24 janvier 2002

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


ET LA CHAIR SE FAIT VERBE

Il est parfois des impératifs que l'on ne peut sensément imputer à l'hypocondrie coutumière. Voilà qu'à cinquante-six ans bien tassés, quelques malaises n'avaient pas encore osé s'attaquer à moi. Déjà loin des maladies de la petite enfance, je me contentais béatement des petites maladies apprivoisées et assimilées telles que la tachycardie, l'angine, l'hypothyroïdie et l'hypertrophie prostatique. Et depuis plus longtemps encore, l'hypermétropie. ( Décidément, j'ai le i très grec ! ) Sans compter que je suis à demi édenté depuis sept ou huit lustres. On s'habitue à tout. J'avais appris à vivre et à survivre à tout cela. Pour les petits moments de grand doute existentiel, il y a toujours un malaise pour vous rappeler que vous êtes encore vivant ! Ce n'est pas négligeable. C'est quelque chose.

M'étant diagnostiqué comme souffrant de fatigue chronique, tel que cela apparaissait dans ma dernière collaboration à Rabaska, l'idée m'était venue, le soleil de l'été naissant y étant peut-être pour quelque chose, de cesser ma participation à La mémoire au jour le jour. Je n'avais pas prévu le coup. Aussitôt en vacances, voilà que j'attrape une sinusite, suivie d'une bronchite et enfin d'une pneumonie. C'est vous dire à quel point j'ai été occupé. Ne serait-ce que de respirer, une dizaine de fois à la minute, ça vous occupe son homme !

Mais ce n'est pas tout. À la sortie de mon bain, alors que je me penche pour m'assécher les dix orteils et leurs huit interstices, une violente quinte de toux me transforme en gisant. Ça y est, je manque de souffle, j'agonise, je souffre; je crois faire mon entrée dans l'éternité. Je me momifie. La colonne vertébrale est calcifiée. C'est qu'un malicieux lumbago vient de débarquer en moi et il m'assiège désormais jour et nuit. C'est plié en deux que j'évoluerai durant plusieurs jours, ne pouvant plus voir le ciel, moi qui m'y croyais si proche. Cela vous réapprend l'humilité que de regarder ses godasses à longueur de jour.

C'est toujours comme ça quand je brise le rythme de ce qui me tient lieu d'existence. Comme autrefois, du temps de ma carrière dans l'enseignement, dès que le vendredi arrivait, je souffrais d'une céphalée envahissante qui ne s'éteignait que le lundi matin au moment de me rendre travailler. C'est suffisant, me disais-je, pour en arriver à aimer le travail.

Des années ayant passé, je croyais que mon syndrome chronique avait disparu. Oh ! Les belles heures que je passerais à ne lire que pour mon plaisir, à folâtrer dans le sable chaud, à marcher dans des feuilles encore plus mortes que moi... mais non. Je suis bien forcé d'y croire maintenant, la plus grave de mes maladies –et je dis mes maladies parce qu'elles sont à moi et que je ne les partage pas, c'est comme ça, si vous en voulez, trouvez-vous-en!– la plus grande de mes maladies c'est l'inaction, la passivité. J'ai eu ma leçon et je suis dorénavant disposé à donner raison à Péraurel qui disait : « Je me reposerai quand je serai mort. »

Constatant qu'après plusieurs mois je n'avais pas été remplacé sur le site Rabaska –ce qui n'est pas sans causer un certain plaisir, un peu comme si on vous enroulait l'âme dans du velours de couleur pêche– j'ai proposé à mon éditeur de reprendre du service. Ayant obtenu son approbation, LA grande question se posait alors. De quoi est-ce que j'allais vous entretenir dans ma première chronique ? Pouvais-je commencer directement par la deuxième ?

