26 avril 2002
Mise à jour : 30 avril 2002

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


PANDÉMONIUM

J'ai toujours été un peu béat de contemplation devant les tables de travail des écrivains, devant ces bureaux surchargés sur lesquels s'entassent des manuscrits, des livres entrouverts, des photographies anciennes, des petits bouts de papier aide-mémoire qui tiennent indolemment compagnie à une vieille tasse de café refroidi : des montagnes de livres et de photos dans le bureau de Clément Marchand, des revues et des œuvres d'art chez Alexis Klimov, des tonnes de livres et de disques chez Gérald Gaudet, des livres autographiés et des sculptures de Roch Plante (Réjean Ducharme) chez Gérald Godin. Cela a toujours représenté pour moi une activité intellectuelle intense, l'assurance d'un emploi du temps surchargé, bref un capharnaüm prometteur de mille et une découvertes. J'ai toujours vu cela comme un doux désordre, contrastant avec la netteté et la rigueur de leur maître. Moi, j'ai toujours été incapable de tolérer pareil chantier chez moi. J'étais plutôt du genre à nettoyer le cendrier avant de me mettre à l'écriture, à ranger tout ce qui dépassait –cheveux en rosette du matin, feuillet mal plié, livre rebelle qui menace de quitter son rayon–, tout cela afin de gagner du temps, de retarder ce moment inévitable d'empoigner ma plume.

Tout cela pour vous dire que j'ai bien changé. Il y a des jours où je chevauche la collection complète du Sabord pour atteindre ma chaise droite et y monter afin de pousser un peu L'Histoire de la littérature française du Québec en quatre tomes de Pierre de Grandpré qui menace de tomber sur mon clavier, ou sur ma tête, ce qui risquerait de me refaire une rosette que je devrais replacer et cela retarderait encore le moment d'écrire.

Je ne sais comment cela est venu. Si le doux désordre des bureaux des écrivains ci-haut mentionnés les protégeait eux-mêmes d'un tel encombrement, au niveau de l'intime, laissant dans le monde du visible les images de l'amoncellement, je puis me poser d'importantes questions sur le possible encombrement de ma tête du temps que mon bureau était clair et net comme un sou neuf de l'an prochain. Mais tout cela est chose du passé : j'ai maintenant de la difficulté à entrer dans mon bureau. Et je crois deviner qu'un certain ménage s'est accompli intérieurement. J'ai les méninges réconciliées, disons. Pour le reste de mon analyse personnelle, le lecteur voudra bien s'en référer à mon psychanalyste. Ou à mon prochain livre.

Ainsi, il m'arrive maintenant de m'obliger à effectuer un certain ménage autour de moi. Je découvre alors des choses étonnantes : un livre à terminer car une revue attend un compte-rendu, un carnet où j'ai noté un rendez-vous qui a lieu dans deux heures, un griffon qui m'apprend que je dois finaliser l'organisation d'une rencontre. Je saute alors à pieds joints dans la dépense des heures et l'épuisement de mes obligations.

Ce matin, je me suis levé très tôt, quasiment trop tôt. C'est probablement que je m'étais couché trop tôt, épuisé d'avoir longuement écouté les résultats de l'élection présidentielle française : un vrai téléroman futuriste qui nous annonce où s'en va la France. Que de vierges offensées qui n'ont rien vu venir ! Occupées qu'elles étaient dans ce qu'elles nomment le pouvoir, elles se sont coupées du vrai monde qui attend toujours un sauveur, c'est bien connu. Jean-Marie Le Pen n'est pas né au cours du week-end. Trente ans cette année qu'il est là à peaufiner sa xénophobie et à la camoufler, un tout petit peu, sous l'appellation du droit de préférence. On choisit nos immigrants maintenant ! Bordel, comme ils disent, où est-ce qu'ils sont nos dirigeants, quelles sont ces œillères qui les empêchent de voir la réalité ? Et le vrai monde.

L'exemple récent de l'Autriche qui en est rendue à être gouvernée par une coalition d'extrême-droite qui a aboli le ministère de la Condition féminine devrait faire réfléchir. Oui, ça arrive ces choses-là, dans la vraie vie. Jorge Haider en Autriche. Et puis Berlusconi en Italie : un banquier qui dirige le pays, qui privatise à tours de bras. Umberto Eco a beau en être scandalisé, mais il est un peu tard. C'est toute une civilisation qui régresse. Le virage à droite m'effraie. Ici, au Québec, on se contente d'utiliser cette expression pour la circulation routière, au feu rouge. Nos politiciens banalisent les mots, les vident de leur sens profond.

