L'imaginaire et l'humain, par Jean-Denis Pellerin
LECTURE ET ÉCRITURE
C'est notre être de l'en-deça, celui d'avant l'intelligence (cela est assez évident en poésie moderne) qui s'exprime, souffre, vit, jalouse ou humilie spontanément. C'est notre être instinctif, l'être du pré-verbal, qui passe dans une création véritable.
Dans Les nervures de l'être, Quentin Ritzen (pseudonyme de Pierre Debray) identifie quatre instincts, même si Freud en voit plutôt fondamentalement deux (l'instinct de vie/Éros et l'instinct de mort/Thanatos) :
- l'instinct de conservation;
- l'instinct sexuel;
- l'instinct social;
- l'instinct religieux.
Ce sont ces instincts qui nous font agir dans la vie, nous font nous passionner, être dynamiques et actifs. Ce sont eux aussi qui passent dans l'acte d'écriture, dans les multiples représentations que fixe l'écriture sur la page blanche. Voyons un instant quelques traits de ces instincts.
- L'INSTINCT DE CONSERVATION : on en décèle plusieurs manifestations. Chez le nouveau-né, ce sera dans les cris ou la succion. Chez le nourrisson, on le remarque dans l'attachement à la mère. Chez le jeune enfant, on le reconnaît dans l'affirmation du moi : la phase du « Non ! » obsessionnel. Chez l'adolescent ou le jeune adulte, on en trouve les traces dans la naissance du sentiment de puissance, le besoin de posséder, de thésauriser, de commander, d'être unique... On peut aussi identifier divers manques ou aberrations du même instinct : ce sont les complexes d'infériorité, la mélancolie, les pulsions autodestructrices, les désordres en tous genres...
On retrouve cet instinct à l'uvre dans les personnages en mal de biens (le Père Grandet de Balzac, Séraphin Poudrier dans Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon) : ils accumulent matériellement dans le but de se rassurer sans fin, pour « assurer leur survie » devant la menace qui gronde (guerre, crise, faillite ou maladie). Ces personnages sont autant de cristallisations, de représentations de cet instinct en acte imaginaire... imaginé, imagé. Ailleurs, ce sera la peur de tout perdre (les grandes familles), le désir de puissance et l'ambition (Bonheur d'occasion). Chez Balzac, mauvais administrateur de ses propres affaires, ce sont Vautrin (Le père Goriot) et Grandet (Eugénie Grandet) : véritables figures compensatoires, contrepoids qui réalisent en imaginaire les impuissances réelles de l'auteur.
 - L'INSTINCT SEXUEL : entre l'interdit et la perversion, c'est toute la fascination que l'on trouve entre défoulement et culpabilité. La libération et l'érotisme. C'est l'amour dans toutes ses facettes : rêves, fantasmes, interdictions, licence...
Chez Sade, on trouve l'expression de la perversion dans Les Crimes de l'Amour. Chez Julien Green, cela prend la forme de la timidité devant la libido. À sa façon, Michel Tremblay nous livre, dans une vision négativée, un exhibitionnisme parfois agressif dans lequel il débusque les interdits sexuels d'une société catholique et janséniste enfermée dans son ignorance. Rimbaud en appelle à l'innocence et à la pureté de l'enfance dans ses « Chercheuses de poux ». De même fera Verlaine, dans « Les Pensionnaires » :
Pensionnaires
L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize;
Toutes deux dormaient dans la même chambre.
C'était par un soir très lourd de septembre :
Frêles, les yeux bleus, des rougeurs de fraise.
Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise,
La fine chemise au frais parfum d'ambre.
La plus jeune étend les bras, et se cambre,
Et sa sur, les mains sur ses seins, la baise,
Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle, et sa bouche
Plonge sous l'or blond, dans les ombres grises;
Et l'enfant, pendant ce temps-là, recense
Sur ses doigts mignons des valses promises,
Et, rose, sourit avec innocence.
(Paul Verlaine, « Les Amies », in Parallèlement, 1889)
Auparavant, Baudelaire, après le Edgar Poe du « Démon de la perversité », s'était consacré aux « Fleurs du mal », au poids de la chair et aux déviances humaines en la matière.
