
( Photo [détail] : Archives familiales
Bonenfant )
16 décembre 2002
Capsule de chez nous
par Serge Fournier
Le mot de la semaine
TOURTIÈRE
TOURTIÈRE
: Nom fém.
Définition :
- Terme culinaire qui désigne un pâté traditionnel ( v.
Remarque ) généralement à base de porc haché.
Exemples d'emploi :
- «
[...] une tourtière un Ecu [...] »
(Archives nationales du
Québec à Montréal [ ANQM ], 16 mars 1808, gr. JB CONSTANTIN, Inventaire #
397, FTLFQ.)
- «
[...] et qui dira le nombre de filleuls et filleules qui, à l'époque des
étrennes du nouvel an, assiégeait avant le jour le Manoir seigneurial !...
On dit même que le bon seigneur ne dédaignait pas la noce
champêtre, ni la tourtière obligée, ni la succulente pyramide de
crêpes, de beignets et de croquesignoles. »
(Mère
SAINT-THOMAS et Mère SAINTE-MARIE. « Les Ursulines de Québec,
depuis leur établissement jusqu'à nos jours »,
p.123, Québec, 1864,
422p.)
- «
Ça s'appelle encore des tourtières, malgré que c'est fait avec de
la viande ordinaire ; à c't'heure, c'est rien qu'un pâté à la viande. Mais
avant c'était pas de même. Il y avait des oiseaux qu'on appelait des
tourtes, qu'étaient ce qu'il y a de meilleur au monde à manger. »
(RINGUET [ pseud. de Philippe PANNETON ]. « Trente
Arpents », p.141, Montréal, éd. Fides, 1973, [ éd.
originale 1939 ], 328p., NéoClas.)
- «
Le passage [ voie de migration ] pour l'alimentation d'hiver a été
longtemps celui des tourtes ou pigeons des bois ; c'était des petits
pigeons bleus du type palombes ; on les prenait dans de grands filets
en quantités invraisemblables. On les conservait, avec de la farine et
du lard, en gâteau ou pâté de viande qu'on appelait tourtière et qu'on
accumulait en grand nombre dans cette cuisine d'été [ v. ce mot à la
fenêtre Lexique québécois ], qui servait l'hiver de garde-manger, livré
au froid. Malheureusement, depuis un demi-siècle, ces oiseaux ont
complètement disparu et cette réserve d'hiver n'apparaît plus sur les
tables canadiennes.
D'autres oiseaux ont été récoltés et conservés de la même façon :
grues, canards, oies sauvages, outardes ; [...]. Cependant, les
tourtières continuent à se faire, mais avec d'autres animaux : perdrix,
lièvres, grives. [...] le gibier remplaçait alors le porc ; on le préparait
rôti au lard ou aux fèves, ou bien avec des bluets ( myrtilles ) [ v.
" bleuet " à la fenêtre Lexique québécois ], ou encore en tourtière. »
(Pierre DEFFONTAINES. « L'Homme et
l'hiver au Canada », pp. 117 et
119, Paris, Gallimard éd., 1957, 293p.)
- «
L'heure était venue d'apporter la jarre de beignets blanchis de
sucre fin, le ragoût où les boulettes reposent dans une sauce
onctueuse, les tourtières fondant dans la bouche et les ridelles
généreusement épicées. »
(Germaine GUÈVREMONT. « Le
Survenant », p.73, Montréal, éd. Fides, 1974, [ éd. originale 1947 ], 210p., NéoClas.)
- «
Les cretons, le fromage de tête, les tourtières, les rôtis, tous
dérivés du fameux porc, s'ajoutaient au boudin. Puis venaient les
pâtisseries, tartes, croquignoles et beignes dont l'un des éléments
essentiels n'était autre ô esprit pratique ! que le gras même du
cochon mis de côté pendant la préparation des cretons. »
(Dominique
MANDRON-NADEAU. « Le Temps des Fêtes », Déco, 1972, vol.01,
no.05, 12-72, p.31, c.01, NéoCan.)
- «
Le lendemain il lui faisait parvenir deux pots de tabac ; le jour
suivant, ce fut un jeu de cartes pornographiques et un flacon de
cognac, puis un rasoir électrique, et une tourtière encore toute chaude
[...] Maurice les refusa, mais ne put s'empêcher de goûter à la
tourtière. »
(Yves BEAUCHEMIN. « L'Enfirouapé », Montréal, p.107, éd.
La Presse, 1974, 257p., NéoClas.)
- «
On ne mange pas de cochonneries pareilles chez nous, en
Pologne, dit-il, et nous laissons tranquilles nos grenouilles. Chez lui,
au Québec, on préfère des tourtières, tandis que chez moi, on fait la
meilleure choucroute du monde. N'est-ce pas, Thomas, que c'est
délicieux une tourtière fabriquée par les jolies mains de ta Mado ? Les
éternelles discussions des affamés, pense Thomas, mais cela ne
l'agace plus. Désormais, il a l'impression de s'éloigner déjà du camp
avec, comme viatique, la minuscule carte tracée par un officier
canadien. »
(Alice PARIZEAU. « Côte-des-Neiges », pp. 296-297,
Montréal, Pierre Tisseyre éd, 1983, 368 p., FTLFQ.)
- «
C'est un bon repas, buffet froid et buffet
chaud, que la patronne n'avait pas voulu préciser à celle qui commandait le repas, au nom de la famille. C'est une originalité
qui mérite d'être notée; heureusement, la confiance totale qu'elle demandait n'a pas été déçue. C'était bon et abondant; outre
les mets froids ordinaires, du pâté à la viande et une tourtière du Lac St-Jean. »
(Roland BONENFANT. « Jour de l'an 1991 » [lettre circulaire],
3 janvier 1991, Archives familiales Bonenfant.)