Un premier sujet s'est d'abord imposé. J'allais écrire les mémoires de mon divan. J'ai longuement réfléchi, tentant de me rappeler tous ceux-là, et celles-là, qui y avaient dormi. Et peut-être rêvé. Je les ai tous passés en revue. Tout d'abord, une de mes ex-conquêtes y a dormi, alors que nous faisions divan à part, le temps de départager lequel conserverait la salière et lequel partirait avec la poivrière. Puis, mes enfants nouvellement adultes, les soirs de grande soif et de désir de conserver leur permis de bien se conduire. Une anglophone blonde. Un batteur de femmes. Un cafetier éméché –par chance ce n'était pas une femme, j'aurais été obligé de dire une cafetière éméchée. Ou ébréchée.– Un prix du Gouverneur général. Et un poète, clochard céleste, vagabond solitaire quelque peu SDF. Un universitaire américain et un directeur de revue ontarien, sans compter un père franciscain et une nonne de soixante-dix ans au sourire coquin. C'est qu'il en a vu des corps, des dos, avec ou sans lumbago, mon divan de velours vert tendresse. Mais je me suis ravisé en me rappelant le mot de Victor Lévy-Beaulieu. Pour écrire vraiment, il faudrait n'aimer personne. Une fois de plus, je me suis rendu compte que mes souvenirs ne m'appartenaient pas. J'exige tout de suite une seconde vie pour pouvoir témoigner de la première.

Allais-je parler de mes lectures récentes, du beau roman de Guylène Saucier, Le cheval habillé de bleu paru chez Leméac ? De ces deux lectures essentielles que furent Océan mer et Novecento : pianiste d'Alessandro Baricco ? Je me souviens que c'est dans ce dernier recueil qu'il nous révèle que Dieu danse le ragtime quand personne ne le regarde. Allais-je parler de ce Putain de la québécoise Nelly Arcan qui a publié au Seuil et qui m'a si impitoyablement déçu hormis la haine exemplaire qu'elle voue à sa mère. Je me retrouvais trente ans en arrière, croyant lire le dernier nouveau-roman à la mode. Allais-je parler de La bande des quatre... ils étaient cinq de l'Abitibien Fernand Bellehumeur, publié aux Éditions La Plume d'Oie, qui traite vertement de l'établissement d'une succursale fantôme que l'Université du Québec à Trois-Rivières a tenté de créer il y a trente ans à Rouyn ? De la biographie de Jacques Parizeau, Le Croisé, écrite par Pierre Duchesne et publiée chez Québec Amérique ou de celle encore plus belle que Pierre Godin a fait de René Lévesque, L'espoir et le chagrin, publiée chez Boréal cette fois. Ou de cet autre ouvrage politique d'un journaliste déchu de sa condition radio-canadienne, Normand Lester qui, dans Le livre noir du Canada anglais, réussit à décaper quelques centaines d'idées reçues à propos de cette maladie que l'on appelle fédéralisme.

C'est sûr que je n'aurais pas parlé de La beauté de Stefan Psenak (de son livre, voyons, publié au Nordir) puisque je viens d'en parler dans la dernière livraison de Liaison, non plus que de Dans mon village il y a belle lurette de Fred Pellerin (Planète rebelle) puisque j'en parlerai dans la prochaine livraison du Sabord. Ou de ce décevant spectacle du Théâtre du Nouveau Monde à Montréal qui a présenté l'Hiver de force de Réjean Ducharme, dans une mise en scène de Lorraine Pintal et qui confirmait qu'il est des légendes en roman qui ne sont peut-être pas adaptables au théâtre. Ou encore de ce fabuleux film français qui m'a appris que j'avais une petite sœur qui se nomme Amélie Poulain.

J'aurais pu parler de mes écritures poétiques/ludiques avec les poètes Pierre Labrie et Carl Lacharité autour d'une Saint-Ambroise, ou du livret L'autre moitié du monde que j'ai signé sur la condition masculine. Non, vous viendrez le voir les 1er et 2 février à la Salle Anaïs-Allard-Rousseau de la Maison de la Culture de Trois-Rivières.


Artistes du spectacle L'Autre Moitié du monde
1re rangée : Patrick Lacombe, François Bruneau, Phil Powers; 2e rangée : Guy Marchamps (debout), Robert Saint-Laurent, Robert Aubin, Daniel Brouillette, Réjean Bonenfant; 3e rangée : Yves Cadorette, Bob Saint-Pierre; en haut : Gilles Hamelin et Yvon Linteau. (Photo : Marie Duhaime)

J'aurais pu vous entretenir de mes gesticulations à la Société des écrivains de la Mauricie et de cette fête que nous faisons à Jean-Paul Daoust le 15 février prochain au Zénob à 16h; du brioche/café que nous tenons à la Maison Hertel-de-la-Fresnière le dimanche avant-midi 3 février au cours duquel plusieurs écrivains ainsi que le grand public viendront écrire des haïkus en hommage au poète Alphonse Piché lors de l'inauguration de l'exposition qui lui sera consacrée; du spectacle Un chemin de voix, dans une mise en scène de Gilles Devault, qui donnera à voir et à entendre l'interprète Nathalie Houle ainsi que huit poètes; de l'exposition de quarante portraits d'écrivains intitulée L'Autre portrait qui, après Trois-Rivières et Sherbrooke, se déplacera bientôt au Salon du Livre de l'Outaouais et qui est paru en livre il y a quelques semaines aux Éditions d'Art Le Sabord.