Dans pareils cheminements, il ne s'agit pas seulement de décrire l'amour, mais plutôt de voir comment cette énergie qu'est l'instinct sexuel devient mots, se verbalise. Si l'amour mystique mène à l'absence de mots, à la pureté du silence, il en va tout autrement de l'amour humain. Celui-ci débouche sur le plaisir et la nécessité d'évoquer ce plaisir, de le célébrer, de le mettre en discours. Peu importe la nature de la verbalisation : cri du défoulement libérateur, expression du vice ou de la culpabilité, regret de l'innocence.
Dans la perspective freudienne, la création apparaît comme une sublimation sexuelle (R.-M. Rilke, dans les Lettres à un jeune poète, associe volontiers désir charnel et appel compensatoire sublimé : l'uvre de chair préparatoire à l'uvre d'esprit).
- L'INSTINCT SOCIAL : on en relève des manifestations parfois opposées.
Ainsi, on peut désirer fuir la société folle où l'on se trouve. On peut la refuser (je pense ici aux Michaux, Lautréamont, Rimbaud ou, plus près de nous, Léo Ferré). Baudelaire, fasciné par le grouillement de la cité, n'en écrivait pas moins ceci : « Seigneur, donne-moi la force d'écrire des vers qui me prouvent à moi-même que je vaux plus et mieux que ceux que je hais ! »
Tout au contraire, on peut favoriser une fraternité et une insertion universelles (Jules Romain et les unanimistes, Saint-Exupéry et ses compagnons, Aragon et tous les écrivains engagés, Camus et son sens de la solidarité humaine...). Écoutons un instant Louis Aragon dans son recueil intitulé Le roman inachevé :
Vous n'avez réclamé ni la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans
Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants
Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments.
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan
Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant
Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant

- L'INSTINCT RELIGIEUX : c'est l'appel de l'absolu.
C'est déceler dans le fini, l'indice de l'infini. C'est voir dans ce monde-ci les signes d'un autre monde. C'est écouter dans le temps qui passe l'écho de l'éternité. On pense aux poètes mystiques, à Holderlin et aux grands romantiques allemands. Plus près de nous, c'est la fascination heureuse devant le mystère de l'amour, l'enfantement, la germination de la vie.
C'est l'étonnement effrayé devant la condition humaine, douloureuse et mortelle, en proie à l'assassinat et à la folie.
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Ce quelque chose que l'on ressent devant la beauté des choses. Comme un sentiment de transcendance, parfois, dans ces « minutes heureuses » si chères à Baudelaire, ces instants d'éternité dans l'inspiration fulgurante, le plaisir charnel, le rire des enfants, un air de musique ou le silence de l'eau. C'est lorsque, de tout cela, semble sourdre un jeu de perles de verre, de convergences à même le temps qui se conjugue en nous : toute dualité annihilée.
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« L'inspiration » (1769) par Jean-Honoré Fragonard
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« Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister »
( Charles Baudelaire )
À chacun son absolu, bien sûr ! Il y a la prière et les chants religieux. Mais depuis le « Dieu est mort » de Nietzsche, l'interrogation divine s'est déplacée vers la condition humaine, la mort, l'absurde et la révolte (Camus : L'Homme révolté, Le Mythe de Sisyphe), la quête de paroxysme : il faut désormais aller jusqu'au bout d'un destin fou et intrigant sur des chemins variés et multiples. Je songe, entre autres, aux destins de Jimmy Hendrix et Janis Joplin dans le rock et le blues, à Gilles Villeneuve en course automobile, à Hubert Aquin et Antonin Artaud en littérature.
Tout cela me semble un peu être une suite au fameux « dérèglement de tous les sens » dont parlait Rimbaud. Le suprême désespoir devant nos sociétés hégémoniques et leur racisme génocide ou terroriste... Jusqu'à l'écriture de sang.
Jean-Denis Pellerin

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chapitre III.
(NDLR : En janvier 2002, suivra une analyse de « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust.)
L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville, vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.
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