Chroniques
La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant

TESTAMENT SAISONNIER
Rien ne vaut une petite maladie physique pour reprendre contact avec son corps, pour amorcer une courte réflexion sur l'étourdissement quotidien qui peut être le nôtre; pour permettre à la joie de renaître quand l'hypocondrie coutumière nous fait imaginer le pire.
Ça commence par ce que l'on croit être une grippe. On est d'abord un peu sceptique car un vaccin nous a été administré qui nous a permis de traverser l'hiver. Puis, le doute, corrosif, s'installe. Au fil des jours, on reconnaît les limites de la science. Finalement, on se fait une
raison : une grippe, ce n'est toujours qu'une grippe. Et ça dure une semaine ou huit jours, selon qu'elle est soignée ou pas. Les quintes de toux vous arrachent l'âme, le cur vous lève jusqu'aux molaires et les cinq ou six crises d'angine quotidiennes vous persuadent que vous pourriez crever là, dans le noir
seul comme quelqu'un qui
meurt, avant de vous en apercevoir, avant que le réveil ne sonne.
Une semaine et un jour s'étant écoulés, je me suis décidé à consulter. On m'a félicité d'avoir reçu le vaccin anti-grippal. Il a été efficace. On m'a congratulé d'avoir également reçu celui contre la pneumonie qui a aussi été d'une grande utilité. Ni grippe, ni pneumonie. Cependant, une
bronchite sévère. Du coup, j'ai été soulagé. J'avais eu le temps d'imaginer, innocent fumeur que je suis, une maladie des poumons qui aurait pris son nom dans les signes du zodiaque. Quel soulagement, quelle
légèreté ! Une simple bronchite. On m'a fourni des comprimés de codéine pour une semaine. Adieu,
docteur !
Je n'avais pas compté sur une certaine euphorie, forcée d'arriver. J'avalais des sirops et suçotais des pastilles quasiment à largeur de jour pour calmer les irritations. La codéine se chargerait du gros travail. J'ai donc passé une semaine dans les vapes, m'endormant un peu partout, aux coins des rues, sur les tables de café. Avoir fait l'amour, je suis persuadé que je me serais endormi avant d'avoir fini.
Mais une semaine de codéine est vite passée. Je suis donc retourné consulter un autre quelqu'un qui m'a enlevé la codéine, le vilain. On m'a photographié l'intérieur et on m'a dit qu'on me téléphonerait seulement s'il y avait une mauvaise nouvelle. Je suis revenu chez moi avec une pompe avec laquelle j'aspire, matin et soir, une poudre blanche dont je ne connais pas le nom. C'est ainsi que, depuis cinq ou six jours, j'ai l'impression de
« sniffer » avec la bouche. Le seul petit problème pour moi ce qui est peut-être une bénédiction pour les autres, c'est que j'ai perdu la voix. Je crois que je n'avais pas écouté les autres aussi intensément depuis l'âge de dix mois. J'en ai encore pour quelques semaines à me poudrer les amygdales. Au moins, le téléphone n'a pas sonné. Le
même effet secondaire que pour la codéine perdure. Je m'endors partout. J'essaie de rester chez moi le plus possible car cela me gêne un peu, parfois, après coup, d'avoir dormi avec des gens que je ne connais même pas.
C'est dans cette ambiance de
« mort annoncée » que j'ai dressé, il y a quelques jours, le bilan littéraire de mon année; comme, adolescent, je faisais mon examen de
conscience chaque soir avant de m'endormir. On ne se prépare pas à la légère à quitter le monde et ses pompes. Ça laisse des traces. Si l'entreprise en soi est un peu vaine, elle m'a permis de comprendre ma fatigue et de m'interroger de nouveau sur l'immense besoin d'attention, la pitoyable quête d'amour que constitue toute publication.
Ma saison a donc commencé par la publication d'un roman,
« les Vendredis amoureux », aux éditions des Glanures. J'ai écrit les textes de trois allocutions que j'ai prononcées ici, et un peu là, sur l'importance de
« la librairie comme lieu de
reliance », sur le
« pourquoi écrire » et, finalement, j'ai rendu un
hommage mérité au sieur Yves Boisvert de la Congrégation des Chaouins Supérieurs. J'ai fait paraître une nouvelle et deux commentaires critiques dans le revue
Art Le Sabord, intitulés
« Une lettre à
Pauline », « L'amoureuse téflon » et
« Donner son âme à
bouffer », respectivement dans les numéros 55, 56 et 58. Dans le deuxième numéro de
Tiroir de l'Imajuscule, j'ai publié
« Un petit mardi
matin ». (Il n'y a ici aucune raison logique d'introduire un nouveau paragraphe, ce que je fais tout de même car l'énumération est vraiment trop longue et l'effet panoptique de ce texte le commande).
