14 novembre 2002

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


IL FAIT DÉJÀ NOVEMBRE

Il fait déjà novembreIl fait déjà novembre et je devrais me réjouir de ce que mon anniversaire approche, mais une petite interrogation me titille la bonne conscience : il y a si longtemps que je n'ai pas fait de chroniques que je me demande si mes lecteurs des deux dernières saisons sont encore vivants. Avouons qu'après une absence de cinq mois, la pertinence du doute est là, à moins que ce ne soit tout simplement novembre qui me distille son venin habituel.

Avant de me visser à mon clavier, je viens de relire quelques-unes de mes anciennes chroniques qui portent, on le sait, sur l'actualité de la vie culturelle, de la mienne, qui s'inscrit dans une vie culturelle plus globale, qui est un peu celle de tout le monde. Je craignais que tout cela ne soit déjà démodé. Je suis agréablement surpris. La plupart des extraits ont tenu le coup. Alors, allons-y pour une autre saison. On ne met jamais trop d'efforts à devenir éternel.

Contre le seuilSi, comme écrivain, il va un peu de soi de ne pas écrire durant l'été –ainsi que le font à peu près tous les écrivains que je connais– mon rôle d'animateur culturel ne prend plus de vacances depuis quelques années. Il y a toujours un projet à terminer. Ainsi, l'été dernier, j'ai vu à la publication du premier livre des lauréats du Prix Clément-Marchand de la Société des écrivains de la Mauricie. Il s'agit de « Contre le seuil », de Marjolaine Bohémier et Patrick Boulanger. Le titre nous a été fourni par un vers de l'œuvre même de Clément Marchand, « Les Soirs rouges » : « Contre le seuil s'appuient nos ombres parallèles ». Il en sera ainsi dans l'avenir. Le titre changera à chaque année, mais il sera toujours tiré d'un vers de Marchand. C'est déjà bien qu'un prix littéraire porte le nom d'un auteur reconnu, mais je crois qu'il y a un petit plus quand on réussit à mettre aussi en valeur l'œuvre elle-même.

Après avoir envoyé ma dernière chronique à Rabaska en mai dernier, j'avais dû communiquer avec l'éditeur pour lui demander d'enlever quelques paragraphes concernant les Journées de la culture. Cela faisait suite à notre décision, à la Société des écrivains de la Mauricie, de boycotter les dites Journées. Sans que nous le sachions, les écrivains de la Sagamie avaient adopté la même résolution. À la dernière réunion du Comité Trans-Québec, j'avais présenté un dossier au conseil d'administration de l'UNEQ afin qu'il prenne également position. C'est que les Journées de la culture ne rétribuent pas les artistes professionnels et leur budget est consacré à la publicité et à la diffusion seulement. Sous prétexte de démocratiser la culture, ils ne font que la rendre plus accessible, et cela en demandant aux artistes de s'y produire bénévolement. Naturellement, l'UNEQ a pris la même décision que nous. Quand on se bat depuis des décennies pour que les écrivains soient considérés comme des professionnels et pour qu'ils soient rétribués en conséquence, nous ne pouvions laisser durer une telle exploitation. Au moment de la parution de ma dernière chronique, la direction des Journées de la culture venait tout juste de nous demander un moratoire jusqu'en septembre, jusqu'à ce qu'ils aient le temps de nous rencontrer, les gens de la Sagamie, de la Mauricie, et ceux de l'UNEQ.

Or, la réunion a eu lieu il y a quelques semaines. De haute lutte, nous avons obtenu que, dans tous leurs documents, les Journées de la culture vont fortement inciter tous leurs partenaires à rétribuer les artistes invités, et cela en publiant un extrait de la Loi sur le statut professionnel de l'artiste qui dit que tout travail mérite une rétribution. Après une discussion à bonne teneur de testostérone, c'est Gaston Bellemare lui-même, membre du conseil d'administration des Journées de la culture, qui a fait cette proposition à laquelle tous se sont ralliés.

revue L'UniqueAu niveau des parutions, l'été a été assez fécond. Siégeant sur le comité de rédaction de l'Unique, journal de l'UNEQ, nous avons préparé le numéro d'octobre pour lequel j'avais suggéré quelques thèmes, notamment un dossier sur le Festival international de la poésie que nous avons confié à Bernard Pozier et un autre texte de Judith Cowan sur la traduction de la poésie. Dans le prochain numéro il y aura un texte de Gilles Devault sur la façon de mettre en scène la poésie. Incidemment, c'est ce dernier qui a mis en scène la saison passée le spectacle « Un chemin de voix » –dont une version cinématographique a été réalisée en juillet– et que l'UNEQ a engagé, à ma suggestion, pour réaliser les mises en scène des trois spectacles « Notes de vers » qu'elle présente cet automne à la Maison de la culture Mont-Royal. En plus d'œuvrer avec des musiciens, Devault travaillera avec six poètes dont Paul-Marie Lapointe, José Acquelin et Monique Juteau.

