7 janvier 2002
Capsule de chez nous
par Serge Fournier
Le mot de la semaine
BATTURE
BATTURE [ batyr ] : Nom fém., souvent pluriel.
Définition :
- Partie du rivage que la marée descendante laisse à découvert.
Exemples d'emploi :
- «
[...] toutes les iles et batures quy se rencontrent au droict et vis-à-vis
de la dicte demie-lieue de terre de front
[...] »
(Archives nationales du Québec [ANQ], Vachon doc.,
Beauport, 14 avril 1672.)
- «
[...] les iles, ilslets et batures [...] »
(ANQ, PJN-157 1/2, doc. 24, sept.
1683, Trois-Rivières.)
- «
" Un barachois de près d'une lieue de long, qui se remplit dans les
grandes marées et laisse dans les marées ordinaires plusieurs îlots et
battures à découvert, contraste par son calme avec l'agitation de la mer
souvent irritée... " [extrait présenté en italique dans
l'ouvrage]. »
(MARTIN [Paul-Louis] et ROUSSEAU [Gilles]. « La Gaspésie de Miguasha à Percé : itinéraire culturel » [extrait d'un texte de J.-O. PLESSIS, 1865], p. 62, Montréal - Québec, Librairie Beauchemin, 1978.)
- «
Le 21 novembre 1646 arriva à Québec la nouvelle du plus grand
désastre qui fut arrivé en Canada, savoir : la perte ou débris du brigantin
[...] dans lequel était une bonne partie de ce qui était nécessaire pour le
magasin et habitans [sic] de Trois-Rivières [...]. C'est plutôt entre
Cap-à-l'Arbre et les Trois-Rivières qu'il faut chercher le théâtre du
désastre en question. Il n'est pas plus proche, croyons-nous, que la
batture de Champlain, et c'est là que fut trouvé, deux siècles plus tard, la
pièce de bronze qui nous
occupe. »
(SULTE [Benjamin]. « Mélanges d'histoire et de littérature », pp.366-367, Ottawa, 1876, 500 p.)
- «
Au contraire, sur le rivage nord de l'île, depuis l'endroit appelé le
Mouillage jusque près du Cap-à-la-Branche, à l'ouest, se trouve une
batture qui se prolonge vers le nord à une distance de plusieurs arpents
et sur laquelle pousse une certaine herbe appelé foin salé, qui sert de
nourriture aux bêtes à
cornes. »
(MAILLOUX [Alexis]. « Histoire de
l'Ile-aux-Coudres : depuis son établissement jusqu'à nos jours,
avec ses traditions, ses légendes, ses coutumes », p. 6, Montréal, 1879, 93 p.)
- «
Pierre Bouet, s'éclairant de son fanal, prit la direction de la côte qui
borde l'île à quelque distance des maisons. Arrivé sur la crête, il inspecta
du regard la batture, pour bien s'assurer que la mer était basse et ses
lignes découvertes. »
(DICK [Vinceslas-Eugène]. « L'Enfant mystérieux », p. 19, Québec, J.A. Langlais éd., 230 p., 1890.)
- «
- En tout cas, reprit le chasseur de Maska, si vous vous décidez, pas de gêne ! Servez-vous de mon affût, c'est le premier du long de la petite batture. »
(GUÈVREMONT [Germaine]. « Marie-Didace », p. 55, Montréal,
Coll. du Nénuphar, Fides, 1969, 210 p., [éd. originale, 1947].)
- «
Les berges même du fleuve offraient certaines richesses
intéressantes, terres de battures avec leurs prés-salés semi-amphibis,
donnant d'abondants fourrages, qu'on pouvait récolter librement,
puisqu'ils étaient hors des appropriations, dans la zone de balancement
des marées ; c'étaient les foins de mer qu'on répartissait par tirage au
sort, très utiles au temps où toute terre devait être conquise sur la forêt
par de longs et pénibles abattis
d'arbres. »
(DEFFONTAINES [Pierre]. « Le Rang, type de peuplement rural du Canada français », p. 5, Québec,
Presses universitaires Laval, 1953, 32 p. [Publications de l'Institut d'histoire
et de géographie. Cahiers de géographie, 5].)
