la kétainerie », 1994 [en référence aux années 40].)

    2. « C'est un des derniers survivants d'une des plus vieilles familles du Marché-au-foin, Jean Boileau, qui m'a donné la solution de ce casse-tête chinois [...]. Après lui avoir versé l'obole habituelle, je lui demandai pour quelle raison on disait de lui qu'il était un quétenne. " C'est bien simple, répondit-il, c'est parce que c'est mon nom. Comme c'était celui de mon père. Nous sommes des Boileau, dits Quétenne, ou des Quétenne dits Boileau ; je ne me rappelle plus lequel de nos deux noms va devant l'autre. " » (Le Clairon, 10 février 1950, p.2, Saint-Hyacinthe, d'après T.D. BOUCHARD [ancien maire de Saint-Hyacinthe], in Mémoires, Ma Vie privée [FTLFQ].)

    3. « Mais d'où venait donc l'appellation quétenne ? Il faut savoir qu'il y a environ un siècle une colonie d'immigrés espagnols s'établit non loin de Saint-Hyacinthe. Ces déracinés apportaient tout un bagage de traditions et de superstitions qu'ils communiquaient à leurs nouveaux compatriotes. Ainsi, les Espagnols parlaient souvent des gitanes et de leurs pouvoirs diaboliques [...]. Or, en espagnol, le mot " gitane " se prononce " quitenne " [kitèn], puis quétenne, rien n'est plus logique ni plus vraisemblable. » (DAVIAULT [P.], in La Patrie, 12 mai 1957, p.41 [FTLFQ].)

    Syntagmes : Quétaines-du-marché « pauvres des faubourgs qui viennent au marché [emplacement central d'une ville, où se tenait la vente, généralement à prix modique, des denrées alimentaires] » ; Quétaines du Marché-à-(au)-foin « quêteux du marché central de Saint-Hyacinthe », comparé avec Quêteux-de-Saint-Roch [ville de Québec].

  2. (Valeur figurée, péjoratif.) Nom. Individu jugé comme décadent en regard des mœurs, des modes (plus particulièrement des vêtements), des idées, des valeurs, de la compétence.

    Exemples d'emploi :

    1. « Hosanna est un travesti habillé comme Elizabeth Taylor dans " Cléôpatre ", en infiniment plus cheap, évidemment. Une Cléôpatre-de-la-Main. Sa robe est en dentelle rouge vin ornée de dentelle or " d'époque ". La perruque est en " cheveux véritables ". Les sandales viennent directement de l'avenue du Parc et l'amoncellement de bijoux, de colliers, de bracelets, de chaînes [...] proviennent de tous les quinze cents et de toutes les " bijouteries " comprises entre Amherst et Saint-Laurent, sur la Catherine.

      HOSANNA ­ " Maudite kétaine ! Maudite kétaine ! Maudite kétaine [...] Trois heures d'ouvrage, pis une demi-livre de brillants sus le yable ! [...] Maudite kétaine! " » (TREMBLAY [Michel]. Hosanna suivi de La duchesse de Langeais, [Notes de scène] pp.12 et 13, Montréal, Les Éditions Leméac, 1973. [Présenté par Les Insolents de Val d'Or au printemps 1969, puis au Quat'Sous (Montréal), en mars 1970.])

    2. « [...] les commissaires des écoles catholiques de Montréal (CECM) ont assez mal accueilli les protestataires, les traitant de " kétaines " parce qu'à leur avis les parents essayaient de jouer sur les sentiments. » (BEAUGRAND-CHAMPAGNE [Paule]. « Cinq cents enfants s'en prennent aux commissaires d'école », in Le Jour, 9 mars 1974, p.7, col.2.)

    3. « Pendant une certaine période nous avions un slogan, dit Sirois, " À mort les kétaines ! " Là-dedans on mettait Pierre Marcotte, Chantal Roy, Michèle Richard [...] » (Allô-Vedette, 21-28 janv. 1989, p. 38, col.1.)

    4. « Moi, je suis en santé. Je ne bois pas ; je ne fume pas, et au risque de passer pour une kétaine, je n'ai jamais touché à la drogue [...] » (LOUVAIN [Michel], in Le Journal de Québec, 11 août 1990, p. 38, col.1)

    5. « [...] dans " Broue ", par exemple, je dois mettre plusieurs costumes absolument hideux. Un de mes personnages, un vrai quétaine ­ le genre qui conduit une Camaro ­ porte des pantalons de fortrel brun, vous savez, ceux dont le pli ne part jamais ! [...] » (MESSIER [Marc], in Châtelaine, Édition spéciale « Mode beauté, printemps-été 93 », 1992, p.50, col.2)

  • Adjectif
  1. (Moderne, dépréciatif) Adj. Se dit de vêtements, d'une mode, de mœurs, caractérisés par l'usage hétéroclite d'éléments jugés comme vieillots et de mauvais goût par la culture établie.

