30 mai 2002

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


NAÎTRE DU SILENCE

La ouate trifluvienne qui constitue la trame de mes jours et la paillasse de mon cocon m'est d'une douceur que n'atteignent ni les vicissitudes du monde culturel où j'évolue, ni l'absence du soleil que des nuages gros comme le bras empêchent de me rejoindre. Bon, je suis assez fier de mon incipit. Mon éditeur rabaskronique sera content. Il a pris cette habitude, dans le sommaire, de mettre l'eau à la bouche des lecteurs éventuels en y plaçant la moitié de ma première phrase. Parfois, parcourant ce sommaire, il m'arrive d'avoir le goût de me lire. Le contentement d'avoir réussi à mettre dans un moule ce qui était informe, d'avoir réussi à mettre tout le lac à la Tortue dans une bouteille, cela peut apporter une certaine fierté. À cinquante-six ans, il commence à me pousser une certaine confiance en moi, parfois en des textes que je commets. Il était temps, me direz-vous.

Je viens de faire une sieste de laquelle j'ai émergé en songeant à l'absence, au silence. « Il y a eu, au Québec, toute une génération de sacreux de camp! », qu'il nous a dit, le petit-fils de Pit Bellehumeur à Rouyn il y a quelques jours où je séjournais pour participer à la réunion du Comité Trans-Québec de l'Union des écrivains québécois. La semaine précédente, on avait monté pour la scène, dans le cadre du Festival international de la littérature, une adaptation de Partir - Les lettres de Pit BellehumeurPARTIR les lettres de Pit Bellehumeur, (éditions Stanké, 1996) publié par son petit-fils et néanmoins notre collègue au Comité, Fernand Bellehumeur dont j'ai déjà parlé dans ces chroniques à propos d'un autre de ses livres. « Mon grand-père, c'était juste un autre Ovila Pronovost » a-t-il ajouté. Le Pit en question a fui femme et enfants et s'est réfugié à l'autre bout du monde, qui était en Alberta à cette époque comme tout le monde le sait. Il a entretenu une correspondance soutenue avec plusieurs membres de sa famille. Qu'avait-il fui? Une scène de crime? Et comment est-il mort? Assassiné? Il n'y a aucune récrimination dans ce livre envers le grand-père, à preuve cette dédicace qui inaugure le livre : « Partir. Partir pour éviter la dérive. Partir malgré l'entourage. Partir par fidélité à soi-même, pour se retrouver soi-même. Partir seul. » Je n'ai pas terminé la lecture, mais il apparaît que ce soit là un petit bijou de la littérature intime au Québec.

C'était fascinant de voir un petit-fils d'âge canonique et blanc de chevelure nous entraîner dans son univers familial. Nous étions tous suspendus à ses lèvres. Les talents de conteur exceptionnel de Fernand Bellehumeur ont su charmer la douzaine d'écrivains qui en redemandaient. Et cela n'avait pas été programmé, ni prévu. Il en est souvent ainsi dans ces rencontres, le plus excitant est l'inattendu. Il en est toujours ainsi quand une douzaine d'écrivains attablés autour d'un bon repas discutent de tout et de rien. Il y a des écrivains qui sont des êtres de silence, et il y en a d'autres qui s'improvisent conteurs. Les êtres de silence constituent un bon public, généreux, accueillant, capable de faire rebondir le conteur par une moue discrète, un éclat de rire ou une question qui tient en deux mots : « Hein, quoi? »

Le dernier soir de la rencontre, dans une auberge d'Évain où l'on se régalait de lapins à la moutarde, de foie gras de canard ou d'un bon chèvre chaud sur lit de luzerne –qui allaient mariner dans ce bon vin rouge que nous ingurgitions d'honorable façon–, les sujets n'ont pas manqué. Les rumeurs, autant politiques que littéraires, occupèrent la portion congrue de notre discours. Puis, les rencontres littéraires du troisième type, les collègues psychiatrisés qui terrorisent les réunions départementales et qui folâtrent nuitamment dans les parcs publics de Montréal, les hasards trop parlants, et même le gentil fantôme de la Maison Trestler qui empêchera, cette nuit-là, quelques écrivaines d'éteindre leur lampe de chevet au moment de se coucher. Au fait, j'y repense, nous n'étions pas douze à table ou à la réunion : nous étions treize.

