L'imaginaire et l'humain, par Jean-Denis Pellerin
LECTURE ET ÉCRITURE
III
LES CHEMINS DE L'ÉCRITURE
Chaque homme a ses affaires, va à ses affaires, nous disait Shakespeare. Il en est de même dans l'écriture. Chaque homme a ses désirs. Chaque homme a ses chemins jusqu'à l'écriture : il serait bien hasardeux de dire lequel est sûr, lequel est risqué. Chacun a ses nécessités, et l'écriture les figure assez bien : que ce soit dans l'ordre de la sexualité ou pour affirmer son instinct de conservation dans un monde fou; que ce soit par narcissisme, besoin de communiquer, sublimation, constat de l'échec humain, instinct de mort, sentiment d'injustice, révolte, refuge dans le plaisir, défoulement, catharsis, nécessité du double (vengeur ou sauveur)... Voilà bien des avenues qui conduisent au désir secret, à l'aveu écriture.
En fait, l'uvre est une sorte de catharsis organisée (une mise en forme) de ce qui ne l'était guère, ou si peu, dans soi-même comme dans le monde. L'uvre est une réponse à cet appel à une réorganisation que l'on nomme parfois « nécessité intérieure ».
 Comme on l'a déjà mentionné, la musique apparaît (je pense à Wagner, Beethoven et tant d'autres) comme une tentative de recomposition de l'ordre du monde, une sorte de totalisation. Les uvres littéraires de Baudelaire et Proust en témoignent aussi. Celle du peintre Cézanne, de même. Toute grande uvre aspire à ce renouvellement, cette recomposition de l'univers et du multiple harmonisés, unifiés. On comprend mieux, dès lors, cette impression de recevoir une « vision du monde » de la part des récepteurs de ces formes d'art que sont musique, littérature et peinture.
Parfois, on se rend compte que le personnage d'un roman est un double figurant un travers irrésolu de l'auteur (le joueur invétéré chez Dostoïevski ou tous ces personnages de Balzac qui trouvent le succès financier que l'auteur n'a pas connu dans sa vie personnelle lui qui ne connut que des déboires avec son imprimerie; lui que ses créanciers poursuivaient jusque sur la route menant à Tours; lui dont les romans étaient payés et dépensés alors que seul le titre en était écrit! Miss Marple ne prend-elle pas la relève de Poirot quand Agatha Christie se découvre trompée par son mari?) Il faut bien l'avouer, le lecteur se régale littéralement de cette complicité entre les personnages et les obsessions des auteurs.
« Les chefs-d'uvre sont des alibis », écrit Jean Cocteau. Alibi ou purgatoire, l'uvre conduit à une résolution de l'être dans ses travers ou bien elle devient un exutoire dangereux : Rimbaud s'est arrêté au bord du gouffre (« Un pas de plus et c'est la folie », avoue-t-il dans une lettre à sa mère); Lautréamont aura célébré sa révolte, seul et incompris; Artaud, Char et Michaux ont mené jusqu'au bout leur quête tourmentée.
« L'uvre permet de devenir ce que l'on est », dit encore Nietzsche. Sublimation, compensation, affirmation ou dénonciation de soi, peu importe : d'uvre en uvre l'auteur exprime toujours cette nécessité intérieure, assez peu variable dans son schème, quels que soient les thèmes ou les sujets traités. Proust procède toujours de même façon dans ses uvres, que ce soit dans « La Recherche » ou dans le « Contre Sainte-Beuve ». Chacune s'ouvre sur sa vision de l'écriture, du schéma instigateur par lequel il procède : l'inconscient et ses manifestations (le recours avoué à la mémoire involontaire et aux phénomènes du rêve éveillé ou du sommeil donne à Proust autant d'alibis socialement recevables en 1914 : ce qui lui permet d'utiliser avant l'heure, soit bien avant la vague surréaliste, l'inconscient à titre de démarreur de l'écriture).
Jean-Denis Pellerin
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L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville, vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.
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