    Exemples d'emploi :

    1. « [...] Les années ont passé, mais les habitudes et les expressions de notre jeunesse ne nous laissent pas toutes pour autant. Un jour, vers la fin des années 50, au cours d'une répétition des " Belles Histoires " [émission de Radio-Canada], avec des camarades de travail, nous partagions des opinions sur un costume ou une nouvelle mode. J'ai oublié de quoi il s'agissait. J'ai émis le commentaire suivant : " Moi, je trouve que ça fait quétaine ". Denise Filiatrault a répondu : " Ça fait quoi ? " J'ai répété : " Quétaine ! ", en expliquant : " Ça ne va pas ensemble. Ça n'a pas d'allure ! " Quelques semaines plus tard, Denise et Dominique avaient inséré l'expression dans un de leurs sketches et le monstre était lancé sans que j'y puisse grand chose et sans qu'on me permette de préciser que l'expression originale s'appliquait strictement aux habitudes vestimentaires. » (CHAMPAGNE [Andrée]. Lettre reprise [avec la permission de Mme Champagne] du site « Bienvenue au panthéon de la kétainerie », 1994 [en référence aux années 60].)

    2. « Aie, je me rappelle à Trois-Rivières, y'avait un gars du nom de Keating, y portait toujours des habits qui flashaient [voyants], c'était un vendeur d'autos, je pense. On disait : " As-tu vu ça, c'est Keating ! " C'est de là qu'est venu le mot quétaine. » (Informateur masc., 48 ans, Trois-Rivières, CELM, 1972.)

    3. « [...] on cesse de se poser des questions, on se trouve beaux, on se dit que peut-être enfin c'est arrivé, la fin de l'ère quétaine, que l'industrie locale du disque est sortie du bois, réchappée une fois pour toutes, et qu'à partir d'hier on s'est trouvés, on s'est inventé nous-mêmes un style. » (HOMIER-ROY [René]. « Anatomie de l'autre chanson québécoise », in La Presse, 27 janv. 1973, Cahier D, p.4, col.4.)

    4. « Mais surtout Régis Lévesque. Je connais Régis Lévesque depuis longtemps, mais je ne l'avais jamais vu en action devant son public. Enfoncé Deschamps, dépassé Sol, quétaines les Tannants, Régis n'a pas de rival, Régis est le roi [...] » (La Presse, 26 sept. 1979, p. B-16, col.1.)

    5. « Le mot est souvent employé pour définir quelqu'un qui suit une ancienne mode, une personne qui s'habille avec du vieux linge des années 80 ou bien des objets quétaines, un carton avec une femme nue accrochée au miroir d'une automobile. Le mot s'emploie dans bien des contextes. Très pratique pour passer un commentaire sur quelqu'un qui porte des vêtements excentriques. » (Caroline RIVARD, 18 ans, Saint-Élie-de-Caxton, 2001, CELM.)

Dérivés : quétainerie ; quétainement ; quétainisant ; quétaineville (FTLFQ, CELM).

Historique : Certaines sources mentionnent que quétaine serait une modification des noms propres Keating ou Keaton et même de l'espagnol gitana [hitana]. Sans exclure radicalement ces propositions, il est toutefois plus vraisemblable de voir en quétaine un représentant de la famille de quêter, « mendier », hérité du latin quaerere, verbe panroman, « chercher et demander, tenter de se procurer » lui-même déplacé par quérir (aussi du latin quaerere) « chercher pour amener ». En France, du XIVe au XVIe siècle, questain « quêteur » qui survit encore dans l'Est et le Sud-Est ; aussi dans le Nord-Ouest, quêtin « qui a des ressources à peine suffisantes ». Ces formes et ces acceptions voisines ont aussi survécu en Suisse romande (FEW. DHLF).

En québécois, quétaine, rare avant 1930, s'est d'abord infiltré dans l'usage à titre de nom commun, puis comme adjectif (vers 1950). Quétaine (nom et adj.) a connu une expansion considérable dans les années soixante et soixante-dix, suite à l'insertion du vocable dans des sketches télévisés, notamment pour la populaire série Moi et l'autre [1966-1972 et 1995-1997] qui mettait en vedette Denise Filiatrault et Dominique Michel (V.II. Adj. Ex.1). Le mot, toujours vigoureux, donne lieu à de nombreux dérivés (V. Rubrique). Aujourd'hui, il est presque exclusivement employé (FTLFQ et CELM) pour parler de personnes et d'objets, en se référant strictement à l'apparence physique, ou pour nommer des comportements excentriques, voire stupides (Enquêtes effectuées, en avril, auprès d'une centaine d'étudiants du Collège Shawinigan, CELM, 2001).

Catégorie : Innovation lexicale (à partir de formes dialectales).



Serge Fournier

L'auteur est professeur de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.


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