Cette rencontre du Comité Trans-Québec se déroulait en même temps que le Salon du livre de Rouyn, ce qui a permis de rencontrer quelques auteurs que j'aime particulièrement, notamment Suzanne Jacob avec qui j'ai partagé une assiette impossible pour célibataire même affamé garnie d'olives, de végé-pâtés et de fromages exquis. La réunion de décembre de ce comité se tient toujours à Montréal alors que celle de mai est itinérante. C'est ainsi que depuis que j'y siège, le Comité s'est rendu à Trois-Rivières, à Rimouski, à Chicoutimi et à Rouyn. L'UNEQ prend ainsi le pouls des auteurs des régions. Nous revenons toujours gonflés à bloc de ces rencontres.

Dans mon village, il y a belle luretteQuittant mes états d'âme et revenant à la chronique pour rendre compte et grâces de l'actualité –en me rappelant que je viens de parler du conteur Bellehumeur– je signale la remise du Prix de littérature Gérald-Godin, dans le cadre des Grands Prix culturels de Trois-Rivières, au conteur Fred Pellerin, pour son livre Dans mon village, il y a belle lurette..., publié aux éditions Planète rebelle. Le Prix à la création artistique du Conseil des Arts et Lettres du Québec a été remis au poète, critique et essayiste Gérald Gaudet. Ce dernier avait séjourné, l'an dernier, au Studio du Québec à Rome d'où il est revenu avec l'ébauche de trois nouvelles œuvres dans ses cartons. Le Grand Prix du Nouvelliste, pour l'ensemble d'une carrière, a été judicieusement remis à l'artiste émaillère Mariette Cheney qui réside au Logis du meunier du Moulin seigneurial de Pointe-du-Lac. Cette grande passionnée qu'a toujours été Mariette Cheney a été, de toujours, l'amie des écrivains et artistes. Leur muse, un peu à la manière d'une Juliette Gréco –à qui elle ressemble d'ailleurs– ou de Pauline Julien. Amie des Maurice Ferron, Raymond Lasnier, Luis de Villalonga, Gérald Godin et de nombreux autres artistes, elle a toujours su également accueillir les jeunes. Je sais qu'elle s'est procuré au-delà de vingt fois, au cours de sa vie, Lettre à un jeune poète de Rilke. Elle ne pouvait s'empêcher de l'offrir à l'un de ces jeunes écrivains qui venait lui montrer ses premiers écrits. Toute la faune artistique d'ici et d'ailleurs est passée à son Moulin, entre autres Réjean Ducharme déguisé en sculpteur Roch Plante et qui y a exposé ses œuvres.

Lors du dernier Festival international de la littérature (op.cit.), la Société des écrivains de la Mauricie a tenu son Premier Happening Pataphysique à l'Eskabel de la rue Bureau à Trois-Rivières. La pataphysique étant la science des solutions imaginaires, l'atmosphère festive s'est imposée d'emblée. Le comédien et metteur en scène nous a reçu en nous récitant des extraits de Claude Gauvreau. Puis, il y eut la Symphonie pop-corn en 'P majeur pour micro-ondes sur une improvisation de la danseuse Danielle Carpentier, une performance d'Alain Fleurent accompagné au didgeridou par Claire Tremblay, et enfin la simulation d'un tremblement de terre de magnitude 6 à l'échelle de Richter et de magnitude 1/1111 à l'échelle du rire pataphysique.

En deuxième partie, des lectures de textes par leurs auteurs que je me contenterai d'énumérer : Discours d'un burlugungluk, de Raôul Duguay; Tutti potenti et potentat, de Paul Dallaire; Rhyparographies, de Marc Vaillancourt; Mettez tout à broil on part, de Pierre Labrie; L'Assassinge, de Guy Marchamps; Lettre au Très Honorable Jean Chrétien, Premier Ministre du Canada, sur l'abolition des points cardinaux, de Carl Lacharité; Pataphysique de l'Instrumentation en microclimatologie appliquée, de Yves Boisvert et mon texte à moi, qu'il me prit l'idée d'entrecouper de certains extraits de chansons absolument indissociables de la culture québécoise, comme cet extrait d'une chanson de Donald Lautrec qui nous confiait que « le mur derrière la grange, a pas besoin d'être peinturé c't'année, à chaque printemps j'me d'mande, s'il va pouvoir toffer un autre été ». Ou encore un extrait de la chanson subversive de Michèle Richard : « quand le film est triste, ça me fait pleurer ». Mon texte s'intitulait Où il est dit que le Kébékois Moyen souffre du syndrome de la Tourette. Tous ces textes seront réunis en un collectif dès l'automne prochain.