Il y a aussi, au Québec, un virage à droite. En tant qu'écrivain, je suis outré car je me sens concerné par la montée des intégrismes de tous poils. Depuis sept ou huit ans, certains étudiants de 17 ans, ici au Québec, doivent attendre de lire le roman au programme, disons un des miens, néanmoins agréé par le ministère de l'Éducation depuis vingt ans et offert aux écoles dans un programme de Tournée d'écrivains, attendre dis-je que leurs parents l'aient lu et les autorisent à en faire la lecture. Cela m'est arrivé. C'était déjà un signe, il y a sept ou huit ans. Plus tard, c'est une école entière qui a annulé mes rencontres, me demandant mielleusement de ne pas en faire une histoire. Je n'en ai pas fait. Je le regrette un peu maintenant, car je pense qu'il faut savoir analyser les signes. Non, Jean-Marie Le Pen n'est pas né la semaine dernière.

Bon, je me suis emballé comme une vieille Chevrolet des années cinquante au sommet d'une côte. C'est qu'il y aurait tant à dire des Sikhs et des kirpans, et de l'Église de la Nativité qui est cernée par des gens qui ont appris la haine en buvant le lait maternel. Oh! Je suis épuisé. Dans les papiers épinglés dans mon bureau, je revois mon engagement à produire un texte sur le 11 septembre et qui sera publié en français pour l'anniversaire de cet événement grâce à l'initiative de Louis Royer. Et en anglais pour le deuxième anniversaire. bang !

Évoquant le 11 septembre, je pense à ce beau recueil de Yves Boisvert publié aux Écrits des Forges il y a quelques jours, Bang. Et ça dit ce que ça veut dire. Le onze septembre, beaucoup d'entre nous ont reçu « un linge de vaisselle sur la tête ». Il y a aussi, maintenant, des hommes voilés.

Levant les yeux, et toujours dans le même ordre d'idée, mon œil rejoint une publication toute récente Écrire contre le racisme, parue aux Éditions Images, collectif réalisé par Images Interculturelles lors de la Semaine d'actions contre le racisme en mars 2001. Ainsi, à l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale –21 mars– décrétée par les Nations Unies, les écrivains ont été sollicités pour participer aux nouveaux prix littéraires Nelson-Mendela et Louis-Joseph-Papineau. Si la teneur littéraire laisse parfois à désirer –et que le travail éditorial a été bâclé– cela n'empêche pas que le contenu y est fort varié et, surtout, il porte l'empreinte de la vie réelle et de l'expérience vécue. Le lecteur retrouvera des textes de Rachelle Renaud, Nadia Ghalem, Guy Dessureault, Geneviève Lauzon et de Sylvain Rivière. Non, Jean-Marie Le Pen n'a pas participé à ce collectif. écrire contre le racisme

Nous pouvons également lire dans ce recueil une nouvelle intitulée Face de terroriste de l'écrivaine Claire Varin qui nous montre un personnage, Mohamed, qui se rend auprès d'un écrivain public afin de lui dicter la lettre dans laquelle il annonce qu'il va s'immoler. C'est bien écrit, sans sensiblerie et c'est très évocateur de ce que les musulmans pouvaient vivre dans toutes les douanes du monde et cela bien avant le 11 septembre.

Parlant de Claire Varin, nous la recevons ce soir même, jeudi 25 avril à 20h, au Zénob de la rue Bonaventure à Trois-Rivières. La rencontre s'intitule « Braises et brésillement ». C'est un spectacle consacré à l'expérience brésilienne de Claire Varin qui a eu l'occasion de côtoyer cette extraordinaire écrivaine qu'était Clarice Lispector, auteure notamment du chef d'œuvre La Passion selon G .H. Elle lira donc des extraits de Clarice Lispector : rencontres brésiliennes, de Langues de feu, de Clair obscur à Rio et de Profession : indien. Elle sera accompagnée du guitariste, chanteur et percussionniste Michel Matte. Ce spectacle faisait partie de la série « Des mots et des Sons » produite par l'Union des écrivaines et des écrivains québécois l'an dernier.

Bon, je suis encore à bout de souffle. Physiquement. C'est que je viens de faire une pause de deux heures pour me rendre au local de La Galère au centre-ville. Un peu plus et je ratais mon rendez-vous. C'est en vérifiant l'heure du spectacle de Claire Varin que je me suis aperçu que j'avais un rendez-vous important quelques minutes plus tard. La Galère, c'est le nouveau journal de rue à Trois-Rivières qui vient de remplacer Le Vagabond. J'y œuvre comme écrivain-conseil avec des jeunes très colorés (piercing, tatouages, chaînes et crêtes de coq). Je collabore à la correction des textes, donne parfois une idée ou deux. C'est fascinant de les voir travailler et s'impliquer pour changer des choses, pour l'acceptation inconditionnelle de l'autre et de ses différences.