- «
À la salle à manger, la serveuse, en entendant son léger accent du
Lac-Saint-Jean, lui a proposé une " vraie " tourtière du Lac au lieu du
pâté chinois. [...] Du lièvre, du chevreuil et de la perdrix finement
détaillées avec des pommes de terre en dés, le tout relevé d'herbes
fraîches [...]. »
(Claude FOURNIER.
« René Lévesque : portrait d'un
homme seul », p.34, Montréal, Les Éditions de l'Homme, 1993, 341 p.,
FTLFQ.)
- «
Avant Noël, les femmes de la maison préparent la charcuterie et
les autres mets à base de viande de porc. Elles passent plusieurs jours à
cuisiner. Dans un premier temps, elles font des tourtières ; tous les
membres de la famille raffolent de ces pâtés de viande de porc haché,
bien assaisonnée, cuits au four. Quand la viande est trop grasse, elles
y ajoutent un peu de veau et de buf ou des pommes de terre pilées. »
(Jean PROVENCHER. « Les quatre saisons dans la vallée du
Saint-Laurent », p.423, Montréal, Les éditions du Boréal, 605p.)
- «
Trente-neuf fois, elle refera les mêmes gestes de rouler l'abaisse. La tâche lui est facile et légère. Pour elle qui a des milliers de fois pétri le pain, donné corps et âme aux miches, pour elle qui est rompue aux mille secrets de la fabrication des soupes, des bouillies et du gruau matinal, pour elle qui connaît à fond l'alchimie des rôtis bien dorés, des ragoûts, des bouillis de bœuf, carottes et petites fèves, des fèves au lard, de la fricassée et des tourtières, pour elle qui possède l'alphabet complet des gâteaux, des beignes et de la galette de sarrasin, pour elle qui, à l'œil, concocte tire, sucre à la crème, œufs dans le sirop et confitures, elle peut, malgré l'exigence et l'attention requises par son travail, laisser son cœur rôder autour, contrôler, sans en avoir l'air, ceux à qui, plus tôt dans la matinée, elle a assigné des
tâches. »
(Yvon BONENFANT. « Une Alliance dans ses grandes lignes » [collectif],
p.335, Éditions de la Catalogne, coll. Le Galendor #12, Trois-Rivières, 2002, 408p.)
REMARQUE : « Qu'est-ce qu'une tourtière ?
C'est, au départ, un ustensile de cuisine pour faire des tourtes. En
1611, la tourtière commence à désigner la pâtisserie composée de
viandes ou de poissons et cuite dans un plat moyennement creux et
de forme ronde ou rectangulaire. »
(Cuisine québécoise, site Internet « Saveurs du monde », Presse Internationale MSCOMM ltée, Michèle Serre, éditeur, 1998-2002.)
SYNONYMIE : pâté à la viande.
SYNTAGMATIQUE : Tourtière à la viande, tourtière au lièvre, à la
perdrix, à l'orignal, au lard, au porc, au veau, etc. (CELM). Tourtière du
Lac, tourtière du Lac-Saint-Jean ( v. Six-pâtes [ cipaille ] du
Lac-Saint-Jean, Remarque, Site Web ). Toutière de Rigaud ( v.
Remarque. ), Tourtière de Saint-Jovite (id.) etc. ( id. ), viande à
tourtière, pointe de tourtière, morceau de tourtière, faire des tourtières,
tourtière des Fêtes ( FTLFQ, CELM ).
HISTORIQUE :
Tourtière, nom fém., « ustensile de cuisine pour faire
les tourtes et par métonymie la pâtisserie », dérive de tourte issu
( XIIIe s. ) du bas latin torta « sorte de pain rond » ( DHLF, FEW ). Dans
les dialectes de l'Ouest de la France le substantif a été relevé pour
parler d'une « sorte de grand pâté », d'un « pâté de viande en croûte »
( ALO ), de « tourte à la viande ( de porc, de volaille ou de lapin ) et
aux ufs durs » ( RézOuest ). Tourtière s'emploie encore dans ces
régions de France pour parler d'un mets fait à base de viande
enveloppée dans de la pâte et généralement de grandes dimensions.
En québécois tourtière, nom fém., « sorte de pâté... » ( 1611 ), est
surtout associé à la célébration du temps des Fêtes. Le mot d'emploi
général sur tout le territoire ne vient toutefois pas, comme le voudrait
l'étymologie populaire, de tourte « espèce de pigeon sauvage dont
l'extinction remonte au début du XXe siècle » ( v. Exemple d'emploi
No 4 ). Cet oiseau a anciennement servi à l'apprêt des tourtières,
mais demeure sans attache avec le nom de l'oiseau.
Quant à la prononciation tourqui(é)r, aussi d'origine dialectale
( FEW ), elle est aujourd'hui vieillie.
Catégorie :
- Dialectalisme.
Serge Fournier
avec la collaboration de Guy Rivard (de Rabaska Multimédia) pour la mise en forme, la recherche des hyperliens et la collecte des exemples I-9 et 12.
Pour faire connaître cet article à un ami, cliquez ici.
L'auteur est professeur de littérature et de linguistique au Collège Shawinigan,
vous pouvez le joindre à l'adresse électronique sefourni@sh.cgocable.ca.
© Serge Fournier & RABASKA MULTIMÉDIA inc. (2000-2002) Tous droits réservés.