13 décembre 2002

Chroniques La mémoire au jour le jour
par Réjean Bonenfant


DING DINGUE DONG

Quand sonnera minuit au beffroi da la petite église de mon enfance, ding, dingue, dong, un certain voile de tristesse enneigée me murmurera qu'il s'agit peut-être de mon dernier Noël. Francine D'Amour, « Les dimanches sont mortels », Guérin littératureComme à chacune des quelque cinquante années depuis que m'est advenu l'âge de raison, depuis que la conscience malheureuse du monde et de moi-même m'habite et me donne le juste poids des gens et des choses. C'est un peu désolant pour le noctambule que je suis de changer d'âge quatre jours avant Noël, en plein solstice, en cette nuit la plus longue de l'année, et de prendre conscience des rudesses du temps qui passe. De ses traces. Et comme Noël me branche sur mon enfance ainsi qu'on brancherait un ordinateur sur une lampe à l'huile, je succombe aisément à une certaine « douceur du passé ». Je sais que c'est dingue, que c'est un moment à passer, qu'il y a toujours un lundi après les dimanches après-midi mortels, ainsi qu'en ont témoigné Francine D'Amour et Jean-Paul Daoust.

Je vis depuis quelques semaines une expérience extraordinaire de nouveauté qui m'exalte en même temps qu'elle me fait prendre conscience du temps qui passe, du temps qui a passé. J'ai reçu un courriel d'un ami proche entre mes seize et vingt ans et dont je n'ai eu aucune nouvelle depuis trente-quatre ans. C'est suffisant pour douter de la réalité de la chose. Je ne savais même s'il se trouvait du même côté des choses que moi. Pour s'amuser, il a écrit mon nom, et celui de ses anciens copains du temps de l'École normale Duplessis, sur le clavier de son ordinateur et il m'a retrouvé sur quelques sites, a lu quelques-uns de mes textes, a décidé d'entrer en contact avec moi. Depuis, nous échangeons des courriels, nous nous racontons nos vies, à rebours, ce que nous savons de ce qui est advenu de nos amis communs. Et nous commençons peu à peu à parler de nous-mêmes. Dans son dernier envoi, il m'envoie un poème de moi, écrit à l'âge de seize ans, et qui s'était mérité une mention dans un concours de poésie. « Un coup d'œil dérobé / Une valise sur un lit / Un adieu dans une glace / C'est le départ. » Le poème est naturellement très mauvais, mais j'ai été surpris de sa teneur d'absolu, de la vision panoptique, sinon prémonitoire de ce qu'allait être ma vie.

Non, je ne succomberai pas à la nostalgie. Pas aujourd'hui. Soyons un peu plus « Ding et Dong » que dingue pour l'instant. Et renouons franchement avec le ton de la chronique plutôt qu'avec celui des mémorialistes et des « oraisonneurs » funèbres.


La filière culturelle trifluvienne !

Je reviens dans ma petite ville de province après trois jours dans la grande ville d'Hochelaga où j'ai participé à la réunion du Comité Trans-Québec, où j'ai assisté à l'assemblée générale de l'Union des scribes québécois; où j'ai dansé et mangé des huîtres au Jubilé d'argent de la dite association. La mafia culturelle trifluvienne y était à l'honneur –c'est Tod G. Slone qui serait content d'entendre cela !– puisque en plus de ma présence bavarde au Comité Trans-Québec, Guy Marchampsle poète et libraire Guy Marchamps ( cf. photo ) a été élu, lors de l'assemblée générale, membre du conseil d'administration de l'UNEQ en tant que représentant des écrivains de toutes les régions du Québec. Lors du party du 25e tenu à l'Union Française de la rue Viger, la musique était assurée par le groupe « Trop loin l'Irlande », constitué des Isabelle Lefebvre, Philippe Powers et Gilles Hamelin, avec comme soliste invitée Fabiola Toupin. Guy Marchamps a animé rondement cette soirée au cours de laquelle des photographies d'écrivains d'ici, Clément Marchand, Judith Cowan, votre humble serviteur, ont été projetées et commentées. Lors de cette fête, une sérigraphie signée et numérotée du peintre Jean-Marc Gaudreault –Godro, pour les connaisseurs– représentant la Maison des écrivains de la rue Laval à Montréal et ancienne résidence du cinéaste Claude Jutra, a été remise à chacun des deux cents participants. Il n'est pas faux de dire que la vie culturelle montréalaise s'enrichit de la participation active des artistes de partout au Québec.