J'ai écrit un compte-rendu pour
Lettres québécoises, publié une lettre ouverte intitulée
« Âmes sensibles ne pas
s'abstenir » dans le
Nouvelliste et, toujours dans ce quotidien, lors du récent Salon du livre de Trois-Rivières, un autre texte intitulé
« Lire mon
lecteur ». J'ai signé un texte sur le sport je vous le jure dans le numéro 86 de la revue
Moëbius que j'ai intitulé
« Quand la vie a
déménagé ».
Il m'est même arrivé d'y aller d'une petite biographie de mon moi-même dans un livre récent intitulé
« Ces gens qui font la
région » dans lequel au-delà de trois cents personnes se sont retrouvées
répertoriées : une bluette inutile dont le lancement a coïncidé avec l'inauguration de ma bronchite. Des fausses perles, de belles cravates, un jet-set grisonnant au sein duquel la seule personne que j'ai reconnue était moi. Il faut dire à ma décharge que j'avais bénéficié d'une gratuité pour ma figuration. Les autres avaient tout de même payé cent cinquante dollars pour y être. Chacun des participants en ayant reçu deux exemplaires, sur un tirage de mille, on peut espérer que ce livre sans saveur, cette longue glossolalie orgueilleuse, cette litanie de diplômes et de postes importants aura une portée minime.
Toute autre cependant ma dernière
publication : un petit livre-accordéon intitulé
« Cochonner sa
vie », sur la thématique du
« gambling », qui vient de paraître à la jeune maison d'édition Cobalt, animée par Pierre Labrie et Carl Lacharité. Cinq autres de ces livres-objets sont parus en même temps, dont
« Notules » de Clément Marchand.
J'ai également fait paraître un texte dans
l'Unique, le journal de l'Union des écrivains québécois, ainsi que cinq ou six autres dans les deux revues de la Société des écrivains de la Mauricie,
les Cahiers En Vrac et
les Soirs Rouges. Deux autres textes paraîtront
bientôt : « la Mer dans une
bouteille » dans le prochain numéro du
Sabord et un texte sur la thématique du travail pour la prochaine parution de
Moëbius que j'ai intitulé
« Terminer son
baptême ».
Je termine donc cette dernière chronique de la saison pour Rabaska, la neuvième. Je fais grâce au lecteur
des titres. Suite à cette longue énumération qui a néanmoins eu le mérite de me distraire de mon agonie, je comprends mieux mes léthargies présentes en même temps qu'il me vient une petite fierté pour mes titres. Je prévois, pour la prochaine saison, n'écrire que des titres. Des pages et des pages de titres. Une longue bibliographie d'au moins cent pages, des titres réels pour des uvres inexistantes. Et je vais vendre mes titres un à un, comme toutes
« ces gens qui font la
région ». Si je commets un vrai texte, senti, nécessaire, ce sera évidemment un
« Guide des sirops et des pastilles à l'usage des
moribonds ». Rien de moins.
J'aurais pu parler du récent Salon du Livre de Trois-Rivières. Ou de ces textes magnifiques que je reçois chaque jour d'auteurs que j'ai sollicités, tels Yves Namur, Jean-Paul Daoust, Jean Royer, Stefan Psenak, Stéphane Despatie, Gérald Gaudet, Gilles Devault, Denise Désautels, Jocelyne Felx et autres, en vue d'une exposition et d'une publication pour l'automne.
J'aurais pu vous entretenir du
Deuxième Marché francophone de la poésie de Montréal qui a lieu actuellement à la Maison de la Culture du Plateau Mont-Royal ou du
Mondial de la Littérature qui se tient du 11 au 19 mai. Cela aurait sans doute facilité la tâche de mon éditeur pour créer des hyperliens.
Si Rabaska me remercie pour mes services, comme l'an dernier, en me conviant à un cinq à sept historique afin de renconter les autres chroniqueurs autour de mousses exquises et de bons vins, je serai de retour à l'automne. À moins que, suite à ce texte, l'on ne me remercie de mes services.
Décidément, j'aurais dû accepter l'aimable invitation de Clément Marchand à me rendre chez lui pour consommer un peu de
« théophylline ». Selon la rumeur, il s'agirait là d'un nectar infaillible qui aurait la vertu de guérir toutes les maladies, en plus de nous autoriser à nous taire. C'est bien beau de perdre la voix, il y a vraiment trop de crayons et de claviers qui traînent un peu partout.


Réjean Bonenfant
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