13 septembre 2001


L'imaginaire et l'humain,
par Jean-Denis Pellerin


LECTURE ET ÉCRITURE

Un peu comme je l'ai fait pour l'analyse de « L'Histoire sans fin I » –alors que j'avais présenté les fonctions des contes de fées selon Bruno Bettelheim avant de m'en servir pour éclairer ma compréhension du film analysé–, de même, avant de présenter Proust et « À la recherche du temps perdu », j'aimerais proposer une explication des liens que l'on entretient avec la lecture et l'écriture. Cette fois, l'ouvrage de Quentin Ritzen intitulé « Les Nervures de l'être » (paru aux Éditions Rencontre, 1967) guidera librement ma réflexion.

I

PLAISIR DE LIRE, DÉSIR D'ÉCRIRE

« Ce que l'on a d'essentiel se vit toujours (en nous) dans le silence. » Cette petite phrase de Georges Haldas (écrivain suisse) nous situe déjà dans l'axe des grands mystiques dont l'ascétisme et la quête essentielle débouchaient sur le silence contemplatif. Le poète aussi mène une quête exigeante, mais celle-ci conduit au verbe.

On a bien là tout le paradoxe de l'écriture : brisure du silence intérieur, écho morcelé que l'écriture reformule tant bien que mal et qui livre de chacun l'image floue de l'être indéfini qui habite en chacun de nous. Car quel est cet être qui se profile en nous dès que nous amorçons la lecture d'un roman ou d'un poème ? Ou dès que nous alignons quelques mots irrépressibles dans leurs rencontres imprévues sur la page ?

En fait, la lecture et l'écriture sont deux versants d'une même opération créatrice capable de solliciter notre univers intérieur dans ses zones les plus mystérieuses. C'est sans doute pourquoi les êtres inquiets, incertains de ce qui les habite, redoutent autant la lecture ou la voient comme une perte de temps et finissent par vous traiter d'égoïste lorsque vous vous absentez d'eux dans la lecture...

Sur ce dernier point, peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort. Car, enfin, tout ce qui se passe pendant la lecture est ressenti de façon strictement personnelle, égoïste au fond, même si cela n'a pas nécessairement été voulu par celui qui lit : au moment de prendre un livre, le lecteur ne soupçonne guère ce qui l'attend et, après un bref rituel préparatoire au cours duquel il choisit une position de lecture, il s'abandonne à sa lecture. C'est alors qu'il se retire « honteusement » en lui-même, se déconnectant de la sorte de toute contingence mortelle –à l'exemple du personnage-narrateur de Proust, dans « Du côté de chez Swann », au moment où il goûte "la petite madeleine" trempée dans un peu de thé chaud (cet épisode de « À la Recherche du Temps perdu » apparaît au début de l'œuvre et nous est donné par Proust à titre d'allégorie du processus créatif : on y voit l'inconscient du narrateur se manifester, un peu comme les fées qui apparaissent selon leur volonté dans les contes de fées).

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ?l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l'heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit se sent dépassé par lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

« Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n'apportait aucune preuve logique, mais l'évidence, de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s'évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et, pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir, j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.

« Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l'insaisissable tourbillon des couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s'agit.

« Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

« Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les formes —et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot— s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. »
Marcel PROUST
« Du côté de chez Swann »,
coll. Folio, éditions Gallimard, Saint-Amand, 1973, pp. 58-61.
Ici, la matière inconscientisée est un passé qui ressuscite à partir d'un point d'appui physique (gustatif) présent dans le réel. C'est ainsi que fonctionne le rêve éveillé, dirait Freud. J'aurai plusieurs fois l'occasion d'illustrer les liens que l'écriture de Proust entretient avec le rêve et ses manifestations diverses. On peut quand même noter que Proust utilise déjà ce qui sera l'un des matériaux chéris du surréalisme qui suivra.

La lecture créatrice (et non de simple information) est un processus complet au cours duquel tout l'être du lecteur attentif est sollicité et mis intérieurement en branle. C'est ainsi que la lecture nourrit l'écriture, amène un sens ajouté à l'acte d'écrire déjà posé par l'écrivain. À chaque extrémité du texte, les deux opérations créatrices (écriture/lecture) se ressemblent et se nourrissent l'une l'autre, étrangement. Un peu comme ces miroirs baudelairiens dans lesquels les amants voyaient leurs cœurs s'enflammer, se fondre et mourir en un éclair unique échangé passionnément :

[...]
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;
[...]
(Charles Baudelaire, « La Mort des Amants »)


L'on ne peut aborder l'écriture sans s'intéresser à la lecture qu'elle présuppose sans cesse et vis-à-vis de laquelle l'écriture s'organise. Dans l'écriture issue d'une nécessité intérieure, d'un besoin impérieux de dire, le fantôme du lecteur est appréhendé, entrevu vaguement tout le temps qu'a cours l'acte d'écrire : un peu comme si l'archétype du lecteur habitait chaque écrivain et, projeté, assistait au texte par-dessus l'épaule de celui qui écrit. Tout cela dans une intime relation d'échange implicite au cours de laquelle l'éclair verbal se profile dans la rencontre entre les mots. Par après, lorsque le lecteur réel lira ces mots avec une certaine attention, le phénomène se répétera : cette fois, « l'autre » –cet être complexe et indéfini qui appartient à l'indicible– s'animera dans l'intériorité de ce lecteur. Ce dernier ne retrouvera d'ailleurs son identité habituelle qu'après avoir refermé le livre, et parfois après un long moment –comme au réveil le matin, au sortir du rêve ! C'est que le lecteur, tout comme celui qui écrit, reste parfois en contact avec l'être imaginaire qui s'est animé en lui pendant que les mots défilaient. De même en est-il au cinéma ou au concert : il est de ces œuvres dont on ne sort pas facilement. Et pas toujours intact.

La chronique qui suit veut simplement s'intéresser à ce phénomène que nous vivons dans la solitude (lire ou écrire), en échange avec soi-même, et qui est à la portée de tous. Pour peu qu'on veuille bien y porter attention, on s'apercevra que c'est l'essentiel de ce qui nous habite –au fond, ce qui nous fait secrètement ce que nous sommes– qui s'investit dans l'écriture ou dans la lecture d'une œuvre de création.

Jean-Denis Pellerin


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L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.

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