- «
[...] pis là [à la hauteur d'un gouffre], le courant accote après l'autre
batture là, pis ça tourne là, ça viraille là. [...] le courant, i' s'en vient pis il
accote après la terre, la batture là-bas, alors faut qu'il remonte, le
courant, là. Ça fait une tournade,
ça. »
(Archives de Folklore, coll.
Perrault 79, Petite-Rivière-Saint-François, Charlevoix, 1961, FTLFQ.)
- «
Qui prétend connaître la mer s'il ignore tous ces mots qui se touchent,
s'enjambent et s'articulent :
l'aile de terre, le raccroc, le pan du sud, l'aile de l'est, la batture
d'abondance, le fond de sable, le raccroc du ouest, la hart du quart, la
roche de la pêche, la pointe de l'islette, le pilier aux
alouettes!!! »
(PERRAULT [Pierre]. « Le Discours sur la parole », site Internet de l'Office national du film du Canada, 1999 [1re parution in Culture
vivante, no 1, 1966].)
- «
Quand j'étais adolescent, j'allais assez souvent faire un tour de
bicycle, à partir de Québec, pour aller voir les battures de la
Côte-de-Beaupré. »
(Inf. masc., 57 ans, Shawinigan, 1975, CELM.)
- «
J'aime les journées blanches de chaleur, le ciel et l'eau se reflétant
mutuellement, une fine buée tiède répandue partout, la batture molle,
couleur d'huître, la trace des pas s'effaçant à mesure. La ligne d'horizon
est
insaisissable. »
(HÉBERT [Anne]. « Les Fous de Bassan », p. 113, éd. du Seuil, 1982.)
- «
Cette sévérité est sans doute propice à l'établissement de réseaux
de contrebande : " C'est la goélette du capt. Ed. Boulanger de cette ville
(Montmagny), qui chargée de whisky de contrebande, est allée
s'échouer, ces jours derniers, sur les battures de
l'Islet. " »
(Alain LABERGE [sous la direction de]. « Histoire de la Côte-du-Sud »,
Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1993, 647 p. [Coll.
Les Régions du Québec, 4].)
SYNTAGMES : batture de rivière, batture d'herbe, foin de batture.
- Bordure de glace qui adhère ou non à la rive d'un fleuve, d'une rivière.
- «
C'est la demeure d'Hawkins, un homme qui a fait une fin bien tragique ! Par un de ces temps clairs et froids de décembre, il aperçut un navire abandonné dans les glaces qui montaient lentement avec le reflux. La batture était solide et prise au loin, le temps beau, l'air sec mais sans vent, et suivit d'un chien, Hawkins partit résolument et se dirigea vers l'épave. Malheureusement le long de la route le vent se fit, la neige fouettée par la brise se mit à poudrer, la mer se prit à travailler sourdement la glace, et bientôt l'infortuné se trouva à la merci d'un ilôt
flottant. »
(FAUCHER de SAINT-MAURICE [Narcisse-Henri-Édouard]. « Les Iles - promenades dans le golfe Saint-Laurent », p. 14, Montréal, Librairie Saint-Joseph, Cadieux et Derome, 9e éd., 1886, 185 p. [première parution, v. 1879].)
- «
En été le canot était le seul véhicule possible [...] ; en hiver il fallait la
raquette pour parcourir des sentiers impossibles, soit dans l'intérieur des
terres, soit au bord du fleuve, sur les battures et les grèves
désertes. »
(GAUVREAU [Charles Arthur]. « Trois-Pistoles », p. 24, Lévis, Québec,
Mercier, 1890, 340 p.)
- «
[...] se voit constamment sur les rives du St-Laurent, entre autres, où
un caillou, un rocher adhèrent en sous-uvre à la glace des " battures "
et y sont incorporés par la congélation de l'eau tout autour, se
transportent au printemps, ou à la débâcle, à de grandes distances de
leurs positions primitives
[...] »
(BAILLARGÉ [Charles]. « Divers ou Les
Enseignements de la vie », p. 347, C. Darveau éd., Québec, 1898, 694 p.)