Hier 12 décembre, le poète, comédien, metteur en scène, et néanmoins enseignant au Cégep de Trois-Rivières, Gilles Devault, assurait la mise en place et la scénographie du récital de Monique Juteau et de Larry Tremblay à la Maison de la culture Mont-Royal, dans un environnement de musique indienne. Quant au peintre Gilles Devault, il expose actuellement, et cela jusqu'au 5 janvier, au Zénob de la rue Bonaventure à Trois-Rivières. L'exposition vaut le détour car Devault, qui nous a habitué à ses représentations de fleurs –et de chats–, nous propose ici une série de natures mortes ( j'ai appris cette nuit, lors d'une courte insomnie et grâce aux bons soins d'ArTV que l'expression nature morte existe depuis 1856 ) dans des teintes tout à fait méditerranéennes. Au vernissage il y a quelques semaines, de gais lurons y reconnaissaient l'épisode de la Samaritaine, ou des noces de Cana, ou l'atelier d'un potier crétois si ce n'est l'urne de terre dans laquelle ils mûriront leur éternité. C'est une exposition à ne pas manquer.

Quant au Zénob lui-même, on vient de célébrer son 17e anniversaire, ce samedi 7 décembre. Que de souvenirs pour nous tous qui étions des habitués du Bar Touristique de la rue Hart, un key-club emménagé dans un sous-sol où se réunissait une faune culturelle trifluvienne bigarrée, et qui du jour à son lendemain, a migré vers ce demi-sous-sol qu'est le Zénob. Lentement, nous sortions de terre, nous gagnions un mètre, juste ce qu'il faut pour admirer la lumière du jour et pour faciliter le retour à la nuit après les libations coutumières.


En direct de l'absolu... une invitation

Il est un auteur de théâtre qui œuvre depuis fort longtemps sur les différentes scènes trifluviennes –et parfois européennes, jamais montréalaises– et dont le caractère nécessaire et unique de l'écriture ne se dément pas. Il s'agit de Serge Brosseau qui a longtemps écrit et joué pour les enfants. Il y a quelques mois, il a présenté, à la suite d'une exposition du même nom, « Fenêtre sur muse », à l'atelier-théâtre de l'Eskabel, à la Pierre angulaire, à la Maison de la culture ainsi que dans les bibliothèques publiques. Il s'agit d'un texte sur la passion –le genre de texte dirais-je qu'on ne peut pas inventer–, sur la passion amoureuse qui se nourrit de mille détails, qui vous chavire l'âme, qui vous fait voir la personne aimée jusque dans vos miroirs, ce qui suppose peut-être que vous avez vendu votre âme pour la miette d'une parcelle de regard de la personne convoitée. Ce texte de haute voltige et de tendresse inouïe ne peut que parler à chacun de nous et ressusciter des couples célèbres que nous avons bien connus.

Dans un texte intitulé « Ma démone », Brosseau apostrophe l'aimée : « Ma vaudoue Ma Morgane Ma Merlin / Ma prêtresse de Sabbat / Tes seins sont des gris-gris / Contre mes jours de mauvais œil / Et l'amulette de ton nombril / Est mon grimoire des jouvences ». Et il ne faut pas croire que Brosseau est dupe. Dans un autre texte, il avouera : « Et ton sexe, drapé de drames, / Ton sexe Graal où je m'en vais / Porte tout le langage d'un nouveau sanskrit / Et est le miroir de ma folie ». C'est cette lucidité qui émeut chez cet auteur.

Après cette première incursion au royaume de la folie amoureuse –qui ne peut humainement s'éteindre–, Serge Brosseau s'est remis à la tâche et il a écrit « Fantôme familier », une suite à son premier texte. C'est donc l'ensemble de ces deux créations réunies en une seule, et dans des décors tirés de son exposition, que Serge Brosseau nous présentera le spectacle « Fenêtre sur muse », pièce en deux actes, les 16, 17 et 18 décembre prochain à la Salle Anaïs-Allard-Rousseau de la Maison de la culture de Trois-Rivières à 20 heures.

En attendant la représentation, voici une partie du credo de Serge Brosseau : « Il n'y a pas d'amour impossible. À tout amour impossible, il y a des formules qui procèdent de l'alchimie du corps et des sentiments... Ce ne sont pas que des formules livresques. La rage y côtoie l'extase, et à l'intérieur de soi, les chiens du désordre s'entre-dévorent ! Il n'y a pas d'amour impossible à qui sait se battre et trucider ses propres démons, pour enfin trouver la force d'aimer au-delà de l'attraction des corps. » Il y a quelque chose de mystique dans cette démarche et sans doute qu'avec la chaude voix de Serge Brosseau, cela constituera un moment fort de la saison théâtrale.


