28 juin 2002


Chroniques
Une petite à votre intention
par Francelyne Du-Sablon


LE TEMPS RETROUVÉ

« Son regard est pareil
au regard des statues
Et pour sa voix, lointaine,
et calme, et grave,
Elle a l'inflexion des voix chères qui se sont tues. »
P. Verlaine   



L'ennemi de la satisfaction durable est le mot fin. Des mythes d'Orphée et de Narcisse aux romans de Proust, le bonheur a toujours été lié à la reconquête du temps.

J'avais posé ma plume l'espace d'une réflexion, et Chronos a fait couler le sablier en semaines, en mois. Le peintre qui ne poserait jamais sa palette pour regarder, pour « écouter » la vie autour de lui, manquerait d'air devant son chevalet. Seul le souvenir procure la joie sans l'angoisse née du caractère éphémère de la joie. La musique, en réalisant une subtile liaison entre le souvenir et l'attente, devient du même coup notre protestation contre l'irréversible.

De même que le sculpteur choisit son marbre et l'examine avant de le tailler, le chanteur, ce passionné des lignes, des nuances, se penche sur les phrases élues, dans un mirage heureux d'une durée soustraite à l'approbation et à la haine, au désir et au regret, un mirage où l'on pressent une promesse, l'annonce d'un retour. Mais elle ne saurait naître avant que n'aient disparu le monde extérieur et l'espace.

Énigme pour la pensée qui vient toujours trop tard pour la saisir et qui en outre la brime, la voix est énigme pour le corps qui ne sait s'il la crée, la reçoit ou s'en délivre. Elle impose un parcours initiatique, où à l'exaltante sensation de façonner note à note, de pétrir voyelle après voyelle la pâte sonore s'ajoute la pure jouissance de vocaliser une phrase qui chantera un soir... au lever du rideau. Quelle belle mécanique que le naturel et comme il faut de ruse pour être vrai !

Pour avoir attendu, pour s'être de plein gré placé sous la protection d'un canevas d'études, de perfectionnement, voici qu'un jour de grâce, un soir par surprise... moment où les dieux sont tous là, voici que l'élève devient, corps et âme, le jaillissement unique de deux chefs-d'œuvre qui se complètent et s'épousent. Alors le chant n'est plus ambition, mais existence.

Celui qui n'a pas su attendre : Ô malheureux Icare !


Francelyne Du-Sablon


NDLR.: C'est aujourd'hui que débute la 10e édition de L'International de l'art vocal de Trois-Rivières qui se tiendra jusqu'au dimanche 7 juillet. Bon festival !



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