- «
[...] les marées se font sentir jusqu'en amont de Québec [...] [elles]
n'empêchent pas la prise de glace, au moins sur les bords ; la glace,
soulevée sans cesse, se craquelle en blocs et donne des surfaces
chaotiques, très différentes des étendues unies et plates des lacs gelées
; sur les berges même, les battures, les blocs rejetés par chaque marée,
constituent des sortes de murs
[...]. »
(DEFFFONTAINES [Pierre]. « L'Homme et l'hiver au Canada », p. 42, Gallimard, 1957.)
- «
On s'est promené sur les battures une bonne partie de l'après-midi.
Y'avait plein de monde sur le fleuve, on voit que le printemps s'en
vient. »
(Inf. fém., 45 ans, Nicolet, 1978, CELM.)
- «
Tu vois passer ces gros cargos au large des battures. Ça veut dire
que le transport est repris sur le fleuve. C'est
encourageant. »
(Inf. masc.,
48 ans, Pointe-du-Lac [Trois-Rivières], 1985, CELM.)
- «
Soudainement, vers la mi-avril, habituellement entre midi et 19
heures, un bruit sourd que l'on dit ressembler à celui du tonnerre [...]
Dans un fracas puissant et aux cris des acclamations de centaines de
personnes, l'immense tapis de glace se morcèle et se met en marche [...]
On reconnaît la glace des battures aux pierres qu'elle a arrachées au lit
du fleuve. »
(PROVENCHER [Jean]. « Les
Quatre saisons dans la vallée
du Saint-Laurent », pp.59-60, Boréal, 1996.)
- «
Batture : Grands floes épais, inégaux et de couleur altérée, mesurant
souvent plus de 8 km de longueur, qui se forment en amont des
hauts-fonds et des petites îles du Saint-Laurent lorsque les marées des
mortes eaux sont précédées ou accompagnées de temps froid. Les floes
de batture se composent de glaces de différentes épaisseurs formées
sous la pression à marée descendante ; cette masse se soude sous
l'action du gel et croît à chaque nouvelle marée. Comme l'amplitude de
celles-ci augmente entre les mortes eaux et les vives eaux, de grandes
sections de glaces de fond se détachent et suivent le courant jusque
dans le nord-ouest du golfe du Saint-Laurent. Il s'agit d'une description
canadienne que l'on ne retrouve pas dans la nomenclature de
l'OMM. »
Extrait de MANICE, Manuel des normes d'observation des glaces, Service canadien des glaces, Environnement Canada, 1999.)
- «
La navigation dans le fleuve Saint-Laurent comporte des dangers
particuliers, tels que la présence des glaces de batture, de grandes
plaques de glaces consolidées qui se détachent du bord et présentent un
danger pour les navires en plus de causer des embâcles propices aux
inondations. »
Site Internet de la Garde côtière canadienne, Pêches et Océans Canada, 2000.)
SYNONYME : remparts.
SYNTAGMES : batture de glace, glace de batture, floes de batture.
HISTORIQUE :
Batture est un ancien substantif d'action à partir de battre
(fin XIIe s.), verbe issu du latin battuere, supplanté par battement et
disparu du français général. Aujourd'hui, le mot désigne des rochers situés
un peu au-dessus de la surface de l'eau (1529, DHLF, FEW). En
Normandie et en Picardie bassure « bas-fond » aussi à rattacher à
battuere (FEW).
Batture « partie du rivage... » est utilisé depuis Jacques Cartier au XVIe
siècle. Avec le sens de « bordure de glace qui se forme sur les rives du
Saint-Laurent... » batture est signalé à partir de de 1850 (FTLFQ). Le
mot, en québécois, a été davantage utilisé par les habitants qui
demeuraient en bordure du fleuve Saint-Laurent. Dans l'arrière pays, le
substantif a connu un usage plus restreint (FTLFQ, CELM, PPQ).
Catégories :
- Archaïsme et dialectalisme;
- Innovation sémantique.
Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard (de Rabaska Multimédia) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples I-7, 10 et II-1.
L'auteur est professeur de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.
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