De la musique avant toute chose

Il est un animateur culturel à Trois-Rivières dont nous ne parlons pas souvent, mais avec qui il faut compter désormais. Il s'agit d'Éric Laprade, graphiste issu du milieu des affaires qui, en deux ans, s'est hissé au rang des artistes qui se produisent le plus en spectacle. Depuis quelques semaines, il siège au Conseil d'administration du Conseil de la culture et des communications de la Mauricie comme représentant des interprètes à la table sectorielle du même nom.

Il y a deux ans, Éric Laprade s'est mis à l'étude de la musique, particulièrement du jazz, ce jazz dont la romancière Andrée Maillet, dans son roman « Les remparts de Québec », nous disait qu'il est « vif, douloureux, doux, tendre, lent ; il apaise, il bouleverse, c'est de la musique et ce qu'il rythme est vrai, c'est le pouls de la vie ». Ainsi donc, Éric Laprade, dont le nom de scène deviendra Érick Laprade, s'est mis à l'étude du jazz. Son grand mérite a été de regrouper des musiciens qui font parfois partie d'autres ensembles. Il a créé le « Trio Par Hasard », et le quatuor du même nom, et même le quintette. Actuellement, une trentaine de musiciens se produisent sur scène grâce aux bons soins de Laprade. Comme homme d'affaires, il transpose dans le monde de la production de spectacles une expertise qui a fait ses preuves. Il n'est jamais à court d'idée pour dénicher les sponsors nécessaires à la production de ses spectacles.

Le plus extraordinaire, c'est que le percussionniste Éric Laprade est en train de créer un besoin, une demande. Des lieux qui n'étaient pas ouverts aux représentations musicales le sont désormais. Il se produit le lundi au Maquisart de la rue des Forges dans l'atmosphère feutrée d'un club un peu rétro avec ses nappes et ses chandelles. Il se produit au Bar l'Hexagone de l'Hôtel Delta lors des Sushi Jazz, au moment du cinq à sept et du souper les vendredis soir. Il se produit au Saint-André, au Comic.

Il y a quelques jours, il s'est produit au Zénob en compagnie du contrebassiste Philippe Roy, du pianiste Guillaume Marchand et de la chanteuse Gisèle Biron. Nous avons eu droit à de grands classiques tels « Calling you » ou encore « Les Feuilles mortes ». Il y a quelques mois, lors du Festival international de la poésie, c'est avec le poète Jean-Paul Daoust qu'il s'est produit, notamment à L'Interlude de Joliette. Il récidivera avec ce même poète, dans un tout autre spectacle, au Saint-Sulpice de la rue Saint-Denis à Montréal à l'occasion de la St-Valentin.

Les divers groupes d'Érick Laprade reçoivent souvent des invités comme Guy Marchamps, François Boutin, ce qui permet aux différents publics d'apprécier des talents variés et reconnus. Sa programmation des prochaines semaines est bien garnie. Il s'agit quasiment d'un phénomène car lui et ses ensembles détiennent le record du nombre de spectacles en Mauricie depuis un an. C'est aussi un rendez-vous.


En route vers l'autonomie

Lors d'une récente et brève apparition à Radio-Canada-Mauricie il y a quelques jours où l'on demandait à quelques écrivains de faire des vœux de Noël à leurs lecteurs, j'ai suggéré à tous les parents d'offrir un livre à leur enfant pour Noël afin de lui permettre de rêver le monde, afin de lui apprendre à devenir autonome. C'est là une de mes convictions profondes que quiconque s'adonne à la lecture ne s'ennuie jamais. La lecture n'est pas seulement un passe-temps, ni un « vice impuni » comme le disait Paul Valéry, ni même un refuge qui nous extrait du monde et nous protège de lui, c'est plutôt le lieu de tous les possibles grâce auquel nous recevons toute l'expérience du monde qui est concentrée en quelques centaines de pages. Rien de tel pour apprendre à se connaître, pour appréhender le monde, pour vivre toutes les vies que notre seul corps, notre seule vie ne pourra embrasser. Quoiqu'on en dise, l'expérience est transmissible.

J'ai le souvenir de mes enfants, à deux ou trois ans, qui faisaient mine de lire au salon pendant que leurs père et mère lisaient dans des fauteuils voisins. Et des livres de matière plastique avec lesquels ils pouvaient prendre leur bain. Un livre cesse d'être un bibelot ou un objet rare quand il réussit à acquérir un statut de normalité, quand il commence à faire partie de la vie ordinaire.

Il existe de nombreux ouvrages, des contes notamment, destinés aux enfants. Il y a toute une littérature pour la jeunesse, d'innombrables romans. Souvent, la transition ne se fait pas entre la littérature jeunesse et la littérature dite pour adultes. Des enfants qui ont beaucoup lu dans leur enfance ne franchissent jamais le cap qui les amènerait à ce que nous appelons la grande littérature. Il faudrait s'interroger sur les recettes de livres telles que préconisées par certaines maisons d'édition pour la jeunesse. Le carcan obligé des auteurs pour la jeunesse nous apparaît aussi contraignant que celui imposé aux auteurs de manuels scolaires. Mais ce n'est pas mon propos d'entamer ici une polémique à ce sujet.