Il y a tant de choses dont j'aurais pu parler, comme de cette belle correspondance –je parle de ses lettres à lui, naturellement– échangée pendant six mois avec l'écrivain Gérald Gaudet qui vient d'arriver de Rome où il séjournait au Studio du Québec; ou de cette autre correspondance assidue avec un poète américain, un adolescent d'environ cinquante ans, à qui j'ai fait croire que je vendrais ses lettres aux archives nationales. Depuis, il met le paquet. Il y insulte à tour de bras les institutions littéraires québécoises dont nous faisons partie et dont nous tirons tous profit, c'est bien entendu. Nous y sommes tous, vous dis-je ! Et j'y passe joyeusement.

Il m'a fallu jeter un coup d'œil panoptique sur l'ensemble de ma production chez Rabaska avant de m'y engager de nouveau. J'ai laissé émerger le plus beau et le plus mauvais souvenir. Éliminons tout de suite ce dernier en disant qu'une de mes chroniques a blessé une lectrice prise à partie par moi –de façon anonyme, il va de soi– au sein d'une institution extraordinaire que je secouais quelque peu en raison de certaines orientations absolument mal venues. Des correctifs ont été apportés à l'institution en question, la tempête s'est calmée, mais la dame ne me reconnaît plus. Ne me voit pas. Le verbe s'est fait cher. C'est mon plus mauvais souvenir. La tristesse s'estompe. Le soleil se lève toujours à l'est. Et je me dis qu'il arrive que l'écriture ait une prise et une emprise sur le réel. C'est très bien ainsi.

Les bons souvenirs sont plus nombreux. Et ils relèvent de cette magie que je ressens toujours devant les voyageries quasi infinies de la diffusion d'un texte que l'on peut lire simultanément en Belgique et au Liban. J'écris sur un écran de neige et mes mots sont visibles dans le lointain. Un lecteur assidu s'est manifesté à moi récemment. Il semblait connaître tout de moi, ayant lu toutes mes chroniques. Il s'agit du poète Hassan El Ouazzani du Maroc. Il travaille dans l'entourage de Mohamed Bennis, poète invité au Festival international de la Poésie il y a deux ans et qui a institué, avec l'UNESCO, la Journée internationale de la Poésie. El Ouazzani fait le portrait d'écrivains étrangers pour un journal. Grâce à l'internet, j'ai donc répondu à une longue entrevue en plus de lui faire parvenir quelques poèmes ainsi qu'il le demandait. Tout cela paraîtra en traduction arabe dans quelques jours. Je dis que c'est de la magie, mes mots à moi, qui sont désormais à tout le monde, dans une langue qui n'utilise pas le même alphabet que moi et dont par conséquent je ne pourrais corriger les épreuves. Certes, cela flatte quelque peu l'égo dans le sens du poil. Je vous le disais, du velours bourgogne pour les jours plus creux que les autres. Avis donc est donné à tous mes lecteurs finnois, chinois et danois : si le cœur vous en dit, vous pouvez traduire quelques-uns de mes textes dans votre langue. Même la traduction en braille est encore inexistante.

Je vous reviendrai donc à tous les mois, pour parler de tout et de rien, de petits riens qui me rendent la vie encore plus fleurie et qui me font oublier les malaises, les malaises comme ce mal de dos qui commence à m'assaillir depuis que j'ai commencé cette chronique. Est-ce que je n'ai pas une petite douleur, là, dans le cou ? Ah non ! Ça recommence... ... ... le verbe se fait chair.

Réjean Bonenfant



Marie Olscamp vous inviteNDLR : Autre événement à ne pas manquer au Zénob le dimanche 3 février 2002, dans le cadre de « Trois-Rivières en chansons », Marie Olscamp présente son spectacle « Tout, mais pas ça ! », accompagnée par le pianiste Bernard Buisson. Plaisir assuré.
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