Mon lecteur s'apercevra sans doute que je suis, en quelque sorte, en tant qu'animateur culturel, une espèce d'agent pour les écrivains de ma région. Il me plaît bien qu'à valeur égale, les écrivains d'une région donnée aient une visibilité nationale, ce qui va de soi pour les écrivains de la région de Montréal. Aussi, je suis aussi à l'origine d'un événement médiatique d'importance pour lequel j'éprouve une petite fierté personnelle et qui a causé de grandes joies à d'autres. À un certain âge, sans qu'on en ait beaucoup de mérites, on connaît des gens un peu partout. Alors, au matin du 11 septembre, un ami, chef de pupitre à la télévision nationale de TQS de Montréal, communique avec moi. Il veut une idée pour faire un bulletin de nouvelles différent de celui de toutes les autres stations qui vont aussi commémorer ce triste anniversaire.Le 11 septembre des poètes du Québec Il savait qua j'avais pondu un poème sur cette hécatombe. Je communique avec l'éditeur Trait d'Union qui fait le lancement le soir même du « 11 septembre des poètes du Québec » à la Bibliothèque Nationale, recueil auquel j'avais collaboré et qui est paru chez Trait d'Union. L'ami reçoit un exemplaire 45 minutes plus tard. Il communique de nouveau avec moi et il me fait la lecture de sept ou huit poèmes qui pourraient être illustrés au bulletin de nouvelles. Son coup de cœur, le poème de Serge Mongrain. Nous nous mettons vite d'accord sur ce choix et il m'assure qu'il envoie son cameraman prendre des images au lancement.

Au bulletin de 17 heures, le poème a été lu en entier, en cinq épisodes, sur des images de la catastrophe de l'an dernier. Un poème de cinq minutes. C'était absolument saisissant. Un moment unique de télévision. Et un grand moment pour la poésie. Un clip que même l'esprit le plus tordu n'aurait pu imaginer. J'ai su par la suite que, pour ce bulletin, l'audiomat avait grimpé à 857 000 téléspectateurs. Ça c'est de la diffusion. Il faut saluer cette initiative de Quatre-Saisons qui a fait s'embuer le regard de Serge Mongrain quelques jours plus tard alors que je lui faisais voir l'enregistrement.

En plus d'avoir pris des images du lancement, l'équipe de Quatre-Saisons a ramené avec elle le poète Raôul Duguay pour le bulletin de nouvelles de fin de soirée. Après un long entretien avec l'animateur Jean Lapierre, Duguay a lu son poème pour clore le téléjournal. Il n'y a peut-être que la poésie pour apporter un baume à cette blessure de l'an passé.

La GalèreJ'ai continué tout l'été à être le correcteur des textes du journal de rue La Galère dans un numéro duquel j'ai publié mon plus récent poème : « Loin des kirpans bandés ». J'avais écrit ce poème en hommage au peintre Jocelyn Tousignant, cet ex-étudiant qui se transportera bientôt dans une autre vie. Il y a quelques semaines, nous avons organisé une double rétrospective de ses œuvres, l'espace d'un week-end, au Zénob et à l'Embuscade. Tousignant savait qu'il nous voyait pour la dernière fois. Et nous aussi.
Art Le Sabord
Au cours des dernières semaines sont également parus une nouvelle sur la thématique du travail, intitulée « Terminer son baptême », –pour laquelle j'ai reçu un courriel chaleureux de la part d'un écrivain, ce qui est assez rare– dans le plus récent numéro de Mœbius et un compte-rendu du roman « Quelqu'un » de Aude dans la plus récente livraison du Sabord.

Je poursuis au fil du souvenir qui se fait capricieux comme toujours. Je viens de participer à une très riche expérience intitulée « Nuit à deux » de l'Atelier Presse-Papier : une quinzaine d'artistes en arts visuels et cinq poètes ont travaillé de concert, toute une nuit, pour réaliser une mosaïque constituée d'au-delà de 120 œuvres d'environ 15cm par 15cm. Nous devions être deux à intervenir sur chacune de ces œuvres. Tous les poètes présents, en plus d'écrire des textes, en ont profité pour s'initier à la gravure. Nous avons travaillé avec un environnement musical, un climat de grande fraternité, avec réveillon de minuit (peut-être de la pizza mais réveillon tout de même). Cette œuvre collective sera vendue à l'encan dans quelques semaines au profit du centre Le Pont, un organisme qui fait la promotion de la création artistique auprès des handicapés. C'est très impressionnant de voir travailler la graveure Louise Lavoie Maheux. Je me sentais très petit lorsque, sur une de ses sérigraphies pas encore sèche, j'ai gravé un court poème à la pointe sèche. Il y a des moments, comme ceux-là, où il m'arrive d'être absolument certain d'être au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes. Quittant l'atelier Presse-Papier, j'ai marché dans la nuit avec une volonté renouvelée de vivre longtemps.

