L'imaginaire et l'humain, par Jean-Denis Pellerin
SOMMEIL ET MÉMOIRE INVOLONTAIRE
II
« [...] car on ne peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu'île est cernée par la mer [...] » (Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu [RTP], II, 85, dans l'édition établie par Pierre Clarac et André Ferré, comme pour tous les autres extraits.)
Cette petite phrase tirée du début de Guermantes nous donne une nette idée de la fascination proustienne à l'endroit des phénomènes associés au sommeil. Si l'on consulte la biographie de Proust, on s'aperçoit qu'il a été quelque peu forcé de s'intéresser au sommeil, lui qui fut très tôt aux prises avec l'insomnie (il écrivit aussi ses derniers chapitres de son lit de malade où il était cloué). Le sommeil lui devint rapidement quelque chose qu'il lui fallait connaître, un ami, une expérience à courtiser dans la multiplicité de ses dimensions comme dans l'infinie variété de son intensité. Dans la même page donnée ci-haut en exergue, Proust écrit :
« Il en est du sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d'une modification dans nos habitudes pour le rendre poétique, il suffit qu'en nous déshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir sur notre lit, pour que les dimensions du sommeil soient changées et sa beauté sentie. »
L'auteur fait ici allusion au rêve à propos de sa grand-mère morte, rêve que le lecteur retrouvera plus loin étudié et qui apparaît dans Sodome et Gomorrhe. On peut déjà noter tout de suite l'importance que Proust attribue à la modification des habitudes, à l'absence de volonté et, en quelque sorte, au jeu du hasard : ce sont là quelques-uns des éléments nécessaires au jaillissement de la mémoire involontaire, dont le rôle est si important dans le processus créateur proustien (voir pour s'en convaincre la préface de Proust au Contre Sainte-Beuve).
Quand on revient un instant à l'épisode de « la madeleine » (donné dans ma chronique du 13 septembre 2001), on se rend compte que ce sont les mêmes éléments qui sont en cause : le narrateur prend, par hasard et contre son habitude (RTP, I,44), un peu de thé et, comme on le sait, ce sera le tout Combray de son enfance qui lui sera livré à l'esprit (I, 44-48). On voit bien la parenté du processus, la démarche parallèle dans la mobilisation des événements ressuscités qui formeront la substance de l'uvre qui suivra sur trois milles pages : mémoire involontaire et sommeil (rêve) sont mêmes manifestations de l'inconscient. Si, comme les commentateurs l'ont bien reconnu, c'est la mémoire involontaire qui sert de démarreur à l'écriture proustienne, il nous faut quand même noter combien Proust situe sur un même pied les phénomènes associés au sommeil et cette fameuse mémoire involontaire comme bases de son entreprise romanesque. Léon Pierre-Quint cite très à propos la lettre où Marcel Proust s'explique sur le rôle joué par les impressions de rêve ou de demi sommeil et par les associations dues à la mémoire involontaire lorsqu'il s'agit d'entrer en matière ou de poser diverses transitions à ses nombreux chapitres :
« C'est un livre extrêmement réel, mais supporté en quelque sorte pour imiter la mémoire involontaire (qui selon moi, bien que Bergson ne fasse pas cette distinction, est la seule vraie, la mémoire de l'intelligence et des yeux ne nous rendant du passé que des fac-similés inexacts qui ne lui ressemblent pas plus que les tableaux des mauvais peintres ressemblent au printemps, etc.) par des réminiscences brusques, une partie du livre est une partie de ma vie que j'avais oubliée et que tout d'un coup, je retrouve en mangeant un peu de madeleine que j'avais trempé dans du thé... Une autre partie du livre renaît des minutes du réveil, quand on ne sait pas où on est et qu'on se croit deux ans avant dans un autre pays. Mais tout cela n'est que le support du livre. Et ce qu'il apporte est réel, passionné... » (L. Pierre-Quint, 151-152)
Comme la mémoire involontaire, les phénomènes du sommeil sont investis du rôle de support, d'amorce ou de jointure du texte romanesque lorsque Proust veut passer d'un plan à un autre (voir aussi à ce sujet l'article de Proust intitulé « À propos du style de Flaubert » paru dans la Nouvelle Revue Française de janvier 1920).
Si on lit la RTP avec cette idée en tête, on ne tarde pas à remarquer les passages où Marcel Proust attribue très ouvertement ces rôles autant au rêve (attribution encore inusitée avant le surréalisme, faut-il le rappeler) qu'à la mémoire involontaire. Voyez ce passage tiré de « Jeunes filles au bord de la mer » (la fin de À l'ombre des jeunes filles en fleurs), où l'on se rend bien compte qu'il appartient au rêve d'amorcer la précieuse redécouverte des états antérieurs de la vie subjective du narrateur :
« Tout à coup je m'endormais, je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours nous y sommes nous-même un animal, privé de cette raison qui projette sur les choses une clarté de certitude; nous n'y offrons au contraire au spectacle de la vie qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie par l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui succède, comme une projection de lanterne magique devant la suivante quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes les nuits, ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de la résurrection. » (RTP, I, 819-820)
 « Le Rêve » (détail), Henri ROUSSEAU, 1910 (Musée d'art moderne de New-York)
L'expérience, le vécu auquel on meurt en conscience nourrit encore le présent l'écriture !
L'essentiel de la quête proustienne est donc ici décrit : temps passé, sentiments et êtres perdus. Mais on y trouve aussi ce qui est le plus souvent évoqué autour de la mémoire involontaire : l'inutilité de la raison (l'intelligence), l'anéantissement et la résurrection. C'est cependant le rêve qui, dans ce cas-ci, initie Marcel à ce qui, en fait, est la substance de toute la RTP. Et c'est de cette fibre que doit être tissée « la vraie vie », celle que doit restituer la vraie littérature :
« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature [...] » (RTP, III, 895)
Avec à la base, dirais-je, les redécouvertes issues des « sommeils » et de la mémoire involontaire. L'un étant aussi important, aussi actif que l'autre dans le processus résurrectionnel de l'écriture chez Proust. Voici un autre passage dans la RTP au cours duquel on assiste aux opérations agissantes du rêve dans le processus créatif chez Proust :
« Mais, dès que je fus arrivé à m'endormir, à cette heure, plus véridique, où mes yeux se fermèrent aux choses du dehors, le monde du sommeil (sur le seuil duquel l'intelligence et la volonté momentanément paralysés ne pouvaient plus me disputer à la cruauté de mes impressions véritables) refléta, réfracta la douloureuse synthèse enfin réformée de la survivance et du néant, dans la profondeur organique et devenue translucide des viscères mystérieusement éclairés. Monde du sommeil, où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cur ou de la respiration, parce qu'une même dose d'effroi, de tristesse, de remords, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que, pour y parcourir les artères de la cité souterraine, nous nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre propre sang comme sur un Léthé intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. » (RTP, II, 760)
 « Hermaphrodite endormi », III e s. av. J.-C. (Musée du Louvres, Paris)
Comme dans le cas où la mémoire involontaire est agissante, l'intelligence est inopérante, la volonté est paralysée et le sujet est comme visité. De même en est-il dans Les jeunes filles en fleurs, dans le célèbre passage ayant trait aux trois arbres et aux premiers moments du jaillissement des réminiscences involontaires : visitation, solennité, passivité du sujet (RTP, I, 718). La synthèse du néant et de la survivance est à nouveau accomplie. Le miracle de l'art.
Jean-Denis Pellerin
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L'auteur est professeur de français au cégep de Drummondville, vous pouvez le joindre à l'adresse électronique jd.pellerin@sh.cgocable.ca.
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