Il y a quelques jours, je les avais invités à l'activité que la Société des écrivains de la Mauricie (SEM) tenait en après-midi à l'occasion de la Journée Internationale du Livre et du droit d'auteur. L'assistante rédactrice en chef Annabelle Laberge ainsi que le journaliste-photographe Dany Bourgon sont donc venus assister à un récital de poésie qui se tenait dans un cadre particulier.

C'est à COMSEP (Centre d'organisation mauricien de services et d'éducation populaire) que les poètes Guy Marchamps, Monique Juteau, Véronique Marcotte, Jacques Thivierge et Gérald Gaudet sont venus dire leurs textes devant une soixantaine de personnes en cours d'alphabétisation. Il s'agissait là d'un public attentif, réceptif, trop souvent oublié lors de semblables manifestations. Huit de ces étudiants se sont joints aux poètes pour lire leur premier poème, certains devant des caméras de télévision. J'ai trouvé cela plutôt émouvant de voir des hommes et des femmes entre 18 et 50 ans s'émerveiller devant les mots, des mots de tous les jours. L'atmosphère était à la fête. Nous leur avons offert, lors d'un tirage, une vingtaine de livres. Quand le nom d'un gagnant était prononcé, il se levait comme mû par un ressort.


poésie populaire / COMSEPLors du dernier Festival international de la Poésie, quelques poètes étrangers m'avaient confié que les gens de COMSEP avaient été leur meilleur public. Je n'en doute plus. C'est lors de ce festival que les étudiants avaient réalisé un petit recueil de poésie. En plus des cinq poètes invités, il y avait également Pierre Labrie, président de la SEM et moi-même : tous les sept, nous avons reçu un exemplaire de ce recueil et nous avons été décorés de l'Ordre du Maringouin. Il faut expliquer ce en quoi consiste la stratégie du maringouin : si un maringouin tourbillonne autour de la tête d'un ministre, cela incommode à peine. Mais s'il y en a deux, ou dix, ou une bonne vingtaine, c'est forcé d'arriver, le ministre va bouger. Cette fable illustre bien que si l'on joint nos efforts à ceux des autres, on peut faire bouger les choses et être entendus. Cette stratégie du maringouin a fait l'objet d'un documentaire réalisé l'an dernier mettant en vedette la comédienne Rita Lafontaine. Cela est significatif qu'une telle décoration ait été remise aux poètes : cela témoigne de la reconnaissance du rôle du poète, mais aussi du rôle de tout individu qui s'ingénie à changer des choses autour de lui. Les deux personnes qui représentaient le journal de rue La Galère ont également été décorés. Dans ma petite tête, je crois qu'il n'y a pas assez de maringouins autour des têtes de Jacques Chirac et d'Ariel Sharon.

Je viens de recevoir un appel téléphonique d'un ami qui me demande, contre rémunération, un texte sur l'utile et l'inutile destiné à son usage personnel. J'ai acquiescé à sa demande, très humblement. S'il croit que ce texte peut lui être utile, c'est bien. Je trouve cependant bien inutile, dans un tel contexte d'amitié qu'il me rémunère. Ce n'est cependant pas le ton que j'aurai quand je répondrai à ce syndic qui m'a écrit ce matin pour m'offrir d'acheter mes propres livres, suite à la faillite d'un de mes éditeurs, alors que c'est écrit en toutes lettres dans mon contrat que dans un tel cas les livres m'appartiennent de droit. Nous verrons bien si le syndic osera les vendre « dans sept jours » pour régler des factures de mon éditeur qui ne me concernent en rien. Il y a sûrement quelques autres maringouins qui ont publié dans cette maison.

Il convient de souligner ici le dévoilement des trois finalistes au Grand Prix littéraire de Trois-Rivières, le prix Gérald-Godin, qui ont été proclamés hier matin : Guylène Saucier, pour le roman Un cheval habillé de bleu, aux Éditions Leméac; Fred Pellerin pour le recueil de contes Dans mon village, il y a belle lurette... aux Éditions Planète Rebelle et Carl Lacharité pour son recueil de poésie Vertiges quotidiens paru aux Écrits des Forges. Le nom du lauréat sera connu le 24 mai prochain lors d'un quatre à six à l'ancien Musée des arts et traditions populaires de Trois-Rivières. Le poète Pierre Labrie présidait le jury. L'amour usinaire

Je terminerai donc cette chronique en évoquant la parution récente du plus récent recueil de poésie de Labrie aux Écrits des Forges, L'amour usinaire. C'est un recueil épuré, nécessaire, qui jamais ne cède au bavardage. On y lit :
Debout près d'un parcomètre
Je regarde tes larmes descendre
Je ne te reconnais plus dans mes bras
Mes remords sur ton épaule
Et ta tristesse qui s'enfonce dans mon dos.
Réjean Bonenfant



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