Des petits fruits rougesCes dernières semaines, j'ai aussi écrit un commentaire critique du roman « Des petits fruits rouges » de la romancière et poète Yolande Villemaire, paru aux Éditions XYZ. Voilà un beau roman de sérénité où l'auteure dresse l'inventaire du quotidien, avec tout ce qu'il peut avoir de fastidieux. Les hauts et les bas de la vie d'un prof de cégep nous sont décrits avec emportement, parfois avec exaltation. Pendant des pages et des pages, l'auteure nous fait partager ses problèmes informatiques, et cela d'une façon si intense que ça devient un morceau d'anthologie de l'emprise d'un petit ennui sur notre vie même. Le sujet de ce roman relève d'une banalité tellement consentie que le tout s'auréole d'une magie qui nous incite à poursuivre la lecture. Je me souviendrai toujours de plusieurs scènes du roman dont celle où deux amies se font plaisir en faisant le tour des boutiques, sous la neige, pour acheter des petits riens à offrir aux gens qu'elles aiment. Cela se passe en dehors du temps.

Je viens également d'acheminer ma participation pour un collectif qui paraîtra bientôt à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de la ville de Sherbrooke, texte qui m'a fait me rendre compte de ma perception de la ville de Sherbrooke que je considérais comme un monastère dans les années cinquante, comme une université dans les années soixante-dix et finalement comme un hôpital dans les années quatre-vingt-dix. Je n'en dirai pas plus, mon patient lecteur attendra la sortie du livre.

Pour l'animation culturelle, j'ai été reconduit dans mes fonctions de coordonnateur de la Société des écrivains de la Mauricie et je continue d'être le représentant de la Mauricie au Comité Trans-Québec de l'Union des écrivains québécois. Je viens également d'être élu au conseil d'administration du Conseil régional de la Culture et des Communications et je siégerai à la table de concertation en création et interprétation. À cette table, Yves Dolbec, du Festival de rue de Shawinigan, représentera les organismes ainsi que les événements majeurs; Éric Laprade représentera les interprètes alors que je défendrai les droits des créateurs, autant ceux en littérature qu'en arts visuels, métiers d'art, musique ou autre. Les créateurs d'ici sont priés de me faire part de leurs doléances.

Évoquant à l'instant les événements majeurs, je ne puis terminer cette chronique sans dire un mot sur le plus récent Festival international de la poésie qui a eu lieu au début d'octobre. Il m'a semblé que la participation des poètes étrangers était plus significative, dans le sens de la qualité. J'ai eu un coup de cœur absolu pour le poète irlandais Desmond Egan, et pour ses chansons en gaélique qu'il nous a offertes au moment du off. De grands moments. Et Alberto Kurapel du Chili qui nous a chanté des traductions de Gaston Miron ! et les beaux textes de la poète française Laure Cambau ! et la présence chaleureuse de notre bon ami marocain Hassan El Ouazzani qui avait traduit quelques-uns de mes poèmes en arabe l'an dernier et qui m'avait apporté un petit présent de son pays. Sans oublier l'inénarrable poète américaine, Anne Waldman, une sorte de version féminine et américaine de notre Raôul Duguay, dont la voix m'a donné des frissons en dépit du fait que je ne comprenais pas un seul mot de ce qu'elle disait. C'était au-delà du langage : un itinéraire envoûtant de son émotion jusqu'à la nôtre.

La moisson québécoise a été aussi fructueuse que par le passé. Si nous avons déploré l'absence de Victor-Lévy Beaulieu, nous avons été choyés des présences de Marie-Claire Blais, de Nicole Brossard, de Michel Van Schendel que je n'avais pas entendu depuis la fin des années soixante. J'ai beaucoup aimé l'aisance de Yolande Villemaire qui émaille ses poèmes de petits bouts de chansons, comme elle l'a fait aussi dans le roman cité précédemment. Et il y a Mario Cholette qui vieillit bien, c'est-à-dire qu'il ne vieillit pas, et qui manie l'humour d'une façon tout à fait corrosive.

Il ne faudrait pas oublier la relève. Ils sont l'espoir de ce festival. Jean-Éric Riopel, Maxime Côté, Marc-Aurèle, nous ont donné de belles prestations empreintes de fragilité, de violence, mais aussi d'une tendresse évidente.

Ce dix-huitième festival en fut un exemplaire. Comme par les années passées, je me suis couché trop tard, j'ai trop fumé, j'ai trop bu... j'ai amenuisé mes défenses personnelles. C'est dire que j'ai émergé du festival avec une grippe qui, quatre semaines plus tard, est en train de se métamorphoser en bronchite... mais non, ne craignez rien, je ne ferai pas comme l'an passé à vous entretenir de mes petites maladies. Je vous assure pourtant qu'elles ne sont pas imaginaires. Il y a des gens qui ne me croient pas quand je dis que je suis malade. Serai-je obligé, à l'instar du comique dont j'oublie le nom, de faire inscrire sur mon épitaphe : « Je vous l'avais bien dit que j'étais malade » ?

Réjean Bonenfant



Une Alliance dans ses grandes lignesNDLR.: Outre ses nombreuses activités culturelles, Réjean a aussi participé au cours de l'été à l'édition du collectif « Une Alliance dans ses grandes lignes », un livre familial en hommage à ses parents, Alphonse Bonenfant et Alice Saint-Arnaud, dont il signe notamment la présentation. Superbe idée cadeau pour les Fêtes !


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