Les comédiens Jacques Crête et Martin Bergeron ont interprété le texte Georges et Georgette de la poète belge Gwenaëlle Stubbe que nous avions eu l'occasion d'accueillir à Trois-Rivières à l'été 2001. La lauréate en interprétation au Festival de la Chanson de Granby il y a quelques années, Isabelle Lehoux, nous a interprété quelques chansons, notamment le Je suis snob de Boris Vian.

Parenthèse. Je n'ai appris que récemment l'origine du mot snob. Ce mot nous arrive des grands collèges de l'Angleterre du Moyen-Âge. Devant les noms des étudiants, on notait leur origine. Un tel venait de la noblesse, on notait « nob. » vis-à-vis son nom. Sinon, on indiquait « s. nob. », ce qui signifiait sans noblesse. Cela n'a pas changé beaucoup. Sans empiéter sur le terrain linguistique de mon collègue Serge Fournier qui tient également chronique chez Rabaska, il est un mot souvent utilisé, golf, qui serait un acronyme dont j'ai appris la signification récemment : gentlemen only, ladies forbidden.

Anne StillmanJ'écourte quelque peu mon texte car le temps me presse. Je me rends au lancement de Anne Stillman : de New York à Grande-Anse, de la romancière Louise Lacoursière qui nous donne ainsi la suite de Anne Stillman : le procès, un roman qui a eu un énorme succès il y a deux ans (éditions Libre Expression). Je puis dire que je n'ai pas beaucoup d'affinités avec les romans historiques –quoique les romans de Jeanne Bourin m'ont toujours passionné– mais je sais reconnaître de vraies qualités d'écriture et surtout la justesse des propos.

Connaissant Louise Lacoursière depuis quelques décennies –je n'ose en dire le nombre car, voyant la romancière, les gens ne me croiraient pas– j'ai été à même de reconnaître en elle l'incarnation de la passion, l'amour du mot juste, le professionnalisme de ses nombreuses recherches et un sens de l'humour tout à fait personnel. Sur le contenu historique de ses romans, il n'y a rien à redire, c'est du solide. Si elle le dit, elle le sait. Pour ce qui est de la façon, de l'écriture, je loue également son humilité et sa recherche de perfection. Elle ne m'en voudra pas de révéler ici qu'elle a fait lire ce dernier roman à une dizaine de personnes, la majorité des écrivains, que ces derniers l'ont annoté, ont suggéré certains changements... Ça ne va pas de soi, tous les auteurs ne sont pas capables d'une semblable ouverture d'esprit. Je faisais partie de ces lecteurs privilégiés. Elle nous a reçus à dîner. Naturellement, ce que nous avions en commun, et de très récent, c'était la lecture de son manuscrit. Les discussions ont été vives et passionnées. Et nous avons ri. Je conserve de cette rencontre un souvenir inoubliable.

Je m'en vais donc de ce pas au lancement où je lirai des extraits en compagnie de Patricia Powers. Je prévois qu'il y aura encore une file d'attente interminable au moment de la période des dédicaces, un peu comme le 15 mai dernier, lors du premier lancement du même livre à la Cité de l'énergie de Shawinigan où un cortège d'au-delà de trois cents personnes attendaient, livre en main, son audience particulière avec l'auteure. Cela pourrait rendre jaloux n'importe quel écrivain qui vend 142 exemplaires de sa plaquette. Et encore, sur une période de cinq ans. Quant à moi, je salue bien bas son entrée tardive mais significative dans le monde de la littérature. Si quelqu'un est capable de gérer le succès, c'est bien Louise Lacoursière.

Le soleil s'est enfin décidé à paraître, nous suggérant un été rempli de farniente. Je vous reviendrai pour ma pénultième chronique de la saison dans quelques semaines. En attendant, si Hubert Aquin a raison quand il affirme que « si le silence a une couleur, il est noir », je m'efforce tout de suite d'en émerger pour aller faire rissoler cette peau blême qui habille mon ossature. Je me sens renaître.

Réjean Bonenfant



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