Invitation à la lecture

Les laissés-pour-compte ont longtemps été les adolescents. Au niveau du théâtre, il se réalise maintenant un vrai théâtre pour adolescents grâce entre autres aux Diane Bellemare et Jean Laprise de « L'Arbre-Muse ». Pour ce qui est de la poésie, cela commence également grâce aux bons soins de « La courte échelle ».

Après quelques parutions, notamment un beau recueil de Louise Dupré, trois autres recueils viennent de paraître qui sont destinés aux adolescents. Des commandes ont été cette fois acheminées à Serge Patrice Thibodeau, à Louise Desjardins et à Roger DesRoches.

Serge Patrice Thibodeau, « Du haut de mon arbre », éd. La courte échelleDans « Au bout de mon arbre », Thibodeau nous présente un jeune garçon de onze ans, sur une période d'un an, qui s'interroge sur l'amitié. Le rapport à la nature, thème très présent dans toute son œuvre, s'y retrouve aussi. Il dit : « L'éclosion des bourgeons me révèle / le profond mystère de l'amitié / m'inspire encore les mots / je pense à toi, au bas d'une lettre. »

Louise Desjardins, « Ni vu ni connu », éd. La courte échelleDans « Ni vu ni connu », la poète et romancière Louise Desjardins, dans un texte tout en nuances et sur un ton intimiste, nous présente une jeune fille de treize ans qui se cherche, et qui rencontrera son premier amour lors de l'arrivée du printemps. Elle a déjà conscience de son unicité. Elle dira : « C'est plus fort que moi / Je me mêle aux autres / Pourtant je le sais / Je ne suis ni l'un ni l'autre / Je suis à part. »

Roger Des Roches, « Le verbe coeur », éd. La courte échelleRoger Des Roches, dans « Le verbe cœur », nous montre un adolescent rêveur qui est partagé entre le désir d'aimer et la crainte, l'appréhension de la rupture. Nous assistons à son itinéraire qui va de la reconnaissance de l'amour, « Du fond de ta chambre, me vois-tu, dis / me vois-tu qui trace des X jusqu'à toi ? » jusqu'au possible renoncement : « Plus tard. Un jour viendra / où je n'aurai d'autre choix que d'avouer : / Je ne t'aime plus ».

On le constate aisément, la poésie réside aussi dans la simplicité. Ces trois recueils représentent des moments forts de la vie de tout adolescent et constituent une excellente entrée en poésie. Chapeau à ces trois poètes reconnus qui se sont rappelés, pour notre plus grand bonheur, l'adolescent qu'ils ont été.


Et quelques rires dans la poche du Père Noël

Je terminerai cette trop longue chronique par une suggestion de cadeau pour toutes les femmes à l'intention de leur fiancé, dans le sens de Foglia, évidemment. C'est un livre tout chaud qui vient d'être lancé il y a trois jours à la Librairie « Histoire sans Fin » de Guy Marchamps. Lucie Joubert, « L'humour du sexe », éd. TriptyqueIl s'agit de « L'humour du sexe », le dernier ouvrage de Lucie Joubert sur l'humour au féminin. Ce livre publié aux Éditions Triptyque porte en sous-titre « Le rire des filles ». Même s'il n'évolue pas toujours sur les mêmes scènes que celui des hommes, l'humour féminin existe. Lucie Joubert nous parle de Jacqueline Barrette, de Suzanne Jacob, de Hélène Pedneault, des stand-up comics, des Folles alliées, de plusieurs lieux de la parole des femmes. Elle a aussi le grand mérite de nous fournir des citations et exemples très éloquents. Elle sait lancer ses messages. Ainsi, en début de chapitre, elle cite Olive Schreiner : « C'est merveilleux d'être une femme ; mais chaque homme remercie Dieu au fond de son cœur de ne pas en être une. » Voilà un livre que tout homme devrait lire. Et pour qu'il le lise, pourquoi ne pas le lui offrir en cadeau ?

Ayant épuisé tout mon « dingue » dans cette chronique décousue, j'attends désormais patiemment Noël et les Ding et les Dong du clocher de ma cathédrale à l'ombre de laquelle je changerai d'âge le vingt et un décembre prochain. On pourra toujours s'informer si je suis toujours en vie en composant le rejean.bonenfant@tr.cgocable.ca. À chacun, à chacune, je souhaite du temps.

Réjean Bonenfant





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